bords, relevés perpendiculairement au plan, ainsi qu'on le voit en B,
étaient enroulés l'un avec l'autre et très-solidement maintenus
latéralement par les bourrelets C. Ces bourrelets enroulés n'étaient pas
tellement serrés, qu'ils empêchassent la dilatation ou le retrait de
chaque feuille. Le bord inférieur des tables était arrêté par les
agrafes G, dont la queue était clouée sur la volige. Au droit de chaque
recouvrement de feuilles, l'ourlet était doublé, bien entendu, et
formait un renflement I. En D, nous donnons, au quart de l'exécution, la
section d'un bourrelet. C'est suivant ce principe que le comble de
l'église Notre-Dame de Châlons-sur-Marne est couvert, et cette
couverture date, dans ses parties anciennes, de la fin du XIIIe siècle.
Ici les feuilles de plomb étaient gravées de traits remplis d'une
matière noire formant des dessins de figures et d'ornements; on voit
encore quelques traces de cette décoration. Des peintures et des dorures
rehaussaient les parties plates entre ces traits noirs; car il faut
observer que presque toutes les plomberies du moyen âge étaient décorées
de peintures appliquées sur le métal, au moyen d'un mordant
très-énergique.
Les chéneaux de plomb du moyen âge sont également posés à dilatation
libre, sans soudures et à ressauts. Leur bord extérieur n'est pas
toujours maintenu, comme cela se pratique de nos jours, par des madriers
de chêne, mais il s'appuie sur des tringles horizontales de fer rond,
portées à distances assez rapprochées par des équerres-à-tiges forgées.
Voici (fig. 2) en A, le profil d'une de ces armatures, et, en B, sa face
vue sur la corniche de couronnement. Les équerres C sont scellées dans
la tablette de corniche sous la sablière S du comble; les tigettes sont
rivées sur la tringle. La feuille de plomb du chéneau fixée en _a_ suit
le contour _a'a'',_ et vient s'enrouler en _b_, laissant voir
extérieurement les équerres qui lui servent de soutien.
Ces feuilles de plomb de chéneau sont d'une forte épaisseur, d'une
longueur qui n'excède guère 1m,30 (4 pieds), et sont réunies par des
ourlets, ainsi que le fait voir le tracé perspectif G. À chaque ourlet,
au fond du chéneau, est un ressaut, afin d'empêcher les eaux de passer
entre les joints des feuilles, ou d'être arrêtées par les saillies des
ourlets. D'ailleurs, les gargouilles d'écoulement sont toujours
très-rapprochées; de deux en deux feuilles, par exemple. Les
constructeurs du moyen âge avaient probablement observé que le bois
entièrement enfermé dans des lames de plomb, sans air, ne tarde pas à
s'échauffer et à se réduire en poussière. S'ils faisaient, dans des
habitations, des chéneaux de bois, ils laissaient apparents la face
extérieure du chéneau en la recouvrant seulement d'un fort relief, ainsi
que l'indique la figure 3, pour la préserver de l'action directe de la
pluie. Les faces des chéneaux de bois étaient habituellement moulurées,
quelquefois même sculptées et couvertes de peinture[151].
Si les plombiers du moyen âge apportaient une attention scrupuleuse dans
la façon des couvertures, ils excellaient à revêtir les bois d'ouvrages
de plomberie, à repousser les plombs au marteau, et faisaient de cette
industrie une des décorations principales des couronnements d'édifices.
Les articles ÉPI et CRÊTE donnent quelques exemples de ces ouvrages de
plomberie repoussée, qui rappellent les meilleurs modèles d'orfévrerie
de l'époque. Il est facile de voir, par l'irrégularité même de ces
sortes d'ouvrages, qu'ils étaient exécutés sans modèles; on les
composait en découpant les ornements dans des tables de plomb d'une
bonne épaisseur, et en donnant un modelé à ces découpures plates, au
moyen de petits marteaux de bois de différentes formes. Des ornements
anciens, que nous avons examinés avec le plus grand soin, nous ont mis
sur les traces de cette fabrication très-simple, mais qui exige le goût
d'un artiste et la connaissance des développements de surfaces.
Voulant, par exemple, exécuter en plomb repoussé un ornement de fleuron
ou d'épi, tel que celui qui est présenté achevé, en A, dans la figure 4,
il fallait se rendre compte du développement de ces surfaces sur plan
droit, tracer leur contour sur une feuille de plomb, le découper, ainsi
que le montre la figure 4 _bis_, et donner peu à peu à cette surface
découpée, plane, le modelé convenable. Ces feuilles (voy. la fig. 4) se
rapportaient agrafées et soudées sur une âme de plomb, indiquée dans la
section B faite sur _ab_. Des boucles de plomb, soudées à l'intérieur de
la tige (voy. le détail C), entraient dans des goujons doubles D soudés
à l'âme et placés en _d_. Des tigettes de fer rond _e_, soudées en
dehors dans le canal formé par le modelé des tiges des feuilles,
donnaient à celles-ci de la solidité et se terminaient en fleurette de
plomb, comme on le voit en E. L'épi présenté ici ayant une section
triangulaire, le développement de chacune des trois feuilles devait se
renfermer dans l'angle BGH. Dès lors les trois feuilles étant présentées
agrafées et soudées à la base de leur tige de _g_ en _h_, on écartait
les feuilles K, de manière qu'elles se touchassent par le bout, et on
les réunissait par un point de soudure, ce qui donnait de la solidité et
du roide à la partie supérieure. Il fallait une grande habitude des
développements de surfaces et des effets que l'on pouvait obtenir par le
modelé d'un objet plan, pour découper ces feuilles à coup sûr et sans
gâcher du plomb. Mais jamais gens de bâtiment ne se sont mieux rendu
compte des développements que les artisans du moyen âge. Ces travaux,
qui nous semblent si difficiles à nous qui n'avons acquis à aucune école
l'habitude de ces effets, étaient un jeu pour eux et un jeu attrayant,
car ils cherchaient sans cesse de nouvelles difficultés à vaincre[152].
Epargnant les soudures dans ces sortes de travaux, ils modelaient la
feuille de métal avec un goût charmant, comme on modèlerait de l'argile,
et lui laissaient l'apparence qui convient à cette matière, sans
prétendre simuler de la pierre ou du bois sculpté. Avaient-ils, par
exemple, un chapiteau à faire, ils formaient la corbeille A (fig. 5),
puis la revêtaient de crochets, de feuillages modelés à part, soudés et
agrafés au corps principal, ainsi qu'on le voit dans la section B. Mais
tout cela, léger, vif, détaché, comme il convient à du métal. La
corbeille était alors déprimée à sa partie moyenne, et présentait un
diamètre moindre que celui de la colonne, afin que les tiges rapportées,
par leur épaisseur sur l'âme n'excédassent pas le diamètre du fût.
Souvent ces ornements n'étaient qu'agrafés, ce qui évitait toute brisure
et facilitait les réparations. De petites tiges de fer soudées à
l'intérieur des feuilles, ou crochets, leur donnaient du roide et les
empêchaient de s'affaisser.
Dans tous les ouvrages de plomberie, il est nécessaire de prévoir les
cas de réparation, et de disposer les attaches, les agrafes, les
ourlets, de telle façon qu'il soit toujours possible d'enlever
facilement une partie détériorée et de la remplacer. La dilatation du
plomb, un défaut dans une feuille, les coups de bec des corneilles, qui
parfois s'acharnent à percer une table, peuvent nécessiter le
remplacement d'un morceau de plomb. Les plombiers du moyen âge avaient
prévu ces accidents, car tous leurs plombs sont disposés de telle façon
qu'on les peut enlever par lames ou par fragments, comme on enlève des
tuiles, des faîtières ou des arêtiers d'une couverture en terre cuite,
sans attaquer les portions en bon état. Si les plombs revêtent
immédiatement des bois façonnés, comme ceux d'une lucarne, d'une flèche,
les lames ne sont jamais réunies par des soudures; mais par des ourlets
adroitement placés, par des recouvrements et des agrafes. Une colonne,
par exemple, sera revêtue ainsi que l'indique, en A, la figure 6; des
profils seront garnis ainsi qu'on le voit en B B'. Le plomb, suivant les
contours, prendra du roide par suite de ces retours fréquents; il sera
attaché à la tête seulement en _b_, recouvert par les feuilles
supérieures, avec agrafures, et recouvrant de la même façon les feuilles
inférieures. Si des ornements doivent être adaptés à ces moulures, ils
seront attachés par-dessus la feuille, comme on le voit en B',
c'est-à-dire par des agrafes _c_ et par des points de soudure _d_.
S'il s'agit de poser des feuilles sur des plans verticaux, comme des
jouées de lucarnes, des souches de flèches, etc., afin que leur poids
n'arrache pas les clous de tête, ces feuilles s'agraferont obliquement
les unes avec les autres, ainsi qu'on le voit en D. Des agrafes de fer
ou de cuivre G maintiendront la table à sa partie inférieure et
l'empêcheront de se soulever. Des agrafures de plomb, clouées sur le
bois, seront prises par les ourlets et empêcheront les tables de
flotter. Des grands poinçons décorés se composeront d'une suite de
cylindres ou de prismes, qui se recouvriront les uns les autres sans
soudures. Ainsi ces poinçons pourront être démontés et remontés sans
difficulté. Une barre de fer emmanchée à fourchette sur le poinçon de
charpente maintiendra verticalement les divers membres. Dans les plombs
repoussés formant décoration, la soudure ne sera employée que pour
réunir des ornements formés de deux coquilles, comme des bagues, des
fleurs ronde-bosse, ou pour attacher des feuilles, des tigettes, des
fleurons.
Vers la fin du XVe siècle, on remplaça quelquefois les ornements de
plomb repoussé par des ornements de plomb coulé dans des moules de
pierre ou de plâtre[153]. Mais ces ornements coulés sont très-petits
d'échelle et sont loin d'avoir l'aspect décoratif des plombs repoussés.
Les repousseurs de plomb faisaient des statues de toutes dimensions; on
en voit encore sur les combles des cathédrales à Amiens et de Rouen, qui
datent du commencement du XVIe siècle. Ces figures étaient presque
toujours embouties, c'est-à-dire frappées sur un modèle de bois ou de
métal par parties, puis soudées. On avait le soin alors de tenir le
modèle très-maigre et sec, pour que l'épaisseur de la feuille du plomb
lui rendît le _gras_ qui lui manquait.
Ce qui donne à la plomberie du moyen âge un charme particulier, c'est
que les moyens de fabrication qu'elle emploie, les formes qu'elle
adopte, sont exactement appropriés à la matière. Comme la charpente,
comme la menuiserie, la plomberie est un art à part, qui n'emprunte ni à
la pierre, ni au bois, les apparences qu'il revêt. La plomberie du moyen
âge est traitée comme une orfévrerie colossale, et nous avons trouvé des
rapports frappants entre ces deux arts, sinon quant aux moyens
d'attache, du moins quant aux formes admises. L'or et les couleurs
appliquées remplaçaient les émaux. On a fait encore de belle plomberie
pendant le XVIe siècle, bien que les moyens d'attache, de recouvrement,
fussent alors moins étudiés et soignés que pendant les siècles
précédents. La flèche de la cathédrale d'Amiens, en partie recouverte en
plomb au commencement du XVIe siècle, en partie réparée au XVIIe, permet
d'apprécier la décadence de cet art pendant l'espace d'un siècle.
Les plomberies du château de Versailles et du dôme des Invalides se
recommandent plutôt par le poids que par le soin apporté dans
l'exécution; tandis que les plomberies, malheureusement rares, qui nous
restent des XIIIe, XIVe et XVe siècles, sont remarquables par leur
légèreté relative et par une exécution très-soignée. Il suffit, pour
s'en convaincre, de voir les anciennes plomberies de l'église de
Notre-Dame de Châlons-sur-Marne, de la cathédrale de Reims, de celle
d'Amiens, de l'hôtel de Jacques Coeur, de l'Hôtel-Dieu de Beaune, de la
cathédrale de Rouen, de celle d'Évreux[154], les nombreux fragments
épars sur plusieurs monuments ou hôtels. Il existait encore avant la fin
du dernier siècle beaucoup d'édifices du moyen âge qui avaient conservé
leurs couvertures de plomb. Ces plomberies ont été enlevées par mesure
générale. Il ne faut donc pas s'étonner si nous n'en trouvons
aujourd'hui qu'un petit nombre d'exemples. Constatons toutefois que
c'est grâce aux études, si fort attaquées, des arts du moyen âge, qu'on
a pu de nos jours faire revivre une des plus belles industries du
bâtiment.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 4. bis.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Note 148: _Einhardi epistolæ XLVI, ad abbatem_.]
[Note 149: Cap. V.]
[Note 150: Autrefois tous les bois, outre leur séjour
dans l'eau, n'arrivaient sur les chantiers qu'après avoir
flotté; aujourd'hui, les transports par chemins de fer nous
amènent des bois qui n'ont pas séjourné du tout dans l'eau et
qui contiennent toute leur séve. De là des inconvénients
très-graves.]
[Note 151: Nous avons vu des restes de chéneaux de ce
genre dans des maisons de Rouen, d'Orléans, de Bourges.]
[Note 152: Sans trop de vanité, nous pouvons dire que
nous avons été des premiers, dès 1847, à essayer de faire
revivre cette industrie, complétement abandonnée depuis le
XVIe siècle, car les plomberies de Versailles, par exemple,
sont fondues. Nous avons été secondé par un homme intelligent
et, chose plus rare, disposé à laisser de côté les routines,
M. Durand, mort depuis, après avoir le premier rendu à cette
belle industrie une partie de sa splendeur.]
[Note 153: Il existe encore plusieurs de ces moules; on
en voyait quelques-uns dans l'Hôtel-Dieu de Beaune, qui
avaient servi à couler les ornements des épis des combles.]
[Note 154: Les plomberies de la flèche de la cathédrale
d'Évreux ont été très-maladroitement restaurées à diverses
époques; on ne découvre au milieu de ces reprises que des
fragments, exécutés d'ailleurs avec finesse.]
POINÇON, s. m. Pièce de charpente verticale qui reçoit les extrémités
supérieures des arbalétriers d'une ferme ou les arêtiers d'un pavillon
et d'une flèche. (Voy. CHARPENTE, FLÈCHE.)
POITRAIL, s. m. Pièce de bois d'un fort équarrissage posée
horizontalement sur des piles ou des poteaux, et portant une façade de
maison. (Voy. MAISON, BOUTIQUE, PAN DE BOIS.)
PONT, s. m. (_punz_, _ponz_). Nous diviserons cet article en plusieurs
parties: il y a les ponts de pierre ou de bois fixes, les ponts
_torneïs_ (mobiles), les ponts levis et les ponts de bateaux, flottants,
de charrettes.
Les Romains ont été grands constructeurs de ponts, soit de pierre, soit
de charpenterie, et dans les Gaules on se servit longtemps des ponts
qu'ils avaient établis sur les rivières.
Grégoire de Tours rapporte que le roi Gontran «envoya une ambassade à
Childebert, son neveu, pour lui demander la paix, et le prier de venir
le voir. Childebert vint le trouver avec ses grands, et tous deux,
s'étant réunis près du pont appelé le _Pont de pierre_, se saluèrent et
s'embrassèrent[155].» Ce pont était un pont bâti par les Romains.
Toutefois ceux-ci, en raison de l'abondance des bois dans les Gaules,
durent établir un grand nombre de ponts de charpente qui subsistaient
encore pendant les premiers siècles du moyen âge, car les ponts de
pierre bâtis par les Romains, encore apparents, sont rares; s'ils
eussent été nombreux, on en trouverait les traces sur nos rivières.
Les Romains établissaient presque toujours des arcs ou portes
monumentales, soit aux extrémités des ponts, soit au milieu de leur
longueur. Ces arcs étaient devenus, pendant les siècles de paix qui
suivirent la conquête définitive du sol des Gaules, plutôt des motifs de
décoration que des défenses. Mais dès les premières invasions, ces
portes furent munies de crénelages, et peuvent être considérées comme le
point de départ de ces châtelets ou forteresses qui garnissaient
toujours les ponts du moyen âge, qu'ils fussent de pierre ou de bois.
Il ne nous reste pas de ponts de pierre du moyen âge antérieurs au XIIe
siècle[156]; mais à cette époque on en construisit un assez grand nombre
et dans des conditions extrêmement difficiles. Un des plus beaux et des
plus considérables est le pont de Saint-Bénezet, à Avignon. La légende
prétend qu'un jeune berger, nommé Petit Benoît, né en 1165 dans le
Vivarais, inspiré d'en haut, s'en vint à Avignon, en 1178, et fut
l'instigateur et l'architecte du pont qui traversait le Rhône à la
hauteur du rocher des Doms. De ce pont, il reste encore quatre arches et
quelques piles d'une très-remarquable structure. Commencé en 1178, il
était achevé en 1188; sa longueur est de 900 mètres, et la largeur de
son tablier de 4 mètres 90 centimètres, compris l'épaisseur des
parapets. Pour résister au courant du Rhône et aux débâcles des glaces,
les piles ont 30 mètres d'une extrémité à l'autre, et se terminent en
amont comme en aval par un éperon très-aigu. Il faut observer que sur ce
point le Rhône est très-rapide et se divise en deux bras: l'un beaucoup
plus large que l'autre; le plus étroit, qui côtoie le rocher des Doms,
est d'une assez grande profondeur. Les difficultés d'établissement de ce
pont étaient donc considérables, d'autant qu'au moins une fois l'an, les
crues du Rhône atteignent en moyenne 5 mètres au-dessus de l'étiage.
Sans discuter sur le plus ou moins de réalité de la légende relative au
berger Petit Benoît, il paraît certain que ce personnage fut le chef de
la confrérie des Hospitaliers pontifes qui entreprit la construction du
pont d'Avignon. Cette confrérie, au XIIe siècle, était instituée pour
bâtir des ponts, établir des bacs, et donner assistance aux voyageurs
sur les bords des rivières[157]. Quoi qu'il en soit, le pont de
Saint-Bénezet, savamment construit, existerait encore, n'étaient les
guerres et l'incurie des gens d'Avignon.
Clément VI en fit reconstruire quatre arches. Les Catalans et les
Aragonais le coupèrent en 1395, pendant le siége du palais des Papes.
En 1418, les Avignonais firent rétablir l'arche coupée; mais soit que
l'ouvrage ait été mal fait, soit que les autres parties du pont ne
fussent pas entretenues, une arche s'affaissa et entraîna la chute de
trois autres en 1602. En 1633, il en tomba deux autres, et pendant
l'hiver de 1670, sur le grand bras, on constate encore la chute de deux
arches[158]. Ces arches furent tant bien que mal réparées par des
ouvrages de charpenterie, mais depuis plus d'un siècle ce beau monument
est réduit aux quatre arches qui tiennent au châtelet du côté de la
ville. Ce pont était la seule voie permanente de communication qui
existât entre le territoire papal d'Avignon et le territoire français du
Languedoc. Dans des temps reculés, la ville avait étendu sa juridiction
dans les îles du Rhône et en face de son territoire, sur tout le
littoral de la rive droite du fleuve. Ses justiciers avaient fait
dresser leurs fourches patibulaires, les unes devant la fontaine de
Montaud, les autres sur le rocher, au nord du lieu des Angles, qu'on
appelle encore la _Justice_. Tant que les rois de France possédèrent la
ville d'Avignon indivisément avec les comtes de Provence, ils
n'apportèrent aucun obstacle à cette extension de la juridiction de la
cité; mais lorsqu'au mois de septembre 1290, Philippe le Bel, par suite
du mariage de Charles, son cousin, avec Marguerite, fille du roi de
Sicile, comte de Provence, lui eut cédé les droits de suzeraineté qu'il
avait sur Avignon, il prétendit faire respecter dans l'avenir ses
limites territoriales; en conséquence, ses officiers firent jeter, en
1307, les fondations de la tour de Villeneuve, qui ferme le pont du côté
de la rive droite. Charles II, roi de Sicile, se plaignit de cet acte
qu'il considérait comme un empiétement sur des droits consacrés par
l'usage, en alléguant que le territoire d'Avignon s'étendait au littoral
de la rive droite du Rhône. Le roi de France commit son sénéchal de
Beaucaire pour faire une enquête au sujet de cette réclamation; celui-ci
se transporta sur les lieux, et se disposait à entendre des témoins,
lorsque les magistrats d'Avignon intervinrent, disant: Que le sénéchal
ne pouvait agir au nom du roi de France dans un lieu qui était du
domaine de la juridiction du roi de Sicile, comte de Provence. Rodolphe
de Meruel, architecte de la tour de Villeneuve, n'en poussa qu'avec plus
d'activité la construction de cette défense, et il ne paraît pas que le
roi de France, une fois bien assis sur ce point, ait toléré sur la rive
droite du fleuve l'exercice de la juridiction avignonaise. Cette
juridiction fut exercée néanmoins pendant quelque temps dans les îles;
mais après avoir si bien établi ce qu'ils considéraient comme un droit,
les officiers du roi de France n'eurent garde de s'arrêter en si beau
chemin, et s'opposèrent à tout acte de juridiction dans les îles[159].
Si nous avons rapporté tout au long cette histoire du pont d'Avignon et
des bâtiments qui le fermaient du côté de la France, c'est afin de faire
connaître que les difficultés opposées par la nature n'étaient pas les
seules qu'il y avait à surmonter dans les temps féodaux, s'il s'agissait
de bâtir un pont. En effet, les fleuves, et souvent même de minces
rivières, formaient la limite entre des territoires appartenant à divers
seigneurs, et l'établissement d'un pont détruisait cette limite; chacun
alors cherchait à fermer cette communication d'un territoire à l'autre
par un châtelet, ou bien s'opposait simplement à son établissement. La
division féodale, bien plus encore que l'impuissance des constructeurs;
devenait un obstacle à l'établissement des ponts.
On ne pouvait établir des forteresses sur les ponts que sur
l'autorisation des fondateurs; mais il faut croire que la nécessité fit
souvent enfreindre cette condition, car nous ne connaissons pas de pont
important du moyen âge qui ne soit défendu. On ne pouvait non plus y
établir des péages que du consentement des fondateurs[160]. Guillaume le
Grand, duc d'Aquitaine, par une charte de 998, défend pour toujours de
percevoir des péages au passage du _Pont royal_. «Eudes, comte de
Chartres, de Tours et de Blois, fit une défense analogue en 1036. Il
déclara qu'ayant fait bâtir un pont à Tours dans le seul but de faire
une action méritoire pour le salut de son âme, il ne voulait pas qu'il y
fût perçu des droits d'aucune espèce[161].» Il n'entrait
vraisemblablement pas dans la pensée des fondateurs du pont d'Avignon
d'y établir des défenses, au moins du côté de la rive droite, et
cependant nous voyons qu'un siècle après sa construction, le roi de
France plante sur cette rive une forteresse qui en défend l'entrée ou la
sortie, et que les papes, cinquante ans après, bâtissent un châtelet sur
la rive gauche. Ainsi ce pont, d'utilité publique s'il en fut, vit ses
deux issues fermées par les deux seigneurs qui occupaient chacune des
rives.