ponts pendant le moyen âge comme moyen de communication et comme
défense. Certains ponts plantés au confluent de deux rivières se
reliaient à de véritables forteresses: tel était, par exemple, le pont
de Montereau. Vers l'an 1026, un comte de Sens avait fait construire sur
l'extrémité de la langue de terre qui se trouve au confluent de l'Yonne
et de la Seine un donjon carré très-fort qui servit de point d'appui à
un vaste châtelet, auquel aboutissait le pont traversant les deux
rivières. Ce pont était en outre fermé à ses deux extrémités par des
portes fortifiées. Cet ensemble de défenses existait encore au XVIIe
siècle, ainsi que le démontre la gravure de Mérian[173].
Le pont d'Orléans, sur la disposition duquel il reste de curieux
documents, est, au point de vue de la défense, un exemple à consulter.
Tout le monde sait de combien de faits d'armes il fut le témoin lors du
siége entrepris en 1428 par les Anglais. Or voici, au moment de ce
siége, quels étaient les ouvrages qui faisaient de ce pont une défense
importante. Placé sur la route qui reliait le nord au midi de la France
à la distance la plus rapprochée de Paris, il était essentiel de le bien
munir.
À l'époque donc où les Anglais vinrent assiéger Orléans, ceux-ci,
suivant la rive gauche, se présentèrent, le 12 octobre 1428, par la
Sologne, devant le boulevard des Tourelles (fig. 8, situé en A). Ce
boulevard n'était alors qu'un ouvrage de terre et de bois. Le 22, ils
s'en emparèrent, et les habitants d'Orléans abandonnèrent le fort des
Tourelles B, pour se retirer dans la bastille Saint-Antoine F, située
dans l'île, après avoir eu la précaution de couper l'arche I de cette
partie du pont. Les Anglais, de leur côté, coupèrent l'arche K. Les gens
d'Orléans établirent à la hâte un boulevard de bois à la Belle-Croix, en
C. Ce fut dans cet espace étroit qu'eurent lieu quelques-uns des faits
d'armes de ce siége mémorable. La bastille Saint-Antoine F était
précédée d'une chapelle D placée sous le vocable de ce saint, et d'une
aumônerie E destinée à recevoir les pèlerins et voyageurs attardés. En H
était la porte de la ville, et en G le châtelet. Après la levée du
siége, l'ouvrage des Tourelles fut réparé, ainsi que le boulevard A.
Cette fois, ce boulevard fut revêtu en pierre, ainsi que le fait
connaître un plan sur parchemin dressé par un sieur Fleury, arpenteur,
en 1543, et reproduit en _fac-simile_ par M. Jollois, dans son _Histoire
du siége d'Orléans_[174].
Un second pont-levis était pratiqué en avant de la porte H de la ville.
Une vue perspective à vol d'oiseau (fig 9) présente l'entrée du pont
d'Orléans, avec son boulevard sur la rive gauche, du côté de la Sologne,
après les réparations faites depuis le siége de 1428. Plus tard, en 1591
et 1592[175], on reconstruisit ce boulevard A avec casemates en forme de
ravelin à doubles tenailles, ainsi que des fouilles récentes l'ont fait
reconnaître. Mais alors la porte des Tourelles existait encore. Le
boulevard reproduit dans notre figure 9 était entouré d'un fossé rempli
par les eaux de la Loire, et muni d'un pont-levis s'abattant
parallèlement à la rivière.
Un second pont-levis séparait (comme au temps du siége) le boulevard du
fort des Tourelles. Ce fut en effet, en voulant défendre ce pont-levis,
attaqué par les gens d'Orléans, après la prise du boulevard, que périt
le capitaine anglais et quelques hommes d'armes avec lui. Jeanne Darc y
fit mettre le feu au moyen d'un bateau chargé de matières combustibles.
L'existence de ce pont-levis en 1428 ne saurait donc être douteuse. Ce
qu'on appelait la Belle-Croix, située en C sur l'avant-bec d'une des
piles du pont, était un monument de bronze, consistant en un crucifix
érigé sur un piédestal orné de bas-relief représentant la sainte Vierge,
saint Pierre, saint Paul, saint Jacques, saint Étienne, et les évêques
saint Aignan et saint Euverte. Il était en effet d'un usage général de
placer une croix sur le milieu des ponts, pendant le moyen âge. En avant
du boulevard des Tourelles était situé le couvent des Augustins, que les
habitants d'Orléans jetèrent bas à l'arrivée des Anglais, pour
débarrasser les abords du châtelet. Cependant ce monastère était
lui-même entouré d'une clôture et d'un fossé, et pouvait servir de
défense avancée. On n'arrivait donc devant l'entrée du pont d'Orléans,
comme devant l'entrée du pont de la Calendre à Cahors, que latéralement.
On conçoit quelles difficultés le régime féodal devait apporter dans la
construction des ponts. Ce n'était ni la science pratique, ni la
hardiesse, ni même les ressources qui manquaient lorsqu'il était
question d'établir un pont sur un large cours d'eau, mais bien plutôt le
bon vouloir d'autorités intéressées souvent à rendre les communications
d'un pays à l'autre difficiles. On reconnaît, par les exemples déjà
donnés, que si les ponts réunissaient deux rives d'un fleuve, on
cherchait à accumuler sur leurs parcours le plus d'obstacles possible.
On possède sur la construction du pont de Montauban des documents
complets et étendus qui démontrent assez quels étaient les obstacles de
toute nature opposés à ces sortes d'entreprises. Dès 1144, le comte de
Toulouse, Alphonse Jourdain, en donnant aux bourgeois de Montauriol
l'autorisation de fonder la ville de Montauban sur les bords du Tarn,
insère dans la charte de fondation cette clause: «Les habitants dudit
lieu construiront un pont sur la rivière du Tarn, et, quand le pont sera
bâti, le seigneur comte s'entendra avec six prudhommes, des meilleurs
conseillers, habitants dudit lieu, sur les droits qu'ils devront y
établir, afin que ledit pont puisse être entretenu et réparé[176]» Mais
la ville naissante était trop pauvre pour pouvoir mettre à exécution une
pareille entreprise. Puis vinrent les guerres des Albigeois qui
réduisirent ce pays à la plus affreuse détresse. Ce n'est qu'en 1264 que
les consuls de Montauban prennent des mesures financières propres à
assurer la construction du pont sur le Tarn. En 1291, la ville achète
l'île des Castillons ou de la Pissotte, pour y asseoir plusieurs des
piles de l'édifice. C'était à l'un des rois qui ont le plus fait pour
établir l'unité du pouvoir en France, qu'il était réservé de commencer
définitivement cette entreprise[177]. Philippe le Bel, étant venu à
Toulouse pour terminer les différends qui existaient entre le comte de
Foix et les comtes d'Armagnac et de Comminges, chargea de la
construction du pont de Montauban deux maîtres, Étienne de Ferrières,
châtelain royal de la ville, et Mathieu de Verdun, bourgeois, en
soumettant tous les étrangers passant à Montauban à un péage dont le
produit devait être exclusivement réservé au payement des frais de
construction, et en accordant aux consuls, aux mêmes fins, une
subvention (1304). Le roi toutefois imposa comme condition de bâtir sur
le pont trois bonnes et fortes tours «dont il se réservait la propriété
et la garde». Deux de ces tours devaient s'élever à chaque extrémité, la
troisième au milieu[178].
Ce ne fut cependant qu'après des vicissitudes de toutes sortes que
l'entreprise put être achevée; les sommes destinées à la construction
ayant été, à diverses reprises, détournées par les consuls. Les travaux
furent terminés seulement vers 1335. Ce pont est entièrement bâti de
brique; sa longueur est de 250m,50 entre les deux culées. Son tablier
est parfaitement horizontal et s'élève de 18 mètres au-dessus des eaux
moyennes du Tarn. Il se compose de sept arches en tiers-point de 22
mètres d'ouverture en moyenne, et de six piles dont l'épaisseur est de
8m,55, munies d'avant-becs en amont comme en aval, et percées au-dessus
de ces éperons de longues baies en tiers-point pour faciliter le passage
des eaux pendant les crues. Les briques qui ont servi à la construction
de ce pont sont d'une qualité excellente, et portent 5 centimètres
d'épaisseur sur 40 centimètres de longueur et 28 centimètres de
largeur[179].
La tour la plus forte était située du côté opposé à la ville; ces tours
extrêmes étaient carrées, et couronnées de plates-formes avec
mâchicoulis et créneaux. La tour centrale, bâtie sur l'arrière-bec,
d'aval était triangulaire, et possédait un escalier à vis descendant
jusqu'à une poterne percée au niveau de la rivière du côté de la ville.
Cet escalier donnait en outre accès sur l'avant-bec de la même pile, au
niveau du seuil des baies ogivales posées à travers les autres piles. Là
était disposée une bascule qui portait une cage de fer destinée à
plonger les blasphémateurs dans le Tarn. Suivant l'usage, une chapelle
avait été disposée au niveau du tablier dans la tour centrale, et était
placée sous le vocable de sainte Catherine.
Nous ne ferons que citer ici un certain nombre de ponts de pierre du
moyen âge qui méritent de fixer l'attention. Ce sont les ponts: de
Rouen, rebâti à plusieurs reprises, et démoli pendant le dernier siècle;
de l'Arche, démoli depuis peu, et qui datait de la fin du XIIIe siècle,
bien qu'il eût été coupé et réparé plusieurs fois pendant les XIVe et
XVe siècles; de Poitiers, avec deux portes fort belles à chacune de ses
extrémités, et dont on possède de bonnes gravures; de Nevers, démoli il
y a peu d'années; de Tours; d'Auxerre, qui possédait une belle tour à
l'une de ses extrémités, et que l'abbé Lebeuf a encore vue; de Blois, de
Tonnerre; de Sens, terminé du côté de la ville par une tour
considérable; de Mâcon, etc. Il est certain que le système féodal était
le plus grand obstacle à l'établissement des ponts, au moins sur les
larges cours d'eau, mais que le cas échéant, les maîtres du moyen âge
savaient parfaitement se tirer d'affaire lorsqu'une volonté souveraine
et que des ressources suffisantes les mettaient à même de construire ces
édifices d'utilité publique. L'établissement des grands ponts était
habituellement dû à l'intervention directe du suzerain, et c'était en
effet un des moyens matériels propres à rendre effective l'autorité
royale dans les provinces. Ainsi voyons-nous qu'à Montauban, le roi
Philippe le Bel, en accordant des subsides pour la construction du pont,
met pour condition que les _trois tours_ demeureront en la possession de
ses gens.
Bien entendu, entre toutes les villes du royaume, Paris possédait
plusieurs ponts dès une époque très-reculée. Du Breul[180] nous a laissé
l'histoire de ces ponts modifiés, détruits, refaits bien des fois, soit
en bois, soit en pierre. Une des causes de la ruine des ponts de Paris,
était ces maisons et ces moulins dont on permettait l'établissement sur
les piles et les arches. Les plus anciens de ces ponts étaient le pont
au Change et le Petit-Pont, le premier ayant une bastille vers la rue
Saint-Denis, appelé le grand Châtelet, l'autre vers la rue
Saint-Jacques, appelée le petit Châtelet. Bien que les deux châtelets
existassent déjà du temps de Philippe-Auguste, puisque les comtes de
Flandre et de Boulogne y furent tenus prisonniers après la bataille de
Bouvines, cependant ces deux défenses avaient été rebâties en grande
partie, sinon en totalité, à la fin du XIIIe siècle et au commencement
du XIVe siècle, après les crues terribles de 1280 et de 1296, qui
ruinèrent les deux ponts.
À la suite de ce désastre, le Petit-Pont fut refait en pierre, en 1314,
au moyen d'amendes prélevées sur des juifs. Quant au pont au Change, on
se contenta de le réédifier en bois. Le pont Notre-Dame, dont quelques
historiens font remonter la construction vers le milieu du XIVe siècle,
fut refait aux frais de la ville, en 1413. Cette reconstruction,
probablement en bois, menaçait ruine en 1440, puisque, le 13 février de
cette année, le parlement, par un arrêt, décida que ce pont serait
entièrement rétabli. Ce projet ne fut point suivi d'exécution, et en
1498 le pont Notre-Dame s'écroula avec toutes les maisons qui le
bordaient. «Ce pont de bois, dit un chroniqueur[181], contenoit dix-huit
pas en largeur et estoit soutenu sur dix-sept rangées de pilotis,
chacune rangée ayant trente pilliers; l'espoisseur de chacun de ces
pilliers estoit un peu plus d'un pied, et avoient en hauteur
quarante-deux pieds. Ceux qui passoient par-dessus ce pont, pour ne
point voir d'un costé ny de l'autre la rivière, croyoient marcher sur
terre ferme, et sembloient estre au milieu d'une rue de marchands, car
il y avoit si grand nombre de toutes sortes de marchandises, de
marchands et d'ouvriers sur ce pont, et au reste la proportion des
maisons estoit tellement juste et égale en beauté, et excellence des
ouvrages d'icelle, qu'on pouvoit dire avec vérité que ce pont méritoit
avoir le premier lieu entre les plus rares ouvrages de France.»
À la suite du sinistre du 15 octobre 1498, le peuple de Paris accusa ses
magistrats d'incurie et de malversation, et ceux-ci furent menés en
prison; après quoi la plupart furent condamnés à des amendes plus ou
moins fortes. Il fallut songer à reconstruire le pont Notre-Dame. Les
deux maîtres des oeuvres de l'hôtel de ville, Colin de la Chesnaye pour
la maçonnerie, et Gautier Hubert pour la charpente, furent chargés de
l'entreprise, et on leur adjoignit Jean de Doyac, Didier de Félin, Colin
Biart, André de Saint-Martin, ainsi que deux religieux, Jean
d'Escullaint et Jean Joconde. Ces deux derniers étaient chargés du
contrôle de la pierre de taille. Toutefois et contrairement à l'opinion
de Sauval, Colin de la Chesnaye et Jean de Doyac avaient été commis à la
_superintendance_ de l'oeuvre. «Seize hommes, pris dans les différents
quartiers de la ville, travaillaient sous leurs ordres, et comme marque
du pouvoir souverain qu'ils exerçaient, Colin de la Chesnaye et Jean de
Doyac portaient un bâton blanc[182].»
Le 28 mars 1499, les premières pierres du pont Notre-Dame furent posées
par le gouverneur de Paris et les magistrats municipaux. Les travaux
furent terminés au mois de septembre 1512. Deux rangs de maisons
régulières d'aspect garnissaient les deux côtés de ce pont, et celles-ci
ne furent démolies qu'en 1786.
Beaucoup trop de gens avaient été appelés à participer à la construction
du pont Notre-Dame; il en résulta des changements dans la direction de
l'oeuvre et des avis différents qui retardèrent l'entreprise. Il faut
lire à ce sujet la curieuse notice publiée par M. Le Roux de Lincy,
laquelle donne tout au long les avis demandés par les magistrats
municipaux à diverses personnes considérées comme compétentes: les unes
sont pour les pilotis, les autres les considèrent comme inutiles;
naturellement les charpentiers penchent pour les pilotis, les maçons
pour les blocages. Cependant ce pont était fort bon et fort beau, il y a
encore quelques années, et il ne semble pas qu'il fût très-nécessaire de
le reconstruire[183].
Au moment de la reconstruction du pont Notre-Dame, c'est-à-dire au
commencement du XVIe siècle, on prenait cette habitude, si fort en
honneur aujourd'hui, de consulter quantité de gens de métier ou
d'amateurs officieux en matières de travaux publics; on accumulait ainsi
des avis, des procès-verbaux qui ont certes un grand intérêt pour nous
aujourd'hui, mais qui, au total, n'étaient guère profitables à l'oeuvre
et entraînaient souvent en des dépenses inutiles. En cela l'histoire de
la construction du pont Notre-Dame rappelle passablement celle de
beaucoup de nos édifices modernes. On faisait évidemment moins de bruit
et l'on noircissait moins de papier autour de nos vieux ponts du moyen
âge, commencés presque tous avec des ressources infimes et continués
sans bruit, avec persistance, jusqu'à leur achèvement. Cependant ces
ponts étaient solides et parfois très-hardis, puisque plusieurs d'entre
eux, comme celui de Saint-Esprit par exemple, excitent notre admiration.
Les piles des ponts du moyen âge étaient élevées au moyen de bâtardeaux
et rarement sur pilotis. On cherchait au fond du fleuve un lit solide,
et l'on bâtissait dessus. Si l'on enfonçait des pilotis, c'était en
amont des avant-becs, lorsque les fonds étaient sablonneux et pour
éviter les affouillements. C'est ainsi que sont construites les piles du
pont de la Guillotière à Lyon, qu'étaient fondées celles du Petit-Pont à
Paris, du pont de l'Arche et du pont de Rouen. Quant aux arches, nous
avons vu que celles des ponts Saint-Bénezet et Saint-Esprit sont
composées de rangs de claveaux juxtaposés, non liaisonnés. Quelques
arches de pont, d'une ouverture médiocre, notamment dans le Poitou, sont
construites au moyen d'arcs-doubleaux séparés par un intervalle rempli
par un épais dallage au-dessous du tablier, ainsi que l'indique la
figure 10. Ces arcs-doubleaux sont alors posés en rainure dans les piles
et conservent une parfaite élasticité. Les eaux pluviales qui
s'infiltrent toujours à travers le pavage passent facilement entre les
joints des dalles, et ne salpêtrent pas les reins des arches, comme cela
n'a que trop souvent lieu lorsque celles-ci sont pleines[184]. Ce
système d'arches a encore l'avantage d'être léger, de moins charger les
piles, et d'être économique, puisqu'il emploie un tiers de moins de
matériaux clavés. Les tympans au-dessus de ces arcs-doubleaux sont
élevés en moellon ou en pierre tendre, et peuvent être très-facilement
remplacés sans qu'il soit nécessaire d'interrompre la circulation. Les
exemples de ponts construits d'après ce système paraissent appartenir au
commencement du XIIIe siècle, ou peut-être même à la fin du XIIe.
Pour diminuer la dépense considérable que nécessite un pont construit
avec des arches de pierre, on prenait quelquefois le parti de n'élever
que des piles en maçonnerie sur lesquelles on posait un tablier de bois.
Tel avait été construit le pont traversant la Loire à Nantes (fig. 11).
Sur les avant-becs de ce pont s'élevaient de petites maisons louées à
des marchands[185]. Entre quelques-unes des piles avaient été établis
des moulins; car il est à observer que presque tous les ponts bâtis
très-proches des cités populeuses, ou compris dans leur enceinte,
étaient garnis de maisons, de boutiques et de moulins. La place était
rare dans les villes du moyen âge, presque toutes encloses de murs et de
tours, et les ponts étant naturellement des passages très-fréquentés,
c'était à qui cherchait à se placer sur ces parcours. Les ponts de Paris
étaient garnis de maisons, et formaient de véritables rues traversant le
fleuve. Ce fut même l'établissement de ces maisons dont la voirie, ne se
préoccupait pas assez, qui contribua à la ruine de ces ponts. S'il
fallait se maintenir sur l'alignement des deux côtés de la voie, sur la
rivière, on posait des bâtisses en encorbellement, on creusait des caves
et des réduits dans les piles, et les parois de ces ponts devaient
bientôt se déverser. Lorsque la démolition des maisons qui garnissaient
les ponts Notre-Dame et Saint-Michel à Paris fut effectuée, il fallut
réparer les parements extérieurs et les tympans des arches jusqu'au
droit des piles, chaque habitant ayant peu à peu creusé ces tympans ou
altéré ces parements.
Les ponts de bois jouent un rôle important dans l'architecture du moyen
âge, leur établissement étant facile et peu dispendieux. Nous trouvons
encore la tradition des ponts de bois gaulois en Savoie. Dans cette
contrée, pour traverser un torrent, sur les pentes escarpées qui forment
son encaissement, on amasse quelques blocs de grosses pierres en manière
de culées, puis (fig. 12), sur cet enrochement on pose des troncs
d'arbres, alternativement perpendiculaires et parallèles à la direction
du ravin, en encorbellement. On garnit les intervalles laissés vides
entre ces troncs d'arbres, de pierres, de façon à former une pile
lourde, homogène, présentant une résistance suffisante. D'une de ces
piles à l'autre on jette deux, trois, quatre sapines, ou plus, suivant
la largeur que l'on veut donner au tablier, et sur ces sapines on cloue
des traverses de bois. Cette construction primitive, dont chaque jour on
fait encore usage en Savoie, rappelle singulièrement ces ouvrages
gaulois dont parle César, et qui se composaient de troncs d'arbres posés
à angle droit par rangées, entre lesquelles on bloquait des quartiers de
roches. Ce procédé, qui n'est qu'un empilage, et ne peut être considéré
comme une oeuvre de charpenterie, doit remonter à la plus haute
antiquité; nous le signalons ici pour faire connaître comment certaines
traditions se perpétuent à travers les siècles, malgré les
perfectionnements apportés par la civilisation, et combien elles doivent
toujours fixer l'attention de l'archéologue.
Ces sortes d'ouvrages devaient sembler barbares aux yeux des Romains, si
excellents charpentiers, et nous les voyons encore exécuter de nos jours
au milieu de populations en contact avec notre civilisation. C'est que
les travaux des hommes conservent toujours quelque chose de leur point
de départ, et que dans l'âge mûr des peuples on peut encore retrouver la
trace des premiers essais de leur enfance. C'est ainsi, par exemple,
que, dans un ordre beaucoup plus élevé, nous voyons les charpentiers à
Rome exécuter des charpentes considérables à l'aide de bois très-courts.
C'était là une méthode adoptée par les armées romaines. Ne pouvant en
campagne se procurer des engins propres à mettre au levage de
très-grandes pièces de bois, ils avaient adopté des combinaisons de
charpenterie qui leur permettaient de construire en peu de temps des
ouvrages d'une grande hauteur ou d'un grand développement. Ces
traditions romaines s'étaient encore conservées chez nous pendant les
premiers siècles du moyen âge, où les difficultés de transport et de
levage faisaient qu'on employait des bois courts pour exécuter des
travaux de charpente, surtout en campagne. Villard de Honnecourt donne
le croquis d'un pont fait avec des bois de vingt pieds[186]. «Ar chu,»
écrit-il au bas de son croquis, «fait om ou pont desor one aive de fus
de xx pies d lonc[187].» Le moyen indiqué par Villard de Honnecourt est
très-simple, et rappelle les ouvrages de charpenterie que nous voyons
exprimés dans les bas-reliefs de la colonne Trajane et de l'arc de
Septime Sévère. Villard élève deux culées en maçonnerie (fig. 13),
auxquelles il scelle d'abord les chapeaux B des deux potences A. Les
contre-fiches de ces potences assemblées dans les poteaux D sont roidies
par les moises E. Sur les chapeaux de ces potences, il élève les poteaux
G, H, maintenus dans tous les sens par des croix de Saint-André. Des
seconds chapeaux K réunissent la tête de ces poteaux et sont soulagés
par des contre-fiches L moisées comme celles du dessous; puis, sur ces
derniers chapeaux, il pose des pièces horizontales qui réunissent les
deux encorbellements et les empêchent de donner du nez. Il suffisait de
clouer des madriers sur les longrines. En ne prenant, pour exécuter cet
ouvrage, comme le dit Villard, que des bois de 20 pieds, on peut avoir
facilement un tablier de 50 pieds de long, parfaitement rigide. Cela
paraît être pour notre auteur un ouvrage de campagne, qu'il surmonte
d'une porte à chaque bout.
Quant aux ponts de bois plantés en travers de grands cours d'eau, ils se
composaient de rangées de pieux, ordinairement simples, moisés et armés
de fortes contre-fiches en aval et en amont. Sur ces pieux, on posait
des chapeaux qui réunissaient leur tête, puis le tablier soulagé par des
liens. Les piles, composées de rangs simples de pieux, avaient cet
avantage de n'opposer aucun obstacle au courant. Des gardes
triangulaires fichées en amont faisaient dévier les glaçons ou les corps
flottants qui auraient pu entamer les piles.
Comme les armées romaines, celles du moyen âge ne se faisaient pas faute
d'établir des ponts fixes sur les rivières pour passer leurs gens et
leur arroi. Dans la _Chanson des Saxons_, Charlemagne fait faire un pont
sur le Rhône: «Barons, dit-il, aux chefs assemblés:
«Trop est Rune parfonde por mener tel bustin:
N'i porroient passer palefroi ne roncin;
Mès . i . chose esgart an mon cuer et destin,
Par coi de nostre guerre trarrons ançois à fin:
. i . pont ferons sor Rune par force et par angin,
Les estaches de chasnes, les planches de sapin;
. xxx . toises aura an travers de chemin.
Puis passerons outre tuit ansamble à . i . brin,
Et ferons la bataille c'on le verra dou Rin,
Et conquerrons Soissoigne sor la gent Guiteclin[188].»
C'est un poëte qui parle, et nous ne citons ses vers que comme
l'expression d'un fait général, admis dans les armées du moyen âge.