nous font voir seulement une grosse colonne centrale cantonnée de quatre
colonnes engagées; les colonnettes destinées à porter les arcs ogives et
les formerets ne prennent naissance qu'au-dessus du chapiteau inférieur.
Vers le milieu du XIIIe siècle déjà on faisait descendre les colonnettes
des arcs ogives des grandes voûtes jusqu'à la base même du pilier; puis
bientôt on voulut porter les arcs ogives des voûtes des collatéraux sur
des colonnettes spéciales; les piliers prirent donc la section donnée
par la figure 15: A étant le côté faisant face à la grande nef et B la
partie du pilier en regard du collatéral. Dès l'instant que l'on
admettait que les arcs ogives, comme les archivoltes et les
arcs-doubleaux, devaient posséder leur colonnette montant de fond, il
était logique d'admettre que les formerets eux-mêmes possédassent leurs
supports verticaux, et même que les membres de ces nefs de voûtes
eussent chacun un point d'appui spécial. On multiplia donc les
colonnettes autour du cylindre central, et les moulures elles-mêmes des
arcs vinrent mourir sur la base du pilier. Ce parti tendait à faire
supprimer les chapiteaux, car à quoi bon un chapiteau dès que la moulure
formant l'arc se continue le long du pilier? Vers 1230 déjà, les
colonnettes cantonnant les piliers ne sont plus détachées, monostyles,
mais tiennent aux assises mêmes de la pile. Ces colonnettes, en se
multipliant, devenaient trop grêles pour qu'il fût possible de les
tailler dans une pierre posée en délit, et même alors comme il devenait
très-difficile, sans risquer de faire casser les pierres, de fouiller au
ciseau les angles rentrants, jonctions des colonnettes avec le noyau, on
adoucissait ces angles, ainsi que le fait voir la section (fig. 16). Il
résultait de cette nécessité pratique une succession de surfaces
courbes, molles, qui ne donnaient que des ombres indécises; il fallait
trouver sur ces surfaces des arrêts de lumière qui pussent accuser les
nerfs principaux. Les architectes eurent alors l'idée de réserver sur le
devant de chaque colonnette une arête qui accrochât la lumière et fit
ressortir la saillie du nerf cylindrique (voy. en A, fig. 16). Il
résultait de l'adoption de ce principe, que la colonnette, mariée au
noyau principal par une gorge et armée d'un nerf saillant, passait de la
forme cylindrique à la forme prismatique.
Dès la fin du XIIIe siècle, l'école champenoise, qui, à partir de 1250,
avait pris les devants sur les autres écoles gothiques, cherchait des
sections de piliers qui fussent rigoureusement logiques, c'est-à-dire
qui ne fussent que la section, réunie en faisceau, des arcs que
portaient ces piliers. Alors les profils des arcs commandaient
impérieusement les sections des piles, et, pour tracer un pilier, il
fallait commencer par connaître et tracer les divers membres des voûtes.
Les gens qui élevèrent l'église Saint-Urbain de Troyes, vers 1290,
prirent, dès cette époque, le parti radical que nous venons d'indiquer;
mais on comprendra facilement que la forme consacrée du gros pilier
cylindrique central ne devait plus s'accorder avec ce système nouveau,
la réunion en faisceau de tous ces nerfs d'arcs ne pouvant se résoudre
en un cylindre, même en y joignant des appendices comme on l'avait fait
précédemment et comme l'indiquent les figures 15 et 16. Il fallait
abandonner absolument la tradition de la grosse colonne centrale, qui
persistait encore vers le milieu du XIIIe siècle. Entraînés par la
marche logique de leur art, les constructeurs de Saint-Urbain
n'hésitèrent pas, et nous voyons que dans le même édifice et pendant un
espace de temps très-court (dix ans au plus), ils abordent franchement
le pilier prismatique, en supprimant les chapiteaux.
La figure 17 présente en A une des quatre piles du transsept. Cette pile
porte deux arcs-doubleaux B des grandes voûtes, deux archivoltes C de
bas côtés, la branche d'arc ogive D de la voûte de la croisée, deux
branches d'arcs ogives E des voûtes hautes, et la branche d'arc ogive F
de la voûte du collatéral. Son plan affecte la forme donnée par les
profils de ces huit arcs, et place les points d'appui verticalement sous
la trace des sommiers de ces arcs. La première pile de la nef, dont la
section est donnée en G, indique de même la projection horizontale des
sommiers des archivoltes B', des arcs ogives E' des grandes voûtes, et
des arcs ogives E'' des voûtes des bas côtés, ainsi que celle des
arcs-doubleaux H des grandes voûtes et I des basses voûtes. Ces piles
portent encore des chapiteaux, très-bas d'assise, parce que le profil
des arcs des voûtes n'est pas identique avec la section de ces piliers.
Mais la seconde pile de la nef donne la section K, et est tracée de
telle façon, que les archivoltes L, les arcs-doubleaux H et I, les arcs
ogives M, viennent pénétrer exactement cette section, les membres _a_
tombant en _a'_, les membres _b_ en _b'_, les membres _c_ en _c'_, les
membres _d_ en _d'_, etc. Mais, pour ne pas affaiblir la pile par des
évidements, les cavets, gorges et profils _e_ viennent rencontrer les
surfaces pleines _e'_, les arêtes vives _f_ des boudins s'accusant sur
la pile par les arêtes _f'_. Dès lors les chapiteaux sont supprimés. Une
semblable tentative, datant des dernières années du XIIIe siècle, ne
laisse pas d'être d'un grand intérêt, quand on voit que pendant le XIVe
encore, dans la province de l'Île-de-France et en Normandie, on s'en
tenait à des sections de piles n'accusant pas entièrement la section des
arcs des voûtes, et nécessitant par conséquent l'emploi du chapiteau
pour séparer les sommiers de faisceau des colonnettes des piliers.
L'église de Saint-Ouen de Rouen, dont le choeur date du XIVe siècle,
présente des piliers qui sont tracés conformément à la section G,
c'est-à-dire qui projettent avec quelques modifications les
arcs-doubleaux et les arcs ogives des voûtes, et qui possèdent encore
des chapiteaux; ce n'est qu'à la fin du XIVe siècle et au commencement
du XVe que la donnée déjà adoptée à la fin du XIIIe siècle par
l'architecte de Saint-Urbain de Troyes est définitivement acceptée, et
que les piles ne sont que la projection réunie en faisceau des
différents profils des arcs. Mais comme cette méthode, toute rationnelle
qu'elle était, exigeait une main-d'oeuvre et par conséquent des dépenses
considérables, souvent à cette époque on en revient au pilier
monocylindrique, dans lequel alors pénétraient les profils des divers
arcs des voûtes. C'est ainsi que sont construits les piliers de l'église
basse du mont Saint-Michel en mer, et d'un grand nombre d'édifices
construits de 1400 à 1500, particulièrement dans les constructions
civiles, où l'on prétendait ne pas faire de dépenses inutiles. Toutefois
il ne faut pas perdre de vue ce fait, savoir, qu'à dater de 1220, les
architectes français, renonçant à la colonne monocylindrique pour porter
les voûtes, cherchèrent sans interruption à transformer cette colonne en
un _support des membres saillants constituant la voûte_, et par suite en
un faisceau vertical de ces membres. Le pilier tendait ainsi chaque jour
à n'être que la continuation des arcs des voûtes, et nous voyons que dès
la fin du XIIIe siècle on était déjà arrivé à ce résultat. Le pilier
n'étant que le faisceau vertical des arcs des voûtes, ce n'est plus, à
proprement parler, un pilier, mais un groupe de moulures d'arcs
descendant verticalement jusqu'au sol, c'est le tracé du lit inférieur
des sommiers qui constitue la section horizontale de la pile; et en
effet, ce tracé est si important dans les édifices voûtés, si impérieux,
dirons-nous, qu'il devait nécessairement conduire à ce résultat. Dès
1220, les architectes gothiques ne pouvaient élever un monument voûté
sans, au préalable, tracer le plan des voûtes et de leurs sommiers; il
était assez naturel de considérer ce tracé comme le tracé du _plan par
terre_, et de planter ces sommiers dès la base de sa construction:
c'était un moyen de faire une économie d'épures, et surtout d'éviter des
erreurs de plantation.
Les piliers, dans l'architecture civile, affectent des formes qui ne
sont pas moins l'expression des nécessités de la construction, soit
qu'ils portent des voûtes, soit qu'ils soutiennent des planchers. Ainsi,
dans les étages inférieurs de l'évêché de Meaux, étages qui datent de la
fin du XIIe siècle, nous voyons des piliers posés en épine qui portent
des voûtes doubles, et dont la structure est assez remarquable. Voici
(fig. 18) leur section horizontale en A, et en B leur élévation. Les
voûtes sont privées d'arcs-doubleaux. Ce sont des voûtes d'arête
construites comme les voûtes romaines, avec un simple boudin en relief
sur les arêtes et un angle obtus à la place occupée ordinairement par
l'arc-doubleau (voy. la section C faite sur _ab_). Le pilier se compose
d'un corps principal cylindrique, cantonné de quatre boudins également
cylindriques (voy. la section A); les piles sont monolithes du dessus de
la base à l'astragale du chapiteau.
Des maisons de la ville de Dol possèdent encore des piliers monolithes
de granit et qui datent du XIIIe siècle. Ils portent des poitraux de
bois et formaient portiques ou pieds-droits de boutiques. Voici (fig.
19) deux de ces piliers. En A est la section du pilier A', en B celle du
pilier B'. Les architectes cherchaient toujours, avec raison, à éviter,
dans la taille de ces piliers isolés ou adossés, les arêtes vives, qui
s'épaufrent facilement et sont fort gênantes. Il suffit de s'être
promené un jour de foule dans la rue de Rivoli, à Paris, pour
reconnaître les inconvénients des arêtes vives laissées sur les piliers
isolés: ce sont autant de lames blessantes placées au-devant des
passants. Admettant que cela soit monumental, ce n'en est pas moins
très-incommode.
Les architectes de la fin du XVe siècle ont non-seulement fait descendre
le long des piles les profils prismatiques des arêtes des voûtes, mais
encore ils se sont plu parfois à tordre ces profils en spirale, et à
décorer d'ornements sculptés les intervalles laissés entre les côtes. On
voit un curieux pilier ainsi taillé au fond du chevet de l'église de
Saint-Séverin, à Paris. On en voit un composé de gros boudins en spirale
dans l'église de Sainte-Croix de Provins. Ce sont là des fantaisies qui
ne sauraient servir d'exemples et que rien ne justifie. La province de
Normandie fournit plus qu'aucune autre ces étrangetés dues au caprice de
l'artiste qui, à bout de ressources, cherche dans son imagination des
combinaisons propres à surprendre le public. Les maîtres du moyen âge
n'ont jamais eu recours à ces bizarreries. Ce n'est qu'en Angleterre que
dès le XIIIe siècle naît ce désir de produire des effets surprenants.
Déjà dans la cathédrale de Lincoln on voit des piliers de cette époque,
composés avec une recherche des petits effets que l'on ne trouve dans
notre école que beaucoup plus tard. Des exemples de piliers sont
présentés dans les articles ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CATHÉDRALE,
CONSTRUCTION et TRAVÉE.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 3. bis.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Note 125: Du Xe au XIe siècle.]
[Note 126: Voyez la monographie de l'église de Vignory
donnée d'après les dessins de M. Boeswilwald (_Archiv. des
monuments histor. publiées sous les auspices du ministre
d'État_).]
[Note 127: Ces dessins nous ont été fournis par M.
Gaucherel.]
[Note 128: Voy. CATHÉDRALE, fig. 2 et 4.]
PINACLE, s. m. Couronnement, _finoison_, comme on disait au XIVe siècle,
d'un contre-fort, d'un point d'appui vertical, plus ou moins orné et se
terminant en cône ou en pyramide. Dans les monuments d'une haute
antiquité, on signale déjà certains amortissements d'angles de frontons
et de corniches qui sont de véritables pinacles[129]: La plupart des
monuments de notre période romane ont perdu presque tous ces
couronnements supérieurs qui rappelaient cette tradition antique.
Toutefois les ornements en forme de pomme de pin, qui terminent les
lanternons de l'église de Saint-Front de Périgueux, peuvent bien passer
pour de véritables pinacles. Ce n'est guère qu'au XIIe siècle que l'on
commence à signaler des restes nombreux de ces sortes d'amortissements.
Alors ils surmontent les angles des clochers carrés à la base des cônes
ou des pyramides formant la flèche; ils apparaissent au-dessus des
contre-forts aux angles des pignons. D'abord peu développés, ou en forme
d'édicules, ils prennent, dès la fin du XIIe siècle, une assez grande
importance; puis au commencement du XIIIe siècle, ils deviennent souvent
de véritables monuments. Comme tous les membres de l'architecture de ce
temps, les pinacles remplissent une fonction: ils sont destinés à
assurer la stabilité des points d'appui verticaux par leur poids; ils
maintiennent la bascule des gargouilles et corniches supérieures; ils
arrêtent le glissement des tablettes des pignons; ils servent d'attache
aux balustrades; mais aussi leur silhouette, toujours composée avec un
art infini, contribue à donner aux édifices une élégance particulière.
Quelquefois, pendant la période romane, ce sont des amortissements
très-simples. Les contre-forts des XIe et XIIe siècles, dans le
Beauvoisis, par exemple, sont souvent terminés, à leur extrémité
supérieure, par un cône recourbé à la pointe. Ces contre-forts
cylindriques présentent donc les amortissements reproduits dans les
figures 1 et 2[130].
L'église collégiale de Poissy conserve encore, sur l'un des angles de
l'escalier de l'abside terminé par une piramide octogone, un pinacle du
commencement du XIIe siècle, dont nous donnons (fig. 3) un dessin
perspectif. Ce pinacle se compose de quatre colonnettes portant un
groupe de chapiteaux taillés dans une même assise; un cône terminé par
un fleuron couronne les chapiteaux. Ce pinacle est fort petit, 1m,30 de
haut environ; il se trouve fréquemment adopté dans les édifices de cette
époque à la base des piramides des flèches. Le clocher vieux de Chartres
possède aux angles de la tour, à la naissance de la flèche, des pinacles
d'une belle composition, qui servent en même temps de lucarnes (voy.
FLÈCHE, fig. 4); ceux-ci datent du milieu du XIIe siècle.
Les donjons des châteaux possédaient aussi presque toujours leurs
pinacles, probablement dès une époque reculée, si l'on s'en rapporte aux
vignettes des manuscrits et aux représentations gravées qui nous restent
de ces édifices. Au XIIIe siècle, nous en trouvons encore quelques-uns
en place ou en fragments. Quelquefois même, comme à la tour de Montbard,
ils sont directement posés sur les merlons des créneaux. Au donjon de
Coucy, ils étaient au nombre de quatre, élevés sur l'épais talus qui
couvrait la corniche de la défense supérieure (voy. DONJON, fig. 39).
Mais l'époque brillante des pinacles est celle où les architectes
commencèrent à élever des arcs-boutants, afin de contre-buter les
grandes voûtes des nefs de leurs églises. Il fallait nécessairement, sur
les contre-forts recevant ces arcs-boutants, ajouter un poids, une
pression verticale destinée à neutraliser la poussée oblique de ces arcs
et permettant de diminuer d'autant la section horizontale des piliers
butants (voy. CONSTRUCTION). Si puissant que fussent d'ailleurs ces
piliers, les arcs-boutants exerçaient leur action de poussée près de
leur sommet, et pouvaient, si ces sommets n'étaient pas chargés, faire
glisser les dernières assises. Il fallait donc au-dessus du départ de
l'arc un poids vertical, une pression. Les architectes de l'école laïque
comprirent bien vite le parti qu'ils pourraient tirer de cette
nécessité, au point de vue de la décoration des édifices, et ils ne
tardèrent pas à imaginer les plus belles et les plus gracieuses
combinaisons pour satisfaire à cette partie du programme imposé aux
constructeurs. Ils surent donc composer des pinacles tantôt très-simples
pour les édifices élevés à peu de frais, tantôt très-riches, mais
toujours entendus, comme silhouette et comme structure, d'une façon
remarquable.
Parmi les plus beaux pinacles que nous possédons dans nos édifices
français du XIIIe siècle, il faut citer, en première ligne, ceux qui
terminent les contre-forts de la cathédrale de Reims. Ce sont là de
véritables chefs-d'oeuvre de composition et d'exécution. On conçoit
combien il est difficile de poser des édicules au sommet d'un monument,
et de les soumettre à l'_échelle_ adoptée pour l'ensemble, de ne point
tomber dans la recherche et le mesquin. Tout en donnant à ces
couronnements une extrême élégance, l'architecte de Notre-Dame de Reims
a su les mettre en harmonie parfaite avec les masses énormes qui les
avoisinent, et cela en les accompagnant de statues colossales qui
présentent, tout le long de la nef et du choeur, une série non
interrompue de grands motifs occupant le regard et faisant disparaître
ce qu'il pourrait y avoir de grêle dans ces piramides à jour et
dentelées.
Voici (fig. 4) un dessin perspectif de ces pinacles. Le calme et la
simplicité de la composition n'ont pas besoin de commentaires pour être
appréciés; le croquis que nous donnons, si loin qu'il soit de
l'original, fait ressortir les qualités essentielles de l'oeuvre.
Observons comme, dans ce détail purement décoratif, l'architecte a su
éviter les banalités. Dans les parties décoratives de l'architecture,
depuis l'époque de la renaissance, et plus particulièrement de nos
jours, on a su si bien familiariser nos yeux avec ce que nous nommerons
les _chevilles_ de notre art, que nous avons perdu le sentiment de ce
qui est vrai, de ce qui est à sa place, de ce qui est orné, en raison du
lieu et de l'objet. Que voyons-nous ici dans cet immense appendice
décoratif qui n'a pas moins de 24 mètres depuis la gargouille jusqu'au
fleuron supérieur? 1° Une pile ou culée puissante, pleine de A en B,
destinée à contre-buter la poussée de l'arc-boutant inférieur dont la
pression oblique agit avec plus d'énergie que celle du second; 2° de B
en C, une pile évidée, suffisante pour contre-buter la poussée du second
arc-boutant, à la condition que cette pile évidée sera chargée d'un
poids considérable; celui de la piramide CD; 3° en avant de la partie du
contre-fort évidé, deux colonnes monolithes qui raidissent tout le
système de la structure, et sous cet évidement destiné à donner de la
légèreté à cette pile énorme, une statue abritée, composée de telle
façon que les lignes des ailes viennent rompre l'uniformité des lignes
verticales; 4° le poids de la piramide, accusé aux yeux par les quatre
piramidions d'angle en encorbellement. En tout ceci, rien de superflu,
rien qui ne soit justifié ou calculé. Dans toutes les parties, la
construction parfaitement d'accord avec la décoration et l'objet;
construction savante d'ailleurs et n'étant nulle part en contradiction
avec la forme.
Les architectes ne pouvaient pas toujours disposer de ressources aussi
considérables, ni se permettre d'élever devant les contre-forts, ou sur
leur sommet, des édicules de cette importance relative. Souvent, au
contraire, nous voyons qu'ils sont privés des moyens de compléter leur
oeuvre. À la cathédrale de Châlons-sur-Marne, dont la construction est
contemporaine de celle de Reims, l'architecte procédait avec une
économie évidente. Aussi les pinacles qui terminent les contre-forts de
la nef (fig. 5) sont-ils bien loin de présenter la richesse et
l'abondance de composition de ceux de Notre-Dame de Reims. Ils
consistent en un piramidion à section octogonale, surmontant la tête du
contre-fort terminé par trois gâbles au-dessus de la gargouille recevant
les eaux des combles coulant dans le caniveau A formant chaperon sur
l'arc-boutant. Ici les piliers butants s'élèvent d'une venue jusqu'au
niveau B; ce pinacle n'est plus qu'un simple couronnement destiné à
couvrir ce pilier et à alléger son sommet. Un programme aussi restreint
étant donné, ces pinacles sont encore habilement agencés, et il est
difficile de passer d'une base massive à un couronnement grêle avec plus
d'adresse.
Les contre-forts de la cathédrale de Rouen, au-dessus des chapelles de
la nef, du côté septentrional, montrent de beaux pinacles datant de 1260
environ. Ils se composent (fig. 6) d'un édicule ayant en épaisseur le
double de sa largeur; la partie postérieure est pleine et sert de culée
à l'arc-boutant; la partie antérieure est ajourée et repose sur deux
colonnettes. Sous le dais que forment les gâbles antérieurs est placée
une statue de roi; les murs de clôture des chapelles sont en A. Sûrs de
la qualité des matériaux qu'ils choisissaient, et sachant les employer
en raison même de cette qualité, les architectes de cette époque ne
reculaient pas devant ces hardiesses. Ces pinacles, qui ont aujourd'hui
600 ans, et qui n'ont certes pas été entretenus avec beaucoup de soin,
sont encore debout, et leurs fines colonnettes supportent leurs
couronnements sans avoir subi d'altération. On voit un pinacle analogue
à ceux-ci, à la tête du premier contre-fort septentrional du choeur de
la cathédrale de Paris, reconstruit exceptionnellement vers 1260, et
contenant les statues des trois rois mages groupés. Ceux de l'église
abbatiale de Saint-Dernis, élevés à la tête des arcs-boutants, sous le
règne de saint Louis, rappelaient primitivement cette donnée; mais ils
ont été tellement défigurés, lors des restaurations entreprises, il y a
vingt-cinq ans, qu'on ne saurait les reconnaître. Un clocheton octogone
surmontait la double travée des gâbles.
Le XIVe siècle alla plus loin encore en fait de légèreté dans la
composition des pinacles. Ceux de la chapelle de la Vierge de la
cathédrale de Rouen sont d'une ténuité qui les fait ressembler à des
objets d'orfévrerie, et semblent plutôt être exécutés en métal qu'en
pierre; il est vrai, que la pierre choisie, celle de Vernon, se prête
merveilleusement à ces délicatesses.
Comme dans tous les autres membres de l'architecture gothique, les
pinacles adoptent les lignes verticales de préférence aux lignes
horizontales, à mesure qu'ils s'éloignent du commencement du XIIIe
siècle. Ainsi (fig. 7), les pinacles qui terminent les contre-forts de
la Sainte Chapelle du Palais à Paris, tracés en A, reposent sur la
corniche qui fait tout le tour du bâtiment, et leurs gâbles prennent
naissance sur une tablette horizontale _a_ placée sur un dé cubique orné
de refouillements. Ceux de la salle synodale de Sens, élevés à la même
époque, c'est-à-dire vers 1250, et tous variés, accusent encore des
lignes horizontales qui coupent les verticales. En B, nous donnons celui
qui accompagne la statue du roi saint Louis, et qui représente un donjon
avec porte fermée d'une herse, fenêtres grillées et tourelles. La
section horizontale de ce pinacle, prise au niveau _cd_, est figurée en
B'. Les pinacles qui couronnent les contre-forts du choeur de l'église
Saint-Urbain de Troyes, figurés en C, et dont la section horizontale,
faite au niveau _ab_, est tracée en C', n'ont, en fait de membre
horizontal, qu'une bague dissimulée derrière les piramidions inférieurs.
Ces pinacles datent de 1290. Enfin, les grands pinacles qui s'appuient
sur les culées des arcs-boutants du choeur de la cathédrale de Paris,
reproduits en D, qui datent de 1300, n'accusent qu'à peine la ligne
horizontale. Là même, l'architecte a évidemment voulu donner à ce membre
important de l'architecture une apparence élancée. Les clochetons _f_
accolés au corps principal du pinacle, et qui l'épaulent, conduisent
l'oeil du point _e_ au sommet, par une ligne inclinée à peine
interrompue. Ces pinacles sont très-habilement composés et produisent un
grand effet. Le caniveau qui sert de chaperon à l'arc-boutant conduit
les eaux, à travers les deux jouées du clocheton supérieur, dans une
grande gargouille placée à sa base. Ces quatre pinacles sont figurés à
la même échelle.
Au XVe siècle, la ligne horizontale, non-seulement n'entre plus dans la
composition des pinacles, mais encore ceux-ci forment habituellement des
faisceaux de prismes qui se terminent en piramides, se pénètrent et
s'élancent les uns au-dessus des autres. Parmi les pinacles de cette
époque, dont l'exécution est bonne, nous citerons ceux des contre-forts
du choeur de l'église d'Eu (fig. 8). En A, nous en donnons la section
faite sur _ab_, et en B, quelques détails assez remarquables par leur
exécution.
La silhouette a évidemment préoccupé les architectes auteurs de ces
conceptions, et il est certain que, sauf de rares exceptions, elle est
heureuse. Ces membres d'architecture se découpent presque toujours sur
le ciel, et nous avons signalé dans d'autres articles (voy. CLOCHER,
FLÈCHE) les difficultés que présente la composition de couronnement
ayant l'atmosphère pour fond. En voulant éviter la maigreur, facilement
on tombe dans l'excès opposé; le moindre défaut de proportion ou
d'harmonie entre les détails et l'ensemble choque les yeux les moins
exercés, détruit l'échelle, fait tache; car le ciel est, pour les
oeuvres d'architecture, un fond redoutable: aussi faut-il voir avec quel
soin les architectes du moyen âge ont étudié les parties de leurs
édifices dont la silhouette est libre de tout voisinage, et comme les
architectes de notre temps craignent d'exposer leurs oeuvres en
découpure sur l'atmosphère. Plusieurs ont été jusqu'à déclarer que ces
hardiesses étaient de _mauvais goût_: c'était un moyen aisé de tourner
la difficulté, et cependant neuf fois sur dix les monuments se détachent
en silhouette sur le ciel, car ils s'élèvent au-dessus des constructions
privées, et sont rarement en pleine lumière, surtout dans notre climat.
Il faut considérer, en effet, que c'est particulièrement dans les
régions situées au nord de la Loire que les pinacles prennent une grande
importance et sont étudiés avec une recherche minutieuse.