charpentes ou les voûtes des édifices. Le pilier appartient à
l'architecture du moyen âge. Les Grecs ni les Romains n'élevaient, à
proprement parler, de piliers, car ce nom ne peut être donné à la
colonne non plus qu'à ces masses épaisses et compactes de blocages qui,
dans les grands édifices romains, comme les salles des Thermes, par
exemple, supportent et contre-butent les voûtes. Le pilier est trop
grêle à lui seul pour résister à des poussées obliques; il faut, pour
qu'il puisse conserver la ligne verticale, qu'il soit chargé
verticalement, ou que les résultantes des poussées des voûtes agissant
sur lui se neutralisent de manière à se résoudre en une pression
verticale. Lorsque les nefs d'églises, les salles, étaient couvertes par
des charpentes, il n'était pas besoin de donner aux piliers une force
extraordinaire, et de chercher, par la combinaison de leur section
horizontale, à résister aux pressions obliques des voûtes; mais dès que
l'on prétendit substituer la voûte aux charpentes pour fermer les
vaisseaux, les constructeurs s'ingénièrent pour donner aux piliers des
formes propres à remplir cette nouvelle destination. Ils augmentèrent
d'abord démesurément le diamètre de la colonne cylindrique, puis ils
groupèrent plusieurs colonnes; puis ils cantonnèrent les piliers à
section carrée de colonnes engagées; ils cherchèrent ainsi des
combinaisons résistantes jusqu'au moment où l'architecture adopta, vers
le milieu du XIIe siècle, un système de structure entièrement nouveau.
Alors le pilier ne fut plus que le dérivé de la voûte ou de la pression
agissant sur lui.
Mieux que tout autre membre de l'architecture, le pilier, pendant le
moyen âge, exprime les essais, les efforts des architectes et les
résultats logiques des principes qu'ils admettent au moment où l'art
vient aux mains des écoles laïques; aussi devrons-nous entrer dans des
explications assez étendues à propos des curieuses transformations que
subit le pilier du Xe au XVe siècle.
Dans la basilique romaine, le pilier n'est autre que la colonne portant
un mur vertical, soit au moyen de plates-bandes, soit au moyen d'arcs.
Sur deux rangs de colonnes s'élevaient deux murs; sur ces deux murs, de
l'un à l'autre, une charpente. Pression verticale, assez faible
d'ailleurs, par conséquent résistance suffisante si les colonnes étaient
de pierre dure, de granit ou de marbre. Des murs de brique bien faits ne
pèsent guère; des charpentes, si larges qu'elles soient, n'exercent
qu'une pression assez faible. Mais quand à l'art de la construction
pratiquée par les Romains, on tomba dans une grossière imitation de cet
art, on dut substituer à des murs minces, bien liaisonnés, garnis de
mortier excellent, revêtus d'enduits indestructibles ou bâtis de pierres
d'appareil posées à joints vifs, des murs de moellons smillés, mal
liaisonnés, remplis de mauvais mortier; dès lors il fallait
nécessairement donner à ces murs une plus forte épaisseur, partant un
poids plus considérable, aux colonnes ou piliers une plus large section.
D'ailleurs les constructeurs romans, pendant la période carlovingienne,
ne pouvaient ni extraire ni tailler des colonnes de marbre, de granit ou
de pierre dure monolithes; ils composaient celles-ci par assises de
pierres basses et même quelquefois de moellons. Les piliers renforcés ne
résistaient pas toujours aux charges qu'on leur imposait, ils se
gerçaient, se lézardaient; on en vint à augmenter démesurément leur
force pour éviter ces accidents, on adopta les sections rectangulaires:
leurs assises étaient ainsi plus faciles à poser et plus résistantes;
souvent on leur donna une épaisseur plus forte que celle des murs dont
ils avaient à supporter la charge.
Beaucoup de monuments des Xe et XIe siècles ont conservé des piliers
dans la construction desquels on observe les tâtonnements, les essais
des constructeurs, rarement satisfaits du résultat obtenu; car ces
piliers étaient non-seulement disgracieux, mal reliés aux parties
supérieures, mais encore ils prenaient une place considérable,
encombraient les intérieurs et gênaient la circulation. Aussi n'est-il
pas rare alors de voir dans un même édifice des piliers bâtis en même
temps affectant des formes différentes, comme si les architectes dussent
les essayer toutes, dans l'impossibilité où ils se trouvaient d'en
trouver une qui pût les contenter. Pendant le XIe siècle nous voyons
employer simultanément les piliers à section carrée, carrée avec arêtes
abattues, circulaire, lobée, carrée cantonnée de demi-cercles,
barlongue, circulaire, entourée d'une série de sections de cercle, etc.;
mais rien n'est arrêté, rien n'est définitif, aucun système ne prévaut.
Dans la petite église de Vignory (Haute-Marne)[125], les murs de la nef
sont supportés par une suite de piliers à section barlongue; puis la
dernière travée près du choeur présente des piliers à section circulaire
(fig. 1). Au-dessus du pilier à section circulaire A est posé, pour
former le faux triforium B, un pilier à section carrée dont les angles
sont arrondis[126].
L'architecte, se défiant de la petitesse de ses matériaux, n'a pas osé
élever les piles de la nef jusqu'à la hauteur du lambris des combles des
bas côtés, il les a étrésillonnées dans le sens de la longueur par des
arcs C (voy. la coupe) qui portent une claire-voie n'ayant d'autre
destination que de rendre le mur de la nef moins lourd et de décorer cet
intérieur. Dans l'église de Bonneuil-en-France (Seine-et-Oise), nous
voyons des piliers du XIe siècle, dont la section est donnée en A, fig.
2, portant des archivoltes à doubles claveaux; mais ici l'esprit
méthodique des artistes de l'Île-de-France apparaît: la section de ces
piliers est motivée par la construction supérieure, on sent là
l'influence d'une école dont les principes sont déjà raisonnés. Ces
piliers sont bien construits en assises régulières. Les profils sous les
arcs ne se retournent pas sur les faces, ce qui est parfaitement
justifié par la construction.
Dans la nef de l'église Saint-Rémi de Reims, élevée vers la fin du Xe
siècle (nous parlons des constructions primitives), on voit des piliers
dont la forme singulière ne paraît motivée en aucune manière. Ces
piliers (fig. 3 et 3 _bis_) se composent d'un faisceau de segments de
colonnettes dont la section horizontale donne le tracé reproduit dans la
figure 3. Un cercle ayant été tracé avec le rayon AB, ce cercle est le
socle de la pile; ayant été divisé en sept parties égales, on a obtenu
un polygone qui donne le plinthe des bases des colonnettes. Le rayon AB
ayant été divisé en deux parties égales, AC, BC, les points C ont donné
les centres des sept grosses colonnettes. La rencontre des segments de
ces grosses colonnettes a donné le centre des sept autres colonnettes
dont les tores des bases sont tangents aux côtés du polygone. Les
archivoltes HH, II, le nu du mur FG, posent assez gauchement sur cette
pile, comme il est facile de le reconnaître par le tracé. L'arc-doubleau
KL du collatéral prend sa naissance au-dessous de celle des archivoltes,
ce qui fait que le tailloir des chapiteaux sous cet arc-doubleau vient
buter contre les fûts de la pile, et que les tailloirs des chapiteaux
portant les archivoltes pénètrent dans l'arc-doubleau. La perspective de
cette pile (fig. 3 _bis_) explique d'ailleurs ces bizarreries, et
comment tous les chapiteaux, sauf ceux portant l'arc-doubleau, sont
inscrits dans un cercle qui est de même diamètre que celui donnant la
projection horizontale du socle. Il semblerait que l'architecte a voulu
obtenir ici une puissante résistance et une apparence légère par ces
divisions du gros fût en portions de cylindres se pénétrant.
Dans l'église de Saint-Aubin de Guérande, la nef, dont la construction
date de 1130 environ, repose sur des piliers alternativement
cylindriques et composés. Voici (fig. 4) l'un de ces derniers. La
section horizontale tracée en A donne quatre grosses demi-colonnes de 60
centimètres de diamètre, et quatre plus menues de 40 centimètres de
diamètre. Les bases de ces colonnes sont circulaires, et reposent sur un
plateau également circulaire, enveloppant les huit bases partielles et
formant socle. La projection horizontale de ce plateau donne celle du
tailloir commun aux huit chapiteaux, et portant sur la face, un pilier C
dont la section est un trapèze, des archivoltes à double rang E, D, et
un arc-doubleau G sur le bas côté. Le pilier C (voy. l'élévation F) ne
portait que les entraits de la charpente, cette nef n'ayant pas été
voûtée primitivement. La construction de ces piliers est beaucoup mieux
entendue que celle des piliers de l'église de Saint-Remi de Reims, car
ici chaque colonne engagée a déjà sa fonction distincte et bien motivée.
Le tracé perspectif B fait comprendre la disposition des huit chapiteaux
groupés sous le tailloir circulaire[127].
L'église de Lons-le-Saulnier nous montre une nef du XIIe siècle portée
sur des piliers alternativement cylindriques et à section polygonale,
terminés par des amortissements carrés formant chapiteaux et recevant en
plein les sommiers des archivoltes (fig. 5).
Le XIIe siècle présente une grande variété de piliers. Les
constructeurs, cherchant les moyens d'élever des voûtes sur les nefs
romanes, qui jusqu'alors en étaient habituellement dépourvues (dans les
provinces du Nord du moins), passaient de la forme primitive de la
colonne monocylindrique à la section carrée, au groupe de cylindres, aux
plans carrés cantonnés de colonnes engagées, sans trouver la forme qui
convenait définitivement à ces supports; car chaque jour amenait un
nouveau mode dans la structure des voûtes, et bien souvent, pendant que
l'on élevait les piliers, il survenait un perfectionnement dans la
manière de disposer les sommiers qui ne trouvait que difficilement son
emploi sur des piles préparées antérieurement à la connaissance de ce
progrès. C'est ce qui explique comment, dans beaucoup d'édifices de la
dernière période romane, on voit des arcs reposant gauchement sur des
piliers qui évidemment n'avaient pas été tracés en prévision de la forme
de ces voûtes.
Il est une école cependant qui tâtonne peu, c'est l'école bourguignonne,
ou plutôt l'école de Cluny. Aussi est-ce dans les édifices dus à cet
ordre que l'on voit déjà, dès le commencement du XIIe siècle, apparaître
des piles très-franchement disposées pour recevoir les voûtes telles
qu'on les concevait à cette époque. Les piles de la nef de l'église
abbatiale de Vézelay, élevée à la fin du XIe siècle et pendant les
premières années du XIIe, sont déjà tracées sur un plan coïncidant
parfaitement avec la construction des voûtes. Elles sont formées par la
pénétration de deux parallélogrammes rectangles cantonnés de quatre
colonnes cylindriques engagées.
La figure 6 donne en A la section horizontale de ces piles au niveau
_ab_, et en B leur section au niveau _cd_. C donne la face de la pile du
côté de la nef, et D la coupe de la travée sur le milieu des
archivoltes. On voit qu'au-dessus du bandeau G, le mur de la nef se
retraite pour dégager des pilastres H qui sont destinés à porter déjà
des formerets I, sur lesquels s'appuient les voûtes d'arête sans arcs
ogives. Des contre-forts K étaient seuls destinés primitivement à
contre-buter les grandes voûtes, et reposaient sur les sommiers L des
arcs-doubleaux des bas côtés. Ici les chapiteaux sont placés aux
naissances des archivoltes et des arcs-doubleaux, de sorte qu'ayant les
mêmes diamètres, les colonnes engagées antérieures X sont beaucoup plus
longues que les colonnes M et N. Ainsi, dès cette époque, le principe de
soumettre les hauteurs des colonnes aux naissances des arcs est admis.
Ce sont les voûtes qui commandent l'ordonnance. Les colonnes ne sont
engagées que d'un tiers, afin de laisser à leur diamètre toute leur
pureté, ce qui est un point important, car toute colonne engagée de la
moitié de son diamètre, par l'effet de la perspective, ne paraît jamais
posséder son épaisseur réelle. Il est évident que dans la nef de
Vézelay, l'architecte a su, dès la base de l'édifice, comment il le
pourrait voûter; les arcs-doubleaux reposent en plein sur les saillies
des chapiteaux et sur les dosserets auxquels les colonnes sont adossées;
les formerets de la grande voûte trouvent leurs points d'appui, et les
arêtes des voûtes leur place dans des angles rentrants, comme dans la
structure romaine.
Les piliers de la cathédrale d'Autun, d'une époque plus récente (1140
environ), mais appartenant à cette belle école de la haute Bourgogne,
méritent également de fixer notre attention. Ils se composent, suivant
la section horizontale, de deux parallélogrammes se pénétrant,
cantonnés, non de colonnes engagées, mais de pilastres cannelés. Il faut
observer que la nef principale de cette église est voûtée en berceau, et
non point par des voûtes d'arête, comme à Vézelay. Ses piliers sont,
d'ailleurs, parfaitement disposés pour ce genre de construction. La
section A est faite sur _ab_ (fig. 7), la section B sur _cd_, la section
C sur _ef_. Les arcs-doubleaux D reposent sur la tête du pilastre
montant de fond, et le nerf qui les cerne à l'extrados, sur les
colonnettes E. Les pilastres latéraux _i_ s'arrêtent à la naissance des
archivoltes des collatéraux, et celui postérieur reçoit, au même niveau,
l'arc-doubleau de la voûte du bas côté. C'est donc, comme à Vézelay, la
naissance des arcs des voûtes qui détermine la hauteur des colonnes ou
pilastres engagés; mais pour ne pas donner au pilastre antérieur une
proportion démesurément allongée, l'architecte a eu le soin de le couper
par les bandeaux _n_ et _m_. Il n'est pas nécessaire de faire ressortir
l'étude des proportions et des détails qui perce dans cet exemple
d'architecture. On croirait voir là un fragment de ces monuments
gréco-romains si délicats que M. le comte Melchior de Vogué a découverts
dans les environs d'Antioche et d'Alep. Il n'est pas jusqu'à la
sculpture qui ne rappelle cette école orientale si brillante au Ve
siècle; et bien que les portes gallo-romaines d'Autun aient pu inspirer
aux architectes de la cathédrale du XIIe siècle le motif de l'arcature
du triforium, ceux-ci ont été certainement prendre ailleurs leurs
profils et leur ornementation, ces profils et ornements étant d'un tout
autre style que ceux des édifices gallo-romains et d'une exécution bien
supérieure.
Ce motif de piliers a été suivi dans la construction des églises
Notre-Dame de Beaune, de Saint-Andoche de Saulieu et de la cathédrale de
Langres, car la cathédrale d'Autun a fait école.
L'école de l'Île-de-France, au moment où l'architecture passait aux
mains des architectes laïques, devait rompre avec ces traditions qui
semblaient si bien établies dans les contrées de la Bourgogne et de la
haute Champagne. Vers 1160, ces architectes de l'Île-de-France tentaient
d'associer les anciennes données romanes au nouveau système de structure
qu'ils inauguraient; ils conservaient encore la colonne monocylindrique
et ne commençaient l'ordonnance imposée par les voûtes d'arête en arcs
ogives qu'au-dessus de ces colonnes.
Ce principe est franchement accusé dans l'intérieur de la cathédrale de
Paris. Les piliers du choeur de cette église, élevés vers 1162, et ceux
de la nef, vers 1200, présentent à peu près les mêmes dispositions. Les
piliers du choeur, dont nous donnons la section horizontale (fig. 8), se
composent d'un gros cylindre de 1m,30 de diamètre (4 pieds), portant un
large chapiteau à tailloir carré, sur lequel reposent les archivoltes
portant les murs _ab_, _cd_, les arcs-doubleaux du collatéral _e_ et les
arcs ogives _f_. Les trois colonnettes _g_, _h_, _h_, s'élancent
jusqu'aux naissances des grandes voûtes pour porter les arcs-doubleaux
et les arcs ogives ou les formerets. À la hauteur du triforium, la
section monocylindrique du pilier se divise, comme l'indique la figure,
en autant de membres qu'il y a de nerfs de voûtes à porter. Dans la nef
(fig. 9), la section de la pile du triforium se simplifie; la pile,
construite par assises, ne présente que des retours d'équerre, des
pilastres, et les colonnettes sont détachées en monolithes. Plus tard,
aux piles avoisinant les tours, vers 1210, les constructeurs ont même
accolé après coup, à la grosse colonne monocylindrique du
rez-de-chaussée, une colonne engagée A pour supporter l'apparence de
porte-à-faux des colonnettes antérieures assises sur le tailloir, ou
plutôt pour épauler le gros cylindre et arrêter son déversement. C'était
une transition.
Voici (fig. 10) quelle est la construction des piles de la nef de
Notre-Dame de Paris en élévation[128]. Il est clair que l'ordonnance
propre au nouveau système de structure adopté alors ne commence qu'à
partir du niveau A, c'est-à-dire au-dessus du tailloir des chapiteaux
des colonnes du rez-de-chaussée. Celles-ci constituent une ordonnance
séparée, un quillage inférieur. Ce principe persiste plus longtemps dans
l'Île-de-France que partout ailleurs, ce n'est qu'avec peine que les
architectes l'abandonnent. Déjà cependant, à Paris, dans la construction
de la cathédrale même, ils avaient élevé, dans les collatéraux de la
nef, des colonnes monocylindriques cantonnées de colonnes monostyles
(voy. CONSTRUCTION, fig. 92 et 93); mais ce parti leur avait été imposé
par la nécessité de donner à ces points d'appui une résistance
exceptionnelle. Nous voyons qu'à la cathédrale de Laon, sans aucune
raison apparente, vers la même époque, c'est-à-dire vers 1200, les
architectes ajoutent aux gros cylindres du rez-de-chaussée de la nef des
colonnes monostyles détachées, comme un essai, une tentative, un
acheminement vers un nouveau système de structure des piles. Sur vingt
piles qui portent le triforium et les voûtes de la nef de Notre-Dame de
Laon, quatre seulement présentent cette particularité de colonnettes
posées aux angles du tailloir et sur la partie antérieure, ainsi que
l'indique la section horizontale (fig. 11). Les trois colonnettes _a_,
_b_, _b_, soulagent le tailloir du gros chapiteau, et reçoivent les cinq
colonnettes qui portent l'arc-doubleau, les arcs ogives et les formerets
des grandes voûtes. Quant aux colonnettes _c_, elles reçoivent les
sommiers des arcs ogives des voûtes des bas côtés. En perspective, ces
piliers présentent donc l'aspect reproduit dans la figure 12. Ces quatre
piliers sont, il est vrai, posés sous les retombées des voûtes, qui, à
Laon comme à Notre-Dame de Paris, embrassent deux travées, mais on ne
s'explique pas pourquoi ce système, qui est très-bon, n'a pas été suivi
tout le long de la nef. Les bagues A forment une assise qui relie les
fûts supérieurs B aux fûts inférieurs C. Les constructeurs de la
cathédrale de Laon n'avaient pas le beau liais cliquart de Paris, et ils
ne pouvaient tailler de colonnettes monostyles d'une grande longueur.
Aussi reliaient-ils les fûts par ces assises de bagues qui se répétaient
plusieurs fois dans la hauteur des piliers, comme on le voit en D. On
observera que le chapiteau de la grosse colonne comprend deux assises,
tandis que les chapiteaux des colonnettes en délit sont pris dans une
seule assise faisant corps avec la deuxième assise du gros chapiteau. Ce
principe est suivi assez rigoureusement pendant les premières années du
XIIIe siècle (voy. CHAPITEAU).
Quelques années avant la construction de la cathédrale de Laon,
c'est-à-dire vers 1170, on élevait dans la même ville la nef et le
choeur de l'église Saint-Martin, et l'architecte conservait le corps de
la pile romane, formée, en section horizontale, de parallélogrammes se
pénétrant avec colonne engagée du côté de la grande nef pour recevoir
l'arc doubleau; mais dans les quatre angles rentrants laissés par les
parallélogrammes, cet architecte posait déjà des colonnettes en délit
pour recevoir les arcs ogives des hautes et basses voûtes (fig. 13). Ces
colonnettes, composées de plusieurs morceaux, étaient retenues par des
bagues, ainsi que le fait voir la vue perspective. Mais ces piles
avaient l'inconvénient de donner une section considérable prenant
beaucoup de place, gênant la circulation et masquant la vue du
sanctuaire; cependant ces quatre colonnettes, disposées pour recevoir
les arcs ogives, avaient probablement fait naître aux architectes de la
cathédrale de Laon l'idée de cantonner leur pilier cylindrique de cinq
colonnettes, l'une destinée à porter l'arc-doubleau de la grande nef, et
les quatre autres à porter les arcs ogives. Bientôt on prit un parti
plus radical, on cantonna la grosse colonne cylindrique de quatre
colonnes engagées, recevant les deux arcs-doubleaux et les deux
archivoltes; les arcs ogives des collatéraux retombèrent alors sur le
gros chapiteau du cylindre principal, et ceux des voûtes de la grande
nef sur des colonnettes en délit portant sur la saillie du tailloir.
C'est suivant ce système que furent élevés les piliers de la cathédrale
de Reims (fig. 14). En A nous donnons la section de ces piliers au
niveau du rez-de-chaussée, la grande nef étant du côté N. Les gros
cylindres ont 1m,60 de diamètre (5 pieds); dans le sens de la coupe en
travers, les piliers, compris les colonnes engagées, ont 2m,48, et dans
le sens de la nef 2m,40 seulement. C'était une précaution prise pour
donner à ces piliers un peu plus d'assiette dans le sens de la poussée
des voûtes.
L'appareil de ces piliers est donné par Villard de Honnecourt et est
reproduit dans notre figure. Villard de Honnecourt a bien le soin de
nous dire que cet appareil avait été combiné afin de cacher les joints
des tambours; il n'est pas besoin d'ajouter que l'appareil se chevauche
de deux en deux assises. Au niveau du triforium, en _ab_ (voy.
l'élévation B), le pilier adopte la section C. La colonne engagée _d_
fait corps avec la bâtisse, c'est-à-dire qu'elle est élevée par assises,
tandis que les colonnettes _e_ recevant les arcs ogives des grandes
voûtes, et les colonnettes _f_ recevant les formerets, sont rapportées
en délit, maintenues par les bandeaux _g_, _h_, qui font bagues, et les
chapitaux _i_ et _l_. L'architecte de Notre-Dame de Reims n'avait pas
encore une théorie bien arrêtée sur l'équilibre des voûtes dans les
grands édifices gothiques, et il avait cru devoir donner à ses piliers
une très-forte section; il avait, au niveau du triforium, cru devoir
élever encore un gros contre-fort en porte-à-faux pour asseoir les piles
recevant les arcs-boutants (voy. CATHÉDRALE, fig. 14). L'architecte de
la cathédrale d'Amiens fut plus hardi: il donna une section beaucoup
plus faible à ses piliers, et ne songea à les maintenir dans leur plan
vertical que par le secours des arcs-boutants (voy. CATHÉDRALE, fig.
20).
D'autres constructeurs avaient essayé des colonnes jumelles dans les
cathédrales de Sens et d'Arras (voy. la section D) (1160), ou plus tard
des colonnes avec une seule colonnette adossée (voy. la section E), ou
encore des colonnes à section ovale, comme dans le choeur de la
cathédrale de Seez (fin du XIIIe siècle) (voy. la section F), dominés
qu'ils étaient par cette idée de résister aux poussées et de prendre le
moins de place possible, de ne pas obstruer la vue des nefs et des
sanctuaires.