s'élève assez rapidement au point où nous le voyons arrivé pendant le
XIIe siècle. Les restes des portes d'enceintes de villes ou de châteaux
antérieures à cette époque, toujours modifiées postérieurement,
indiquent cependant déjà des dispositions défensives bien entendues. Ces
portes consistent alors en des ouvertures cintrées permettant exactement
à un char de passer: c'est dire qu'elles ont à peine 3 mètres
d'ouverture sur 3 à 4 mètres de hauteur sous clef. Il n'était plus alors
question, comme dans les cités élevées pendant l'époque gallo-romaine,
d'ouvrir de larges ouvertures au commerce, aux allants et venants, mais
au contraire de rendre les issues aussi étroites que possible, afin
d'éviter les surprises et de pouvoir se garder facilement. De grosses
tours très-saillantes protégeaient ces portes.
Nous ne trouvons pas d'exemple complet de portes de villes ou châteaux
avant le commencement du XIIe siècle. Un de ces exemples, parvenu
jusqu'à nous sans altération aucune, se voit au château de Carcassonne,
et il remonte à 1120 environ. Nous donnons (fig. 3) le plan de cette
porte à rez-de-chaussée. On arrive à l'entrée par un pont défendu
lui-même par une large barbacane bâtie au XIIIe siècle[246]. Le tablier
de ce pont A, dont les parapets sont crénelés[247], est interrompu en B,
et laisse en avant de l'entrée une fosse de 3 mètres environ de longueur
sur 3 mètres de largeur. Un plancher mobile, que l'on enlevait en cas de
siége, couvrait ce vide. La porte, qui n'a pas 2 mètres de largeur sur
2m,30 de hauteur, est surmontée d'un large mâchicoulis, fermée par une
herse C, un vantail D et une seconde herse E. Un poste placé dans la
salle F de la tour de gauche avait son entrée en G, sous le passage. Un
second poste H, placé dans la tour de droite, avait son entrée sous un
portique donnant sur la cour intérieure du château. En K, est un
très-large fossé. Des meurtrières disposées dans les deux salles F et H
commandent l'entrée et les dehors. On ne pouvait monter aux étages
supérieurs de cette porte que par des escaliers de bois posés le long du
parement intérieur de l'ouvrage en I. Le plan (fig. 4) est pris au
niveau de la chambre O de la seconde herse tombant dans la coulisse P,
formant aussi mâchicoulis. On arrive à cette chambre par la salle L et
par l'escalier M. Deux trous carrés R, percés dans le sol des deux
salles des tours, traversent la voûte des salles du rez-de-chaussée et
correspondent à deux autres trous percés dans les voûtes du premier
étage, de manière à mettre en communication les défenseurs postés à
l'étage supérieur avec les servants de la seconde herse et avec les gens
des postes inférieurs. Ces trous, qui ont 0m,63 de largeur sur 0m,50 de
large, permettaient même au besoin de placer des échelles. Mais ils
étaient surtout percés pour faciliter le commandement, qui partait
toujours de la partie supérieure des défenses. La figure 5 présente la
coupe longitudinale de la porte faite sur l'axe. On voit, en B,
l'interruption du tablier du pont; en C, la coulisse de la première
herse, et en D, la coulisse de la seconde. La première herse est
manoeuvrée de l'étage supérieur, en E, placé immédiatement sous le
plancher réservé aux défenseurs. La seconde herse est manoeuvrée de la
chambre dont nous avons donné le plan (fig. 4). Les trous des hourds de
la défense supérieure sont apparents en G[248]. Devant la première herse
est disposé un grand mâchicoulis; un second mâchicoulis est percé devant
la seconde herse. En H, nous donnons la coupe de la chambre de la herse
faite sur la ligne _abcd_ du plan (fig. 4), avec les salles voûtées du
rez-de-chaussée et du premier étage. La coupe (fig. 5) montre également
les escaliers de bois qui permettent de monter de la cour du château,
soit à la chambre de la herse, soit à l'étage supérieur. Une première
porte de bois était disposée en avant de la fosse, sur le pont, en I,
afin de commander le tablier de celui-ci. Cet espace en avant de la
première herse était abrité des traits qu'auraient pu lancer les
assaillants, par un petit comble en appentis, laissant d'ailleurs passer
les projectiles tombant du premier mâchicoulis. Ainsi, en cas d'attaque,
une garde postée sur le tablier mobile couvrait d'abord le tablier du
pont fixe de projectiles. Si l'on prévoyait que la porte I allait être
forcée, on faisait tomber le tablier mobile. Du haut de la tour d'où
l'on pouvait facilement voir les dispositions de l'attaque, on laissait
couler la herse, on fermait le vantail derrière elle, et l'on
commandait, au besoin, de laisser tomber la seconde herse. Alors toute
la défense agissait du haut, soit par les hourds, soit par les
meurtrières, soit par le grand mâchicoulis. Si l'on voulait prendre
l'offensive et faire une sortie, on commandait du haut de lever la
seconde herse, on massait son monde sous le passage de la porte, on
préparait une passerelle, on faisait lever la première herse et l'on
ouvrait le vantail. Était-on repoussé, on rentrait quelquefois ayant
l'ennemi derrière soi; mais en laissant du haut tomber la première
herse, on séparait ainsi les assaillants les plus avancés de la colonne
massée sur le pont et on les faisait prisonniers.
La figure 6 est une vue perspective de la porte prise du pont, en
supposant la défense de bois et son appentis enlevés. Sur les flancs des
tours on voit les deux corbeaux destinés à porter la traverse
postérieure de cet appentis. La première herse est supposée levée et la
fosse non fermée par son tablier mobile. Sauf les herses qui ont été
supprimées, mais dont toutes les attaches et les moyens de suspension
sont apparents, cette porte n'a subi aucune dégradation. Il faut ajouter
que la fosse a été remplacée par une voûte moderne. Cette construction
est faite de petites pierres de grès jaune et est exécutée avec grand
soin. Les salles sont voûtées en calotte avec de petits moellons bien
taillés. Les combles qui recouvrent cette entrée ont été refaits depuis
peu dans la forme indiquée sur la coupe longitudinale.
Les moyens d'attaque des places fortes de cette époque admis, moyens qui
ne consistaient qu'en un travail de sape, fort long et périlleux
puisqu'il était impossible de battre en brèche des tours et courtines
dont les murs avaient une forte épaisseur, faisaient que les assaillants
cherchaient toujours à brusquer un assaut ou à surprendre l'ennemi. Si
les tours et courtines avaient trop de relief pour qu'il fût possible de
tenter unc escalade, surtout lorsque les parapets étaient garnis de
hourds, on essayait de s'introduire dans la place par surprises ou par
une attaque brusquée sur les portes. Dès lors les assiégés accumulaient
autour de ces portes les moyens de défense; on doublait les herses, les
vantaux, les obstacles, et l'on séparait les treuils de ces herses afin
de rendre les trahisons plus difficiles. Ainsi, dans l'exemple que nous
venons de présenter, on voit que la première herse, celle qui ferme
l'issue à l'extérieur, est manoeuvrée du haut; c'est-à-dire de l'étage
où tous les défenseurs de la porte sont réunis, où se trouve
nécessairement le capitaine. Les gens chargés de cette manoeuvre, ainsi
entourés du gros du poste, sous les yeux du commandant, pouvaient
difficilement trahir. La chambre de la seconde herse est totalement
séparée du premier treuil. Les hommes chargés de manoeuvrer cette
seconde herse ne voyaient pas ce qui se passait à l'extérieur, et ne
pouvaient s'entendre avec ceux postés au premier treuil. Ils pouvaient
même être enfermés dans cette chambre. On évitait ainsi les chances de
trahison: car il faut dire qu'alors les défenseurs comme les assaillants
d'une place étaient recrutés partout, et ces troupes de mercenaires
étaient disposées à se vendre au plus offrant; beaucoup de places
étaient prises par la trahison d'un poste, et toutes les combinaisons
des architectes militaires devaient tendre à éviter les relations des
postes chargés de la manoeuvre des fermetures avec les dehors, à les
isoler complétement ou à les placer sous l'oeil du capitaine.
Les surprises des places par les portes étaient si fréquentes, que
non-seulement on multipliait les obstacles, les fermetures dans la
longueur de leur percée, mais qu'on plaçait, au dehors, des barbacanes,
des ouvrages avancés qui en rendaient l'approche difficile, qui
obligeaient les entrants à des détours et les faisaient passer à travers
plusieurs postes.
Aujourd'hui, lorsqu'on assiége régulièrement une place, on établit la
première parallèle à 600 ou 800 mètres, et en cheminant peu à peu vers
le point d'attaque par des tranchées, on établit les batteries de brèche
le plus près possible de la contrescarpe du fossé; les assiégeants, avec
l'artillerie à feu, ne se préoccupent guère des portes que pour empêcher
les assiégés de s'en servir pour faire des sorties. Mais lorsque
l'attaque d'une place ne pouvait être sérieuse qu'au moment où l'on
attachait les mineurs aux remparts, on conçoit que les portes devenaient
un point faible. L'attaque définitive étant extrêmement rapprochée,
toute ouverture, toute issue devait provoquer les efforts de
l'assiégeant.
En étudiant les portes fortifiées des places du moyen âge, il est donc
très-important de reconnaître les dehors et de chercher les traces des
ouvrages avancés qui les protégeaient; car la porte elle-même, si bien
munie qu'elle soit, n'est toujours qu'une dernière défense précédée de
beaucoup d'autres.
La porte de Laon à Coucy-le-Château est, il ce point de vue, l'une des
plus belles conceptions d'architecture militaire du commencement du
moyen âge. Bâtie, ainsi que les remparts de la ville et le château
lui-même, tout au commencement du XIIIe siècle par Enguerrand III, sire
de Coucy[249], elle donne entrée dans la ville en face du plateau qui
s'étend du côté de Laon. Cette porte, placée en face de la langue de
terre qui réunit le plateau à la ville de Coucy, donnait une entrée
presque de niveau dans la cité; mais à cause de cette situation même,
elle demandait à être bien défendue, puisque cette langue de terre est
le seul point par lequel on pouvait tenter d'attaquer les remparts,
dominant, sur tout le reste de leur périmètre, des escarpements
considérables. Au commencement du XIIIe siècle, voici quel était le
système défensif des abords de cette porte (fig. 7).
En A, était tracée la route de Laon, reportée aujourd'hui en B; en C,
une voie descendant dans la plaine et allant vers Chauny[250]. En D,
était une grande barbacane dans laquelle se réunissaient les deux voies
pour atteindre un viaduc E, admirablement construit sur arcades en
tiers-point. Ce viaduc aboutissait à une tour G, bâtie dans l'axe de la
porte H. Du point de jonction F des routes au point E, ce viaduc
s'élevait par une pente sensible vers la ville. Il était de niveau du
point E au seuil de la porte, du seuil de cette porte au point H sous le
couloir de l'entrée, il existait encore une pente. Des salles
inférieures de la porte, par un souterrain d'abord, percé sous le
passage, et par des baies percées dans chacune des piles du viaduc, on
arrivait au niveau D de la barbacane, sous la voie supérieure. Ainsi, de
la ville, et sans ouvrir aucune des herses et vantaux de la porte
elle-même, sans abaisser le pont à bascule, sans ouvrir les vantaux des
baies de la tour G, les défenseurs pouvaient se répandre dans l'enceinte
de la barbacane, se porter aux issues L et K, à la tour du coin P et sur
les chemins de ronde terrassés garnis de palissades. Si la barbacane
était forcée, les défenseurs pouvaient rentrer dans la ville, sous le
viaduc, sans qu'on fût obligé d'ouvrir les vantaux des portes de la tour
G, non plus que les herses de l'ouvrage principal. Plus tard, vers la
fin du XVe siècle, un beau boulevard revêtu et encore entier fut
construit sur l'emplacement de la tour G, dont les substructions
restèrent engagées ainsi au milieu du terre-plein; le viaduc fut
maintenu et en partie englobé dans les maçonneries du boulevard. Le plan
(fig. 8) donne l'ensemble de ces constructions successives. Ce plan est
pris au niveau de l'étage inférieur de la porte. De la ville on descend,
par deux escaliers A, dans deux salles basses B, et de ces salles dans
le souterrain C. On suivait le viaduc dans sa longueur sur des ponts
volants D, posés d'une pile à l'autre jusqu'à la grande barbacane et en
traversant l'étage inférieur de la tour G. Nous verrons tout à l'heure
le détail de l'amorce de ce passage avec la porte, et du pont à bascule
placé en E. Notre plan donne, en teinte plus claire, le boulevard
construit vers la fin du XVe siècle, et qui est d'un grand intérêt pour
l'histoire des défenses appliquées à l'artillerie à feu[251]. Alors les
ingénieurs se servirent du passage souterrain pour permettre d'arriver
aux galeries inférieures de ce boulevard. Ils fermèrent seulement les
arcades I par de la maçonnerie et comblèrent le passage des ponts
volants. Vers la partie détournée, le viaduc ne servit plus que de pont
passant sur un fossé, pour atteindre, du plateau, le niveau de la
plate-forme du boulevard[252]. Les espaces K formaient fossé séparant le
plateau de la ville et déclinant à droite et à gauche vers les
escarpements naturels. Les galeries inférieures du boulevard, indiquées
sur le plan, étaient percées de nombreuses meurtrières couvrant le fond
de ce fossé de feux croisés. Cet aperçu de l'ensemble des défenses de la
porte de Laon à Coucy fait assez connaître l'importance de ce poste
militaire, et comme il était puissamment défendu. Examinons maintenant
la porte en elle-même, assez bien conservée encore aujourd'hui pour que
l'on puisse juger du système adopté par le constructeur[253]. Le plan
(fig. 8) est pris au-dessous du pavé de la ville, de sorte que le sol
des deux salles formant caves non voûtées et des deux salles rondes V
est au-dessus du niveau du fond du fossé K. On ne descendait dans ces
salles, destinées à servir de magasins, que par des trappes percées dans
le plancher et dans la niche P.
La figure 9 donne le plan de la porte, au niveau du pavé de la ville. Ce
plan montre le passage pour les chariots et les piétons, se rétrécissant
vers l'entrée extérieure.
Ce passage est voûté en berceau tiers-point en A, en B et en C; il est
couvert par un plancher en D. En E, est un large mâchicoulis entre deux
herses. L'entrée F se fermait par le pont G relevé, et en I était une
porte à deux vantaux avec barres. Du couloir D, vers la ville, on
entrait par deux portes détournées dans deux salles J, servant de corps
de garde. On observera que les deux entrées dans ces salles sont
disposées de telle façon que, du passage, on ne puisse voir l'intérieur
des postes, ni reconnaître, par conséquent, le nombre d'hommes qu'ils
contiennent. Ces postes sont chauffés par deux cheminées K, et éclairés
par deux fenêtres L placées au-dessus des deux descentes de caves
marquées A sur le plan souterrain. De ces deux postes J, on passe dans
les salles circulaires M, percées chacune de trois meurtrières, deux sur
le fossé, une sur le passage.
En N, est une des trappes donnant dans une trémie qui correspond à
l'étage en sous-sol. Deux escaliers, pris dans l'épaisseur des murs des
tours, permettent de monter au premier étage, dont le plan (fig. 10)
présente une disposition peut-être unique dans l'art de fortifier les
portes au moyen âge. Les deux escaliers que nous venons de signaler
arrivent en A dans deux couloirs donnant sur le chemin de ronde R des
courtines, et dans les salles rondes B. De ces salles rondes on monte au
mâchicoulis M percé entre les deux herses, par deux degrés D. Les salles
rondes sont percées de trois meurtrières chacune, donnant sur le
dehors[254], et d'une fenêtre F donnant sur la ville. Elles sont, en
outre, munies de cheminées C. Par les couloirs E, on arrive, soit à la
grande salle S, largement éclairée du côté de la ville par cinq
fenêtres, soit aux escaliers à vis qui montent aux défenses supérieures.
Des latrines sont disposées en L, et une vaste cheminée s'ouvre en K. On
conviendra que ces dispositions, soit comme défenses, soit comme postes,
sont remarquablement entendues. La grande salle S, ayant 22 mètres de
longueur sur 8 mètres de largeur, pouvait servir de dortoir ou de lieu
de réunion à une garde de vingt-cinq hommes, sans compter les défenseurs
veillant dans les corps de garde du rez-de-chaussée et dans les trois
étages de salles rondes. Ainsi un poste de cinquante à soixante hommes
pouvait facilement tenir dans cet ouvrage en temps ordinaire, et, en cas
d'attaque, il était aisé de doubler ce nombre de défenseurs sans qu'il y
eût encombrement. Si l'on continue à gravir les deux escaliers à vis, on
arrive au second étage (fig. 11), et l'on pénètre, soit dans les deux
salles circulaires A, soit dans les deux échauguettes B, donnant entrée
sur un chemin de ronde crénelé C, du côté de la ville, et permettant aux
défenseurs de surveiller les abords de la porte à l'intérieur. Les
salles A sont percées chacune de deux meurtrières, d'une fenêtre F, et
communiquent au jeu de la herse, situé en H, et au hourd situé en D, par
les deux couloirs G. En montant encore par les escaliers à vis, on
arrive au troisième étage (fig. 12), qui est l'étage spécialement
consacré à la défense.
Par les couloirs A, on entre dans les salles circulaires B, 0n passe
dans les chemins de ronde munis de hourds C, ou sur le chemin de ronde
intérieur P. Des salles circulaires, ou du chemin de ronde extérieur C,
on arrive au jeu du pont-levis situé au-dessus du hourd protégeant la
porte.
Faisant une coupe sur l'axe de la porte, c'est-à-dire sur la ligne _ac_
de la dernière figure, on obtient la figure 13.
Cette figure indique les principales dispositions de cet ouvrage. A est
le sol de la ville. On observera que le sol du passage est très-incliné
vers l'entrée, afin de donner plus de puissance à une colonne de
défenseurs s'opposant à des assaillants qui auraient pu franchir le pont
et soulever les herses. En B, on voit, en coupe, le couloir souterrain
aboutissant à la poterne de sortie C, laquelle est mise en communication
avec les passages pratiqués à travers les piles du pont. Un pont à
bascule, pivotant en C et muni de contre-poids, permettait, une fois
abaissé, de descendre les degrés D. De ce point il fallait faire
manoeuvrer un second pont à bascule, pour franchir les intervalles E, F
entre les piles D, G, H. Et ainsi, soit par des ponts à bascule, soit
par des passerelles de planches, que l'on pouvait enlever facilement,
arrivait-on, à travers la tour G du plan général (fig. 7), jusqu'à la
grande barbacane D. Le tablier I du pont (fig. 13) était interrompu en J
et remplacé par un pont-levis, non point combiné comme ceux de la fin du
XIIIe siècle et des siècles suivants, mais composé d'un tablier pivotant
en K, de deux arbres L pivotants, et de deux chaînes passant à travers
les mâchicoulis du hourd M; là ces chaînes se divisaient chacune en deux
parties, dont l'une s'enroulait sur un treuil et l'autre était terminée
par des poids. C'était donc du niveau des hourds N que l'on manoeuvrait
le pont-levis, c'est-à-dire au-dessus des mâchicoulis du hourd M. Quant
aux deux herses, on les manoeuvrait par un treuil unique; les chaînes
enroulées en sens inverse sur ce treuil permettaient, au moyen d'un
mécanisme très-simple, de lever l'une des deux herses avant l'autre,
mais jamais ensemble. Il suffisait pour cela, quand les herses étaient
abaissées, et ne tiraient plus sur le treuil par conséquent, de
décrocher les chaînes de la herse qu'on ne voulait pas lever, et de
manoeuvrer le treuil, soit dans un sens, soit dans l'autre. L'une des
herses levée, on la calait, on décrochait ses chaînes, on rattachait
celles de la seconde, et l'on manoeuvrait le treuil dans l'autre sens.
Il n'est pas besoin de dire que des contre-poids facilitaient comme
toujours le levage. Pour baisser les herses, on raccrochait les chaînes,
et on laissait aller doucement sur le treuil l'une des herses, puis
l'autre. L'obligation absolue de ne lever qu'une des deux herses à la
fois était une sécurité de plus, et nous n'avons vu ce système adopté
que dans cet ouvrage.
Mais il est nécessaire d'examiner en détail le mécanisme des ponts et
des herses.
En A (fig. 14), nous donnons le plan de la chambre de levage des herses
au niveau _a_ de la coupe, et en B, le plan de la plate-forme de levage
du pont, au niveau _b_ de la même coupe. On observera d'abord que
l'intervalle qui sépare les deux tours, et qui couvre l'entrée, donne en
plan une portion de cercle. Deux consoles _c_ forment saillie sur cette
portion de cylindre et portaient un hourd de bois _d_, dont il existe en
place des fragments. Ce hourd était posé sur deux pièces de bois
horizontales _e_, et consistait en un empilage d'épais madriers courbes
figurés en E dans la coupe. De chaque côté, sur les flancs des tours,
étaient fixées deux poulies F destinées à diriger les deux chaînes du
pont et à les empêcher de frotter, soit contre le hourd, soit contre la
maçonnerie. Au-dessus de ces poulies, en G, les chaînes se partageaient
en deux branches: l'une, celle H, allait s'enrouler sur le treuil T, au
moyen de la poulie de renvoi _h_; l'autre, celle I, était tendue par un
contre-poids K. En appuyant sur le treuil de _f_ en _g_, on enroulait la
chaîne et l'on soulevait le pont. Cette manoeuvre était facilitée par
les contre-poids K. Lorsque ce contre-poids était descendu en _l_, le
pont était complétement relevé. Pour l'abaisser, on appuyait sur le
treuil en sens inverse. Sur le plan B est indiquée la position du
treuil, et par des lignes ponctuées la projection horizontale des
chaînes; la ferme de charpente M étant posée en _m_ sur ce plan. Un
deuxième mâchicoulis existait en _p_. Pour manoeuvrer les deux herses,
il était posé à droite et à gauche deux solives jumelles _n_ (voy. le
plan B) sur les traverses _q_ (voy. la coupe), reposant elles-mêmes sur
les deux épaulements _s_ (voy. le plan A). Ces solives jumelles
recevaient chacune deux poulies doubles _t t'_ destinées à recevoir,
celle _t_, les deux chaînes de levage et de contre-poids de la herse
extérieure; celle _t'_, les deux chaînes de levage et de contre-poids de
la herse intérieure. La coupe fait voir le treuil V, avec la chaîne de
levage de la herse intérieure accrochée et la herse O levée, son
contre-poids étant par conséquent descendu; la chaîne de levage de la
herse extérieure décrochée, celle-ci abaissée et son contre-poids R à
son point supérieur, les deux chaînes de levage s'enroulaient sur le
treuil en X (voy. le plan A), et les manivelles étaient fixées en Y.
Aujourd'hui la construction étant conservée jusqu'au niveau N, les
scellements, les corbeaux sont visibles, et pour la partie supérieure
nous avons retrouvé les fragments qui en indiquent suffisamment les
détails.
Il n'y a rien, dans ce mécanisme, qui ne soit très-primitif; mais ce
qu'il est important de remarquer ici, ce sont les dispositions si
parfaitement appropriées au besoin, et conservant par cela même un
aspect monumental, qui certes n'a point été cherché. Il est évident que
les architectes auteurs de pareils ouvrages étaient des gens subtils et
réfléchissant mûrement à ce qu'ils avaient à faire. Sur tous les points,
les passages, les issues, sont disposés exactement en vue du service de
la défense, n'ont que les largeurs et hauteurs nécessaires, et
l'architecture n'est bien ici que l'expression exacte du programme.
Cependant, à l'extérieur, l'aspect de cette défense est imposant, et
rappelle sous une autre forme ces belles constructions antiques des
populations primitives.
La figure 15 donne l'élévation extérieure de la porte de Laon, à Coucy,
les ponts étant supposés abattus et les herses levées. Les hourds de
bois de cet ouvrage étaient évidemment permanents et portés sur des
consoles de pierre, comme ceux du donjon du château.