Les exemples que nous venons de donner démontrent assez l'importance des

ponts pendant le moyen âge comme moyen de communication et comme

défense. Certains ponts plantés au confluent de deux rivières se

reliaient à de véritables forteresses: tel était, par exemple, le pont

de Montereau. Vers l'an 1026, un comte de Sens avait fait construire sur

l'extrémité de la langue de terre qui se trouve au confluent de l'Yonne

et de la Seine un donjon carré très-fort qui servit de point d'appui à

un vaste châtelet, auquel aboutissait le pont traversant les deux

rivières. Ce pont était en outre fermé à ses deux extrémités par des

portes fortifiées. Cet ensemble de défenses existait encore au XVIIe

siècle, ainsi que le démontre la gravure de Mérian[173].

Le pont d'Orléans, sur la disposition duquel il reste de curieux

documents, est, au point de vue de la défense, un exemple à consulter.

Tout le monde sait de combien de faits d'armes il fut le témoin lors du

siége entrepris en 1428 par les Anglais. Or voici, au moment de ce

siége, quels étaient les ouvrages qui faisaient de ce pont une défense

importante. Placé sur la route qui reliait le nord au midi de la France

à la distance la plus rapprochée de Paris, il était essentiel de le bien

munir.

À l'époque donc où les Anglais vinrent assiéger Orléans, ceux-ci,

suivant la rive gauche, se présentèrent, le 12 octobre 1428, par la

Sologne, devant le boulevard des Tourelles (fig. 8, situé en A). Ce

boulevard n'était alors qu'un ouvrage de terre et de bois. Le 22, ils

s'en emparèrent, et les habitants d'Orléans abandonnèrent le fort des

Tourelles B, pour se retirer dans la bastille Saint-Antoine F, située

dans l'île, après avoir eu la précaution de couper l'arche I de cette

partie du pont. Les Anglais, de leur côté, coupèrent l'arche K. Les gens

d'Orléans établirent à la hâte un boulevard de bois à la Belle-Croix, en

C. Ce fut dans cet espace étroit qu'eurent lieu quelques-uns des faits

d'armes de ce siége mémorable. La bastille Saint-Antoine F était

précédée d'une chapelle D placée sous le vocable de ce saint, et d'une

aumônerie E destinée à recevoir les pèlerins et voyageurs attardés. En H

était la porte de la ville, et en G le châtelet. Après la levée du

siége, l'ouvrage des Tourelles fut réparé, ainsi que le boulevard A.

Cette fois, ce boulevard fut revêtu en pierre, ainsi que le fait

connaître un plan sur parchemin dressé par un sieur Fleury, arpenteur,

en 1543, et reproduit en _fac-simile_ par M. Jollois, dans son _Histoire

du siége d'Orléans_[174].

Un second pont-levis était pratiqué en avant de la porte H de la ville.

Une vue perspective à vol d'oiseau (fig 9) présente l'entrée du pont

d'Orléans, avec son boulevard sur la rive gauche, du côté de la Sologne,

après les réparations faites depuis le siége de 1428. Plus tard, en 1591

et 1592[175], on reconstruisit ce boulevard A avec casemates en forme de

ravelin à doubles tenailles, ainsi que des fouilles récentes l'ont fait

reconnaître. Mais alors la porte des Tourelles existait encore. Le

boulevard reproduit dans notre figure 9 était entouré d'un fossé rempli

par les eaux de la Loire, et muni d'un pont-levis s'abattant

parallèlement à la rivière.

Un second pont-levis séparait (comme au temps du siége) le boulevard du

fort des Tourelles. Ce fut en effet, en voulant défendre ce pont-levis,

attaqué par les gens d'Orléans, après la prise du boulevard, que périt

le capitaine anglais et quelques hommes d'armes avec lui. Jeanne Darc y

fit mettre le feu au moyen d'un bateau chargé de matières combustibles.

L'existence de ce pont-levis en 1428 ne saurait donc être douteuse. Ce

qu'on appelait la Belle-Croix, située en C sur l'avant-bec d'une des

piles du pont, était un monument de bronze, consistant en un crucifix

érigé sur un piédestal orné de bas-relief représentant la sainte Vierge,

saint Pierre, saint Paul, saint Jacques, saint Étienne, et les évêques

saint Aignan et saint Euverte. Il était en effet d'un usage général de

placer une croix sur le milieu des ponts, pendant le moyen âge. En avant

du boulevard des Tourelles était situé le couvent des Augustins, que les

habitants d'Orléans jetèrent bas à l'arrivée des Anglais, pour

débarrasser les abords du châtelet. Cependant ce monastère était

lui-même entouré d'une clôture et d'un fossé, et pouvait servir de

défense avancée. On n'arrivait donc devant l'entrée du pont d'Orléans,

comme devant l'entrée du pont de la Calendre à Cahors, que latéralement.

On conçoit quelles difficultés le régime féodal devait apporter dans la

construction des ponts. Ce n'était ni la science pratique, ni la

hardiesse, ni même les ressources qui manquaient lorsqu'il était

question d'établir un pont sur un large cours d'eau, mais bien plutôt le

bon vouloir d'autorités intéressées souvent à rendre les communications

d'un pays à l'autre difficiles. On reconnaît, par les exemples déjà

donnés, que si les ponts réunissaient deux rives d'un fleuve, on

cherchait à accumuler sur leurs parcours le plus d'obstacles possible.

On possède sur la construction du pont de Montauban des documents

complets et étendus qui démontrent assez quels étaient les obstacles de

toute nature opposés à ces sortes d'entreprises. Dès 1144, le comte de

Toulouse, Alphonse Jourdain, en donnant aux bourgeois de Montauriol

l'autorisation de fonder la ville de Montauban sur les bords du Tarn,

insère dans la charte de fondation cette clause: «Les habitants dudit

lieu construiront un pont sur la rivière du Tarn, et, quand le pont sera

bâti, le seigneur comte s'entendra avec six prudhommes, des meilleurs

conseillers, habitants dudit lieu, sur les droits qu'ils devront y

établir, afin que ledit pont puisse être entretenu et réparé[176]» Mais

la ville naissante était trop pauvre pour pouvoir mettre à exécution une

pareille entreprise. Puis vinrent les guerres des Albigeois qui

réduisirent ce pays à la plus affreuse détresse. Ce n'est qu'en 1264 que

les consuls de Montauban prennent des mesures financières propres à

assurer la construction du pont sur le Tarn. En 1291, la ville achète

l'île des Castillons ou de la Pissotte, pour y asseoir plusieurs des

piles de l'édifice. C'était à l'un des rois qui ont le plus fait pour

établir l'unité du pouvoir en France, qu'il était réservé de commencer

définitivement cette entreprise[177]. Philippe le Bel, étant venu à

Toulouse pour terminer les différends qui existaient entre le comte de

Foix et les comtes d'Armagnac et de Comminges, chargea de la

construction du pont de Montauban deux maîtres, Étienne de Ferrières,

châtelain royal de la ville, et Mathieu de Verdun, bourgeois, en

soumettant tous les étrangers passant à Montauban à un péage dont le

produit devait être exclusivement réservé au payement des frais de

construction, et en accordant aux consuls, aux mêmes fins, une

subvention (1304). Le roi toutefois imposa comme condition de bâtir sur

le pont trois bonnes et fortes tours «dont il se réservait la propriété

et la garde». Deux de ces tours devaient s'élever à chaque extrémité, la

troisième au milieu[178].

Ce ne fut cependant qu'après des vicissitudes de toutes sortes que

l'entreprise put être achevée; les sommes destinées à la construction

ayant été, à diverses reprises, détournées par les consuls. Les travaux

furent terminés seulement vers 1335. Ce pont est entièrement bâti de

brique; sa longueur est de 250m,50 entre les deux culées. Son tablier

est parfaitement horizontal et s'élève de 18 mètres au-dessus des eaux

moyennes du Tarn. Il se compose de sept arches en tiers-point de 22

mètres d'ouverture en moyenne, et de six piles dont l'épaisseur est de

8m,55, munies d'avant-becs en amont comme en aval, et percées au-dessus

de ces éperons de longues baies en tiers-point pour faciliter le passage

des eaux pendant les crues. Les briques qui ont servi à la construction

de ce pont sont d'une qualité excellente, et portent 5 centimètres

d'épaisseur sur 40 centimètres de longueur et 28 centimètres de

largeur[179].

La tour la plus forte était située du côté opposé à la ville; ces tours

extrêmes étaient carrées, et couronnées de plates-formes avec

mâchicoulis et créneaux. La tour centrale, bâtie sur l'arrière-bec,

d'aval était triangulaire, et possédait un escalier à vis descendant

jusqu'à une poterne percée au niveau de la rivière du côté de la ville.

Cet escalier donnait en outre accès sur l'avant-bec de la même pile, au

niveau du seuil des baies ogivales posées à travers les autres piles. Là

était disposée une bascule qui portait une cage de fer destinée à

plonger les blasphémateurs dans le Tarn. Suivant l'usage, une chapelle

avait été disposée au niveau du tablier dans la tour centrale, et était

placée sous le vocable de sainte Catherine.

Nous ne ferons que citer ici un certain nombre de ponts de pierre du

moyen âge qui méritent de fixer l'attention. Ce sont les ponts: de

Rouen, rebâti à plusieurs reprises, et démoli pendant le dernier siècle;

de l'Arche, démoli depuis peu, et qui datait de la fin du XIIIe siècle,

bien qu'il eût été coupé et réparé plusieurs fois pendant les XIVe et

XVe siècles; de Poitiers, avec deux portes fort belles à chacune de ses

extrémités, et dont on possède de bonnes gravures; de Nevers, démoli il

y a peu d'années; de Tours; d'Auxerre, qui possédait une belle tour à

l'une de ses extrémités, et que l'abbé Lebeuf a encore vue; de Blois, de

Tonnerre; de Sens, terminé du côté de la ville par une tour

considérable; de Mâcon, etc. Il est certain que le système féodal était

le plus grand obstacle à l'établissement des ponts, au moins sur les

larges cours d'eau, mais que le cas échéant, les maîtres du moyen âge

savaient parfaitement se tirer d'affaire lorsqu'une volonté souveraine

et que des ressources suffisantes les mettaient à même de construire ces

édifices d'utilité publique. L'établissement des grands ponts était

habituellement dû à l'intervention directe du suzerain, et c'était en

effet un des moyens matériels propres à rendre effective l'autorité

royale dans les provinces. Ainsi voyons-nous qu'à Montauban, le roi

Philippe le Bel, en accordant des subsides pour la construction du pont,

met pour condition que les _trois tours_ demeureront en la possession de

ses gens.

Bien entendu, entre toutes les villes du royaume, Paris possédait

plusieurs ponts dès une époque très-reculée. Du Breul[180] nous a laissé

l'histoire de ces ponts modifiés, détruits, refaits bien des fois, soit

en bois, soit en pierre. Une des causes de la ruine des ponts de Paris,

était ces maisons et ces moulins dont on permettait l'établissement sur

les piles et les arches. Les plus anciens de ces ponts étaient le pont

au Change et le Petit-Pont, le premier ayant une bastille vers la rue

Saint-Denis, appelé le grand Châtelet, l'autre vers la rue

Saint-Jacques, appelée le petit Châtelet. Bien que les deux châtelets

existassent déjà du temps de Philippe-Auguste, puisque les comtes de

Flandre et de Boulogne y furent tenus prisonniers après la bataille de

Bouvines, cependant ces deux défenses avaient été rebâties en grande

partie, sinon en totalité, à la fin du XIIIe siècle et au commencement

du XIVe siècle, après les crues terribles de 1280 et de 1296, qui

ruinèrent les deux ponts.

À la suite de ce désastre, le Petit-Pont fut refait en pierre, en 1314,

au moyen d'amendes prélevées sur des juifs. Quant au pont au Change, on

se contenta de le réédifier en bois. Le pont Notre-Dame, dont quelques

historiens font remonter la construction vers le milieu du XIVe siècle,

fut refait aux frais de la ville, en 1413. Cette reconstruction,

probablement en bois, menaçait ruine en 1440, puisque, le 13 février de

cette année, le parlement, par un arrêt, décida que ce pont serait

entièrement rétabli. Ce projet ne fut point suivi d'exécution, et en

1498 le pont Notre-Dame s'écroula avec toutes les maisons qui le

bordaient. «Ce pont de bois, dit un chroniqueur[181], contenoit dix-huit

pas en largeur et estoit soutenu sur dix-sept rangées de pilotis,

chacune rangée ayant trente pilliers; l'espoisseur de chacun de ces

pilliers estoit un peu plus d'un pied, et avoient en hauteur

quarante-deux pieds. Ceux qui passoient par-dessus ce pont, pour ne

point voir d'un costé ny de l'autre la rivière, croyoient marcher sur

terre ferme, et sembloient estre au milieu d'une rue de marchands, car

il y avoit si grand nombre de toutes sortes de marchandises, de

marchands et d'ouvriers sur ce pont, et au reste la proportion des

maisons estoit tellement juste et égale en beauté, et excellence des

ouvrages d'icelle, qu'on pouvoit dire avec vérité que ce pont méritoit

avoir le premier lieu entre les plus rares ouvrages de France.»

À la suite du sinistre du 15 octobre 1498, le peuple de Paris accusa ses

magistrats d'incurie et de malversation, et ceux-ci furent menés en

prison; après quoi la plupart furent condamnés à des amendes plus ou

moins fortes. Il fallut songer à reconstruire le pont Notre-Dame. Les

deux maîtres des oeuvres de l'hôtel de ville, Colin de la Chesnaye pour

la maçonnerie, et Gautier Hubert pour la charpente, furent chargés de

l'entreprise, et on leur adjoignit Jean de Doyac, Didier de Félin, Colin

Biart, André de Saint-Martin, ainsi que deux religieux, Jean

d'Escullaint et Jean Joconde. Ces deux derniers étaient chargés du

contrôle de la pierre de taille. Toutefois et contrairement à l'opinion

de Sauval, Colin de la Chesnaye et Jean de Doyac avaient été commis à la

_superintendance_ de l'oeuvre. «Seize hommes, pris dans les différents

quartiers de la ville, travaillaient sous leurs ordres, et comme marque

du pouvoir souverain qu'ils exerçaient, Colin de la Chesnaye et Jean de

Doyac portaient un bâton blanc[182].»

Le 28 mars 1499, les premières pierres du pont Notre-Dame furent posées

par le gouverneur de Paris et les magistrats municipaux. Les travaux

furent terminés au mois de septembre 1512. Deux rangs de maisons

régulières d'aspect garnissaient les deux côtés de ce pont, et celles-ci

ne furent démolies qu'en 1786.

Beaucoup trop de gens avaient été appelés à participer à la construction

du pont Notre-Dame; il en résulta des changements dans la direction de

l'oeuvre et des avis différents qui retardèrent l'entreprise. Il faut

lire à ce sujet la curieuse notice publiée par M. Le Roux de Lincy,

laquelle donne tout au long les avis demandés par les magistrats

municipaux à diverses personnes considérées comme compétentes: les unes

sont pour les pilotis, les autres les considèrent comme inutiles;

naturellement les charpentiers penchent pour les pilotis, les maçons

pour les blocages. Cependant ce pont était fort bon et fort beau, il y a

encore quelques années, et il ne semble pas qu'il fût très-nécessaire de

le reconstruire[183].

Au moment de la reconstruction du pont Notre-Dame, c'est-à-dire au

commencement du XVIe siècle, on prenait cette habitude, si fort en

honneur aujourd'hui, de consulter quantité de gens de métier ou

d'amateurs officieux en matières de travaux publics; on accumulait ainsi

des avis, des procès-verbaux qui ont certes un grand intérêt pour nous

aujourd'hui, mais qui, au total, n'étaient guère profitables à l'oeuvre

et entraînaient souvent en des dépenses inutiles. En cela l'histoire de

la construction du pont Notre-Dame rappelle passablement celle de

beaucoup de nos édifices modernes. On faisait évidemment moins de bruit

et l'on noircissait moins de papier autour de nos vieux ponts du moyen

âge, commencés presque tous avec des ressources infimes et continués

sans bruit, avec persistance, jusqu'à leur achèvement. Cependant ces

ponts étaient solides et parfois très-hardis, puisque plusieurs d'entre

eux, comme celui de Saint-Esprit par exemple, excitent notre admiration.

Les piles des ponts du moyen âge étaient élevées au moyen de bâtardeaux

et rarement sur pilotis. On cherchait au fond du fleuve un lit solide,

et l'on bâtissait dessus. Si l'on enfonçait des pilotis, c'était en

amont des avant-becs, lorsque les fonds étaient sablonneux et pour

éviter les affouillements. C'est ainsi que sont construites les piles du

pont de la Guillotière à Lyon, qu'étaient fondées celles du Petit-Pont à

Paris, du pont de l'Arche et du pont de Rouen. Quant aux arches, nous

avons vu que celles des ponts Saint-Bénezet et Saint-Esprit sont

composées de rangs de claveaux juxtaposés, non liaisonnés. Quelques

arches de pont, d'une ouverture médiocre, notamment dans le Poitou, sont

construites au moyen d'arcs-doubleaux séparés par un intervalle rempli

par un épais dallage au-dessous du tablier, ainsi que l'indique la

figure 10. Ces arcs-doubleaux sont alors posés en rainure dans les piles

et conservent une parfaite élasticité. Les eaux pluviales qui

s'infiltrent toujours à travers le pavage passent facilement entre les

joints des dalles, et ne salpêtrent pas les reins des arches, comme cela

n'a que trop souvent lieu lorsque celles-ci sont pleines[184]. Ce

système d'arches a encore l'avantage d'être léger, de moins charger les

piles, et d'être économique, puisqu'il emploie un tiers de moins de

matériaux clavés. Les tympans au-dessus de ces arcs-doubleaux sont

élevés en moellon ou en pierre tendre, et peuvent être très-facilement

remplacés sans qu'il soit nécessaire d'interrompre la circulation. Les

exemples de ponts construits d'après ce système paraissent appartenir au

commencement du XIIIe siècle, ou peut-être même à la fin du XIIe.

Pour diminuer la dépense considérable que nécessite un pont construit

avec des arches de pierre, on prenait quelquefois le parti de n'élever

que des piles en maçonnerie sur lesquelles on posait un tablier de bois.

Tel avait été construit le pont traversant la Loire à Nantes (fig. 11).

Sur les avant-becs de ce pont s'élevaient de petites maisons louées à

des marchands[185]. Entre quelques-unes des piles avaient été établis

des moulins; car il est à observer que presque tous les ponts bâtis

très-proches des cités populeuses, ou compris dans leur enceinte,

étaient garnis de maisons, de boutiques et de moulins. La place était

rare dans les villes du moyen âge, presque toutes encloses de murs et de

tours, et les ponts étant naturellement des passages très-fréquentés,

c'était à qui cherchait à se placer sur ces parcours. Les ponts de Paris

étaient garnis de maisons, et formaient de véritables rues traversant le

fleuve. Ce fut même l'établissement de ces maisons dont la voirie, ne se

préoccupait pas assez, qui contribua à la ruine de ces ponts. S'il

fallait se maintenir sur l'alignement des deux côtés de la voie, sur la

rivière, on posait des bâtisses en encorbellement, on creusait des caves

et des réduits dans les piles, et les parois de ces ponts devaient

bientôt se déverser. Lorsque la démolition des maisons qui garnissaient

les ponts Notre-Dame et Saint-Michel à Paris fut effectuée, il fallut

réparer les parements extérieurs et les tympans des arches jusqu'au

droit des piles, chaque habitant ayant peu à peu creusé ces tympans ou

altéré ces parements.

Les ponts de bois jouent un rôle important dans l'architecture du moyen

âge, leur établissement étant facile et peu dispendieux. Nous trouvons

encore la tradition des ponts de bois gaulois en Savoie. Dans cette

contrée, pour traverser un torrent, sur les pentes escarpées qui forment

son encaissement, on amasse quelques blocs de grosses pierres en manière

de culées, puis (fig. 12), sur cet enrochement on pose des troncs

d'arbres, alternativement perpendiculaires et parallèles à la direction

du ravin, en encorbellement. On garnit les intervalles laissés vides

entre ces troncs d'arbres, de pierres, de façon à former une pile

lourde, homogène, présentant une résistance suffisante. D'une de ces

piles à l'autre on jette deux, trois, quatre sapines, ou plus, suivant

la largeur que l'on veut donner au tablier, et sur ces sapines on cloue

des traverses de bois. Cette construction primitive, dont chaque jour on

fait encore usage en Savoie, rappelle singulièrement ces ouvrages

gaulois dont parle César, et qui se composaient de troncs d'arbres posés

à angle droit par rangées, entre lesquelles on bloquait des quartiers de

roches. Ce procédé, qui n'est qu'un empilage, et ne peut être considéré

comme une oeuvre de charpenterie, doit remonter à la plus haute

antiquité; nous le signalons ici pour faire connaître comment certaines

traditions se perpétuent à travers les siècles, malgré les

perfectionnements apportés par la civilisation, et combien elles doivent

toujours fixer l'attention de l'archéologue.

Ces sortes d'ouvrages devaient sembler barbares aux yeux des Romains, si

excellents charpentiers, et nous les voyons encore exécuter de nos jours

au milieu de populations en contact avec notre civilisation. C'est que

les travaux des hommes conservent toujours quelque chose de leur point

de départ, et que dans l'âge mûr des peuples on peut encore retrouver la

trace des premiers essais de leur enfance. C'est ainsi, par exemple,

que, dans un ordre beaucoup plus élevé, nous voyons les charpentiers à

Rome exécuter des charpentes considérables à l'aide de bois très-courts.

C'était là une méthode adoptée par les armées romaines. Ne pouvant en

campagne se procurer des engins propres à mettre au levage de

très-grandes pièces de bois, ils avaient adopté des combinaisons de

charpenterie qui leur permettaient de construire en peu de temps des

ouvrages d'une grande hauteur ou d'un grand développement. Ces

traditions romaines s'étaient encore conservées chez nous pendant les

premiers siècles du moyen âge, où les difficultés de transport et de

levage faisaient qu'on employait des bois courts pour exécuter des

travaux de charpente, surtout en campagne. Villard de Honnecourt donne

le croquis d'un pont fait avec des bois de vingt pieds[186]. «Ar chu,»

écrit-il au bas de son croquis, «fait om ou pont desor one aive de fus

de xx pies d lonc[187].» Le moyen indiqué par Villard de Honnecourt est

très-simple, et rappelle les ouvrages de charpenterie que nous voyons

exprimés dans les bas-reliefs de la colonne Trajane et de l'arc de

Septime Sévère. Villard élève deux culées en maçonnerie (fig. 13),

auxquelles il scelle d'abord les chapeaux B des deux potences A. Les

contre-fiches de ces potences assemblées dans les poteaux D sont roidies

par les moises E. Sur les chapeaux de ces potences, il élève les poteaux

G, H, maintenus dans tous les sens par des croix de Saint-André. Des

seconds chapeaux K réunissent la tête de ces poteaux et sont soulagés

par des contre-fiches L moisées comme celles du dessous; puis, sur ces

derniers chapeaux, il pose des pièces horizontales qui réunissent les

deux encorbellements et les empêchent de donner du nez. Il suffisait de

clouer des madriers sur les longrines. En ne prenant, pour exécuter cet

ouvrage, comme le dit Villard, que des bois de 20 pieds, on peut avoir

facilement un tablier de 50 pieds de long, parfaitement rigide. Cela

paraît être pour notre auteur un ouvrage de campagne, qu'il surmonte

d'une porte à chaque bout.

Quant aux ponts de bois plantés en travers de grands cours d'eau, ils se

composaient de rangées de pieux, ordinairement simples, moisés et armés

de fortes contre-fiches en aval et en amont. Sur ces pieux, on posait

des chapeaux qui réunissaient leur tête, puis le tablier soulagé par des

liens. Les piles, composées de rangs simples de pieux, avaient cet

avantage de n'opposer aucun obstacle au courant. Des gardes

triangulaires fichées en amont faisaient dévier les glaçons ou les corps

flottants qui auraient pu entamer les piles.

Comme les armées romaines, celles du moyen âge ne se faisaient pas faute

d'établir des ponts fixes sur les rivières pour passer leurs gens et

leur arroi. Dans la _Chanson des Saxons_, Charlemagne fait faire un pont

sur le Rhône: «Barons, dit-il, aux chefs assemblés:

«Trop est Rune parfonde por mener tel bustin:

N'i porroient passer palefroi ne roncin;

Mès . i . chose esgart an mon cuer et destin,

Par coi de nostre guerre trarrons ançois à fin:

. i . pont ferons sor Rune par force et par angin,

Les estaches de chasnes, les planches de sapin;

. xxx . toises aura an travers de chemin.

Puis passerons outre tuit ansamble à . i . brin,

Et ferons la bataille c'on le verra dou Rin,

Et conquerrons Soissoigne sor la gent Guiteclin[188].»

C'est un poëte qui parle, et nous ne citons ses vers que comme

l'expression d'un fait général, admis dans les armées du moyen âge.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 19 / 44 段