Les péages perçus au passage des ponts étaient ordinairement affectés à

leur entretien; mais on comprend que ces ressources étaient souvent

détournées de leur emploi; aussi la plupart de ces ponts étaient mal

entretenus. La plupart de ceux qui nous restent accusent des

dégradations profondes, et qui datent de plusieurs siècles: «En temps de

guerre, le seigneur d'épée avait, dans bien des provinces de France, le

droit de faire démolir les ponts, même ceux à la construction desquels

il n'avait pas contribué; mais il fallait un cas de salut commun.

Cependant il était nécessaire d'obtenir une permission spéciale du

seigneur d'épée pour pouvoir réédifier ce pont démoli dans un but

d'utilité momentanée[162].» C'est ainsi que beaucoup de ponts du moyen

âge furent coupés, et ne furent réparés que provisoirement, ce qui

contribua encore à leur ruine. Le pont de Saint-Bénezet se trouvait

précisément dans ce cas. Ce qu'il en reste nous permet d'en étudier et

d'en décrire la construction. Les arches avaient de 20 à 25 mètres

d'ouverture, et étaient au nombre de dix-huit. Dans l'île qui sépare les

deux bras du Rhône, la chaussée était percée d'arches, aussi bien que

sur les deux cours d'eau. Sur le grand bras, le pont, du côté de

Villeneuve, formait un angle obtus, comme pour mieux résister à l'effort

du courant. Mais nous reviendrons tout à l'heure sur cette disposition

générale. Voici, figure 1, en A, le géométral d'une des arches, avec

deux des piles. Il est à remarquer que sur quatre piles qui existent

encore entières, il en est deux qui sont construites suivant le tracé B

et deux suivant celui C. Sur l'une de celles conformes au profil C, la

plus rapprochée de la ville, est bâtie la petite chapelle dédiée à

Saint-Nicolas, dans laquelle étaient déposées les reliques de saint

Bénezet. Le sol de cette chapelle est placé à 4m,50 au-dessous du

tablier du pont, et l'on y descend par un escalier pratiqué partie en

encorbellement, partie aux dépens de l'épaisseur du pont, ainsi que le

fait voir le plan D[163]. Pour passer devant la chapelle, il n'était

laissé au tablier en E qu'une largeur de 2 mètres, compris l'épaisseur

du bahut. Par une arcade on pouvait voir du tablier l'intérieur de la

chapelle, et une autre arcade en contre-bas ouvrait celle-ci vers

l'aval, sur l'éperon. L'autre pile, construite de même avec des trompes,

ne semble pas avoir été destinée à recevoir un autre édicule[164];

peut-être ne formait-elle qu'une gare bien nécessaire sur un point aussi

étroit et aussi long. Ces piles avec trompes alternaient probablement

avec celles qui n'en possédaient pas, et qui sont conformes au profil B.

Les arches ne sont pas tracées suivant un arc de cercle, mais forment

une ellipse, ainsi que le montre la figure, obtenue au moyen de trois

centres. C'était un moyen de donner plus de puissance aux reins des

arcs, et de permettre l'établissement des trompes avec escaliers. Les

piles qui possèdent des trompes étaient percées de trois arcades, au

lieu d'une seule, au-dessus des éperons (la chapelle bouchant l'arcade

centrale dans la pile C). Cette précaution était bien nécessaire pour

donner une issue aux crues du fleuve, car les eaux s'élèvent parfois

jusqu'au niveau G[165].

En H nous donnons la section d'une arche, avec le profil en travers de

la pile B. Ces arches sont construites au moyen de quatre rangées de

claveaux de 70 centimètres de hauteur juxtaposés. Ce sont de véritables

arcs-doubleaux parfaitement appareillés, dont les lits se suivent, mais

qui ne se liaisonnent point entre eux. Ils ne sont rendus solidaires que

par le massif de maçonnerie qui les surmonte et les charge. Il est à

croire que les maîtres pontifes avaient voulu en cela copier un monument

romain assez voisin, l'aqueduc du Gard, dont les arches maîtresses sont

construites suivant ce système. En K nous présentons un tracé perspectif

des trompes posées en _a_ à deux des quatre piles existantes, avec

l'arrangement de l'escalier en encorbellement qui permet de descendre

dans la chapelle.

Nous ne savons aujourd'hui comment le pont d'Avignon se terminait du

côté de la ville, lorsqu'il fut construit à la fin du XIIe siècle.

Très-élevé au-dessus du sol des rues, il aboutissait déjà probablement à

une défense d'où l'on descendait dans la cité. Au XIVe siècle, les papes

le terminèrent par un nouveau châtelet très-fort qui défendait l'entrée

de la ville; mais si l'on ne voulait pas entrer dans la cité, ou si les

portes du châtelet se trouvaient fermées, on pouvait du tablier du pont,

descendre sur le quai qui longe le rempart, par un large emmarchement

placé en amont.

Du côté du Languedoc on se heurtait, en traversant le pont, contre la

tour formidable de Villeneuve et ses défenses accessoires; on entrait

dans l'enceinte de la forteresse, ou bien, tournant à droite et passant

par une porte, on entrait dans l'enceinte extérieure de Villeneuve. La

figure 2 présente un aspect général du pont d'Avignon, avec le coude

qu'il formait vers le milieu du grand bras. Au bas de la figure est le

châtelet actuel bâti par les papes. En A est l'île traversée par le

pont, et souvent inondée; à l'extrémité supérieure, la tour de

Villeneuve. Toute la construction du pont, sauf les revêtements des

éperons et les arches, est faite en très-petit appareil assez semblable

à celui qui revêt les tympans de l'étage supérieur de l'aqueduc du Gard.

Les massifs sont bien pleins et maçonnés avec soin, le mortier

excellent. La pierre provient des carrières de Villeneuve et n'est pas

d'une très-bonne qualité. Il est à croire que si ce pont eût été

entretenu comme le pont Saint-Esprit bâti peu après, il se fût conservé

jusqu'à nos jours, car il était établi dans d'excellentes conditions, et

presque toutes ses piles posaient sur le roc vif; mais, ainsi qu'on l'a

vu plus haut, les hommes contribuèrent autant que les eaux terribles du

Rhône à le détruire. Depuis l'époque où l'on dut renoncer à se servir de

ce moyen de traverser le fleuve, on a établi en aval un pont de bois

souvent endommagé par les crues du Rhône, et sur le petit bras, depuis

trente ans, un pont suspendu dont la durée est fort compromise. En

jetant les yeux sur notre figure 2, on observera que le pont d'Avignon

ressemble assez à une passerelle de planches posée sur des bateaux. Les

frères pontifes, pour résister à l'action puissante du courant du Rhône

sur ce point, surtout pendant les crues, n'avaient rien imaginé de mieux

que d'établir en pierre et à demeure ce que le sens vulgaire indique de

faire lorsqu'on établit un pont de bateaux, et ce n'était pas trop mal

imaginé.

Dans le pays de Saint-Savourin-du-Port, sur le Rhône, appartenant à

l'abbaye de Cluny, un abbé de cet ordre, Jean de Tensanges, fit

commencer en 1265 le pont Saint-Esprit, sur lequel on passe encore

aujourd'hui. Trente années furent employées à sa construction. La

largeur de son tablier est de 5 mètres, et sa longueur de 1000 mètres

environ; le nombre de ses arches est de vingt-deux. Celles-ci sont plein

cintre, et n'offrent pas la particularité dans leur tracé que l'on

observe au pont de Saint-Bénezet. Elles sont cependant construites au

moyen de rangs de claveaux juxtaposés. Dans les tympans, des arcades

permettent aux crues du fleuve de trouver passage. Le pont Saint-Esprit

fut la dernière oeuvre des frères hospitaliers pontifes. Dès lors le

relâchement de cet ordre contribua à sa complète décadence. Il faut dire

qu'à dater du XIIIe siècle, dans les constructions civiles et

religieuses, les écoles des maîtres des oeuvres laïques avaient remplacé

partout les corporations religieuses, les villes comme les seigneurs

n'avaient plus besoin de recourir aux frères constructeurs de ponts et

autres. Le pont Saint-Esprit forme un coude à l'opposite du courant sur

le grand bras du Rhône, comme le pont d'Avignon. Il était encore fermé à

ses deux extrémités par des portes au XVIIe siècle, et aboutissait du

côté du bourg à une défense assez importante du XIVe siècle, qui, plus

tard, fit corps avec la citadelle qui commandait le cours du fleuve en

amont. On peut prendre une idée de ces défenses en jetant les yeux sur

la gravure donnée dans la _Topographie de la Gaule_[166].

Parmi les ponts du XIIe siècle que nous possédons encore en France, il

faut citer le vieux pont de Carcassonne, bâti par les soins de la ville

en 1184. Le péage de ce pont était destiné à son entretien. Ses arches

sont plein cintre, bâties par claveaux reliés, mais non juxtaposés comme

ceux du pont d'Avignon. Ses éperons aigus en aval comme en amont

s'élèvent jusqu'au tablier, et forment des gares fort utiles, ce tablier

n'ayant pas plus de 5 mètres de largeur. Il était autrefois défendu du

côté opposé à la cité (rive gauche) par une tête de pont formidable qui

enveloppait à peu près tout le faubourg actuel. Une chapelle du XVe

siècle est accolée à sa première culée, en amont de ce côté. Sur la rive

de la cité, il se reliait aux défenses de cette forteresse par une ligne

de courtines flanquées. Ce pont sert encore aujourd'hui, bien qu'il soit

depuis longtemps fort mal entretenu.

Le pont vieux de Béziers date à peu près de la même époque. Les arches

sont plein cintre, celle du milieu plus élevée que les autres, de sorte

que le tablier forme deux pentes peu prononcées. Les tympans de ce pont

sont évidés par des arcades en prévision des crues de l'Hérault, et ses

piles, plates du côté d'aval, sont en éperon du côté d'amont. Nous

donnons (fig. 3) l'arche centrale de ce pont, avec son plan en A, et un

détail B, indiquant la construction des avant-becs et des arches du côté

d'amont. Son tablier a 5m,60 de largeur. Les tabliers des ponts

d'Avignon et de Saint-Esprit sont de niveau, ce qu'explique d'ailleurs

l'énorme longueur de ces ponts; mais les ponts du moyen âge, d'une

longueur ordinaire, présentent ordinairement deux pentes, l'arche

centrale étant plus élevée et plus large que les arches latérales, afin

de faciliter la navigation, et de laisser au milieu des rivières un

débouché plus large et plus élevé aux crues. Cependant il est clair que

les architectes cherchaient, autant que faire se pouvait, à éviter ces

pentes, et beaucoup de leurs tabliers sont presque de niveau du moment

que la situation des lieux leur permettait d'établir des quais et des

culées élevés. Toutefois, alors qu'ils n'étaient pas forcés d'évider les

tympans en prévision de fortes crues, ils se servaient des éperons des

piles pour former des gares d'évitement, et ce programme leur a fourni

de bons motifs d'architecture. Les exèdres du Pont-Neuf à Paris sont une

tradition de cette disposition, qui, du reste, date de l'antiquité.

Il était pourvu à l'entretien des ponts, dit M. le baron de

Girardot[167], «au moyen des péages appelés _pontage_, _pontonage_,

_pontenaye_, _pontonatge_, enfin _billette_ ou _branchiette_, à cause du

billot ou de la branche d'arbre où l'on attachait la pancarte indicative

des droits à payer. Le péage se percevait pour le passage en dessus, ou

pour le passage en dessous. Un droit sur le sel transporté par bateaux

fournissait à l'entretien coûteux du pont Saint-Esprit et des

enrochements, sans cesse renouvelés, qui préservaient les piles des

affouillements à redouter, à cause de la rapidité du fleuve. Les péages

sur les ponts très-anciens avaient été établis de l'autorité des

seigneurs; mais, lorsque le pouvoir royal eut avancé son oeuvre de

centralisation, le roi seul put en établir à son profit ou à celui des

engagistes du domaine, soit des cessionnaires à titre d'inféodation ou

d'octroi. Les seigneurs hauts justiciers ne furent maintenus dans leur

droit, à cet égard, qu'en justifiant d'une très-ancienne possession.»

Le seigneur était tenu, moyennant le péage, d'entretenir les ponts; mais

souvent le pont détruit, on continuait à percevoir le droit, sinon sur

le pont, du moins sur la navigation; de sorte que des ponts en ruine qui

devenaient déjà un obstacle pour les mariniers, étaient encore pour eux

une occasion de payer un droit de passage. «Dans l'origine, ajoute M. le

baron de Girardot, le droit de péage emportait l'obligation d'assurer

aux voyageurs la sûreté de leurs personnes et de leurs effets; en cas de

vol ou de meurtre, le seigneur était tenu d'indemniser la victime ou ses

ayants droit. On cite les arrêts rendus dans ce sens contre le sire de

Crèvecoeur en 1254, le seigneur de Vicilon en 1269, et d'autres de cette

même époque; quelques-uns même contre le roi, pour des vols commis sur

sa justice (1295). Toutefois cette responsabilité n'avait lieu que pour

le jour et non pour la nuit.» Ceci explique comment tous les ponts du

moyen âge sont munis de postes qui permettaient d'abord de percevoir le

péage, puis de maintenir la police sur leur parcours et dans les

environs. Beaucoup de ces tours et châtelets qui munissent les issues

des ponts, et quelquefois leur milieu, sont donc de véritables corps de

garde et bureaux de péage. Cependant, le plus habituellement, il faut

voir dans ces logis de véritables défenses, si, par exemple, les ponts

donnent accès dans des bourgs ou villes défendus. C'est ainsi que le

vieux pont de Saintes, démoli aujourd'hui, mais que nous avons vu à peu

près entier il y a vingt-cinq ans, formait, sur la Charente, un obstacle

formidable, soit contre les bateaux arrivant avec une intention hostile,

soit contre des partis se présentant par la rive droite. Ce pont était

bâti sur des piles romaines, et présentait même encore sur l'une

d'elles, vers la rive droite, une porte antique formant arc triomphal à

deux ouvertures[168]. La vue, figure 4, donne une idée de la disposition

générale de ce pont défendu par une suite d'ouvrages importants.

D'abord, du côté du faubourg des Dames, situé sur la rive droite de la

Charente, se présentait une première porte; puis venait l'arc romain

crénelé dans sa partie supérieure pendant le moyen âge; puis, du côté de

la ville, une tour à section ovale à travers laquelle il fallait

passer[169]; puis, enfin, la porte de la ville, flanquée de tourelles.

De la porte sur le faubourg des Dames à l'arc antique, le pont était

construit en bois, ainsi que de la grosse tour à la porte de la ville,

de sorte que le tablier de ces fragments de pont pouvant être facilement

enlevé, toute communication entre la ville et le faubourg, ou la ville

et la grosse tour, était interrompue. Les arches du pont reconstruit au

moyen âge sur des piles romaines étaient en tiers-point, et le tablier

du pont peu relevé au centre. La grosse tour, non-seulement défendait le

pont, mais commandait la porte de la ville en cas qu'elle fût tombée au

pouvoir d'un ennemi débarquant sur la rive gauche, et dominait le cours

du fleuve. Le parapet du pont était autrefois crénelé, afin de permettre

à la garnison de la tour de barrer absolument la navigation. Ces

défenses ne remontaient pas au delà de la fin du XIVe siècle. Quant au

pont lui-même, il datait de plusieurs époques, autant que les reprises

successives faites dans les arches permettaient de le reconnaître[170].

Le pont de Saintes, bien que privé de sa grosse tour et de ses défenses

vers la ville, ne laissait pas, il y a vingt ans, de présenter un

véritable intérêt; il a été démoli sans raison sérieuse et remplacé par

un pont suspendu qui, bien entendu, devra bientôt être refait, la durée

de ces sortes de ponts ne dépassant guère un demi-siècle.

Nos vieilles villes françaises, qui la plupart présentaient, il y a peu

de temps, un caractère particulier, et qu'on aimait à visiter ainsi

parées encore de leurs monuments, ont laissé détruire, sous l'influence

d'un engouement passager, bien de précieux débris. Espérons que leurs

conseils municipaux, mieux instruits de leurs véritables intérêts,

conserveront religieusement les restes de leur ancienne splendeur,

respectés par le temps, quand ces restes d'ailleurs ne peuvent en aucune

façon entraver les développements de l'activité moderne, et sont un

attrait pour les voyageurs. L'arc romain de Saintes, si précieux sur le

pont, fait aujourd'hui sur la rive la plus étrange figure, et semble

être un édifice échoué là par hasard.

La ville de Cahors n'a heureusement pas encore détruit son merveilleux

pont de la Calendre, l'un des plus beaux et des plus complets que nous

ait légués le XIIIe siècle. La construction du pont de la Calendre

remonte à l'année 1251, et mérite une étude spéciale. Ce pont se reliait

aux murailles de la ville, commandait le cours du Lot, et battait les

collines qui sont situées sur la rive opposée. La ville de Cahors

possédait trois ponts à peu près bâtis sur le même modèle; le pont de la

Calendre est celui des trois qui est le mieux conservé. Il se compose de

six arches principales en tiers-point, fort élevées au-dessus de

l'étiage. Sur la pile centrale et les deux piles extrêmes (fig. 5),

s'élèvent trois tours: celle du centre carrée et les deux extrêmes sur

plan barlong. Du tablier du pont des escaliers crénelés permettent de

monter au premier étage de ces tours. La ville est située en A. Sur la

rive opposée en B se dressent, abruptes, des collines calcaires assez

hautes. On arrivait au pont latéralement, en suivant le cours du Lot,

soit en amont, soit en aval, ainsi qu'on le voit en C. Il fallait alors

franchir une porte défendue par un châtelet D, qui commandait la route

et les escarpements inférieurs de la colline B. Cette porte double

donnait entrée à angle droit sur le tablier du pont, en avant de la

première tour E. Les parapets de cette première travée étaient crénelés,

et communiquaient, d'un côté, par un escalier également crénelé F, avec

les défenses supérieures du châtelet. Il fallait alors franchir la tour

E, bien défendue dans sa partie supérieure par des mâchicoulis, et par

une porte avec mâchicoulis intérieur. La porte E franchie, on entrait

sur la première moitié du pont commandée par la tour centrale G, à

laquelle on montait par un escalier contenu dans un ouvrage construit

sur l'un des avant-becs. Cette tour centrale était de même fermée par

une porte. Celle-ci franchie, on entrait sur la seconde moitié du

tablier, commandée par la troisième tour H, munie à son sommet de

mâchicoulis. Du côté de la ville une dernière porte I défendait les

approches de cette troisième tour, à laquelle on montait par un escalier

crénelé posé sur un arc-boutant. Les avant-becs servaient de gares

d'évitement, et étaient crénelés de manière à flanquer le pont et à

battre la rivière. Tous ces ouvrages, sauf le châtelet D[171] et les

crêtes crénelées des parapets des avant-becs, sont encore intacts, et

présentent, comme on le voit, un fort bel ensemble. La construction est

faite en bons matériaux; les claveaux des arches sont extradossés, ce

qui est une condition de solidité et d'élasticité. Nous observerons, à

ce propos, que les ponts romains, aussi bien que ceux du moyen âge,

présentent toujours des arcs extradossés, et ce n'est pas sans raison.

En effet, lorsque de lourds fardeaux passent sur les arches, pour peu

qu'elles aient une assez grande portée, il se produit dans les reins un

mouvement sensible de trépidation: si les claveaux sont indépendants de

la construction des tympans, ils conservent leur élasticité et ne

peuvent répercuter au loin l'ébranlement; mais si au contraire ces

claveaux sont à crossettes ou inégaux, c'est-à-dire s'ils sont plus

épais dans les reins qu'à la clef, le mouvement oscillatoire se produit

sur toute la longueur du pont, et fatigue singulièrement les piles. On

peut observer ce fait sur le pont Louis XV, à Paris, bâti par le célèbre

ingénieur Perronnet. Lorsqu'un chariot lourdement chargé passe sur

l'arche centrale, on en ressent un ébranlement sensible sur toute la

longueur du pont. Pour obvier au danger de cette oscillation,

l'ingénieur Perronnet avait pour habitude de cramponner en fer les

queues des claveaux; mais s'il assurait ainsi la solidarité de toutes

les parties du pont, il plaçait un agent destructeur très-actif dans la

maçonnerie, agent qui tôt ou tard causera des désordres notables. Les

arcs extradossés, suivant la méthode romaine et du moyen âge, ont au

contraire l'avantage de rendre chaque arche indépendante, d'en faire un

_cerceau_ élastique qui peut se mouvoir et osciller entre deux piles

sans répercuter cette oscillation plus loin. Nos ingénieurs modernes,

mieux avisés, en sont revenus à cette méthode; mais cela prouve que les

constructeurs du moyen âge avaient acquis l'expérience de ces sortes de

bâtisses. On pourra leur reprocher d'avoir multiplié les piles et

resserré d'autant les voies de navigation; mais il faut considérer que

si les ponts du moyen âge étaient faits pour établir des communications

d'une rive d'un fleuve à l'autre, ils étaient aussi des moyens de

défense, soit sur la voie de terre, soit sur la voie fluviale, et que la

multiplicité de ces piles facilitait singulièrement cette défense.

D'ailleurs ces ponts ne s'élevaient pas, comme les nôtres, dans l'espace

de deux ou trois ans. La pénurie des ressources faisait qu'on mettait

dix et vingt ans à les construire; dès lors il ne fallait pas que la

fermeture d'une arche pût renverser les piles voisines, et celles-ci

devaient être assez fortes relativement et assez rapprochées, pour

résister aux poussées. C'est la nécessité où l'on se trouvait de bâtir

ces ponts par parties qui faisait adopter dans quelques cas la courbe en

tiers-point pour les arches, cette courbe poussant moins que la courbe

plein cintre.

Le pont de la Calendre, à Cahors, possède des avant-becs en aval comme

en amont, et par conséquent des gares flanquantes et d'évitement sur les

deux côtés du tablier. C'est encore une raison de défense qui a motivé

cette disposition, car partout où les ponts n'ont pas cette importance

au point de vue militaire, s'il est pratiqué des avant-becs aigus en

amont, les piles sont plates du côté d'aval, comme par exemple au pont

de Saint-Étienne, à Limoges, décrit par M. Félix de Verneilh dans les

_Annales archéologiques_[172]. Ce savant archéologue, auquel nous devons

des travaux si précieux sur les monuments français du moyen âge, a

observé aussi que dans plusieurs de ces ponts du Limousin, dont les

piles sont très-épaisses relativement aux travées des arches, ces piles

ne sont souvent composées que d'un parement de granit, au milieu duquel

est pilonné un massif de terre. C'était là un moyen économique dont nous

avons pu constater l'emploi, et qui remonte, pensons-nous, à une assez

haute antiquité, car des restes de piles romaines nous ont présenté la

même particularité. Les avant-becs de plusieurs ponts du Limousin

donnent en section horizontale, non point un angle aigu ou droit, mais

une courbe en tiers-point, ce qui avait l'avantage de permettre le

glissement de l'eau courante et de donner plus de force à ces éperons;

car il est clair (fig. 6), que la section A présente une plus grande

surface que la section B, par conséquent plus de poids et de résistance.

Revenons au pont de Cahors. On remarquera (fig. 5) que les escaliers

extérieurs conduisant aux tours sont ouverts du côté de la ville, le

long du parapet, de telle sorte que si le châtelet D était pris, fermant

la porte de la tour E, les défenseurs pouvaient accabler les assaillants

et recevoir des renforts de la ville. Seul l'escalier de la tour

centrale G est pratiqué dans un exhaussement de l'avant-bec; son entrée

étant placée sous le passage, mais masquée, bien entendu, par la porte

qui fermait ce passage. L'escalier de la dernière tour H est en

communication avec le crénelage du poste I, et le poste, fermé du côté

de la ville, était destiné à présenter un premier obstacle aux

assaillants qui auraient pu faire une descente sur la rive de ce côté.

Nous donnons (fig. 7) une vue perspective à vol d'oiseau de la tour E

sur la rive opposée à la ville et de ses dépendances. Outre le châtelet

extérieur A, une défense basse formait tête de pont sur cette rive,

empêchait de débarquer près de la tour, et présentait un premier

obstacle sur la route B. On remarquera dans cette figure la disposition

des mâchicoulis avec petits arcs plein cintre. Chacun de ces arcs est

porté par une console composée de quatre assises en encorbellement qui

reçoivent une languette de maçonnerie dans la hauteur du coffre, de

sorte que chaque arc fait un assommoir séparé s'ouvrant par une baie

dans l'étage supérieur. Au-dessus des mâchicoulis, couverts par de

grandes dalles, sont percés quatre créneaux très-rapprochés, permettant

le tir de l'arbalète suivant un angle plus ou moins ouvert. Le premier

et le second étage sont chacun percés d'une seule archère sur chaque

face. L'avant-bec que l'on voit dans notre figure indique le système

adopté par le maître de l'oeuvre pour élever la construction. Ces

avant-becs sont percés parallèlement au tablier, à la hauteur de la

naissance des arches, de passages au-dessous desquels on voit trois

trous destinés à poser des sapines en travers, et un petit plancher

formant passerelle. Les cintres des arches étaient eux-mêmes posés dans

des trous de scellement restés apparents. Ainsi le service des maçons se

faisait par cette passerelle à travers les avant-becs. Sur cette

passerelle les matériaux étaient bardés, enlevés par des grues mobiles

et posés sans nécessiter aucun autre échafaudage. Comme le fait observer

M. Félix de Verneilh, dans la notice citée plus haut, les ponts du moyen

âge étaient sujets à être coupés pendant les guerres continuelles de ces

temps; c'était là encore une raison qui obligeait les constructeurs de

donner aux piles une forte épaisseur, car il ne fallait pas, si l'on

était dans la nécessité de couper une arche, que les autres vinssent à

fléchir. Mais aussi en prévision de cette éventualité, beaucoup de ponts

de pierre avaient des travées mobiles en bois. Nous avons vu tout à

l'heure que le pont de Saintes possédait deux portions de tabliers de

charpente: l'un du côté du faubourg, l'autre du côté de la ville.

Certains ponts de pierre étaient munis de véritables ponts-levis: tels

étaient ceux de Poissy, d'Orléans, de Charenton, de la Guillotière à

Lyon, de Montereau, etc. Parfois aussi les ponts ne se composaient que

de piles de maçonnerie avec tabliers de charpente couverts ou

découverts.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 18 / 44 段