contribuent à détruire les pierres calcaires propres à la construction,
et des causes qui agissent sur les unes n'ont pas d'action sur les
autres. De plus, l'assemblage de certaines pierres est nuisible à
quelques-unes d'entre elles. Les principes destructeurs les plus
énergiques sont les sels qui se développent, par l'effet de l'humidité,
dans l'intérieur même des pierres, et les alternatives du chaud et du
froid. Toutes les pierres, grès, granits même et calcaires, contiennent
une quantité notable d'eau, et s'emparent de l'humidité du sol et de
l'atmosphère lorsqu'elles viennent à sécher. Cette propriété, qui est
nécessaire à l'agrégation de leurs molécules, est en même temps la cause
de leur destruction. Si les pierres sont posées près du sol, en
élévation, elles tendent sans cesse à pomper l'humidité de la terre, et
cette humidité apporte avec elle des sels qui, tendant à se cristalliser
par l'effet de la sécheresse de l'air, forment autant de petits coins
qui désagrégent les molécules du grès, du calcaire et même du granit.
Ces matériaux portent, d'ailleurs, dans leurs flancs des sels que
l'humidité atmosphérique met sans cesse en travail. Telle pierre qui
dans l'eau ou sous le sol ne se décomposera jamais, s'altère après une
année de séjour à l'air. La question est donc, non pas de priver les
pierres de toute humidité, mais de faire en sorte, pour les conserver,
que cette humidité ait une action du dehors au dedans et non du dedans
au dehors; que les sels qu'elles contiennent soient toujours à l'état de
dissolution, et qu'ils ne tendent jamais à venir se cristalliser à leur
surface ou qu'ils restent à l'état latent. Supposons une pierre
calcaire, par exemple, posée en A (fig. 1) sur une assise de libages, et
une fondation en béton ou en moellon; par l'effet de la capillarité,
c'est-à-dire par suite de l'action aspirante de cette pierre, l'humidité
sera plus considérable en _a_, au coeur même de la pierre, qu'à sa
surface externe séchée par l'air; dès lors les sels tendront à venir se
cristalliser suivant la direction des flèches sur ces surfaces externes,
et les désagrégeront peu à peu. Supposons qu'entre cette pierre de
soubassement B et l'assise de libages C est interposée une lame de plomb
ou un lit imperméable, comme du bitume, l'eau de pluie qui balayera les
parements fera que ces parements seront plus humides au moment même de
l'émission aqueuse que le coeur: d'ailleurs cette eau sera séchée
promptement par l'air; les sels qui pourraient se développer et venir à
la surface seront lavés, dissous et entraînés par cette abondance d'eau
externe, et ne pourront se développer en cristaux, par conséquent faire
lever les parements. Dans le cas d'un isolement complet de la pierre
soustraite à l'humidité du sol, plus elle sera poreuse, plus ses
parements seront facilement lavés et séchés et mieux ils se
conserveront. Retournons la figure: supposons (fig. 2), en A, qu'une
pierre _a_ est posée sous un chéneau. Si compacte que soit la pierre
dont est fait ce chéneau, elle tend à absorber une certaine quantité de
l'eau qui coule dans sa concavité. La pierre _a_, séchée par l'air, tend
à son tour à demander au chéneau une partie de l'eau qui l'a pénétré;
cette eau agira dans le sens des flèches, c'est-à-dire qu'étant plus
abondante, moins rapidement séchée au coeur de la pierre _a_ qu'à sa
surface, elle dissoudra les sels intérieurs qui viendront se
cristalliser sur les parements et les feront lever d'abord en fine
poussière, puis par écailles. Mais si entre ce chéneau B et la pierre
sous-posée nous interposons un corps imperméable C, cette pierre
sous-posée sera, comme dans le cas précédent, lavée à l'extérieur par la
pluie ou humectée par les brouillards plus abondamment que son coeur, et
les sels ne pourront se cristalliser à sa surface. La pierre de
Saint-Leu, le banc royal de Saint-Maximin, qui se conservent pendant des
siècles à l'air libre ou en parements parfaitement préservés de toute
humidité intérieure, tombent en poussière, posés sous des chéneaux ou
des tablettes de corniche de pierre dure qui reçoivent l'eau de pluie et
en absorbent une partie. Bien que dans ce cas la pierre dure reste
intacte, la pierre au-dessous est rapidement décomposée par les sels qui
la traversent et viennent se cristalliser à sa surface; souvent même la
croûte de ces pierres est restée ferme, que la décomposition est fort
avancée à un millimètre au-dessous. Soit, par exemple (fig. 3), une
tablette de pierre dure A posée sur une corniche B de pierre de
Saint-Leu, on verra bientôt la croûte de cette pierre se lever comme des
copeaux D, en démasquant l'altération profonde de la sous-surface. Cette
croûte même dont se revêtent certaines pierres contribue à hâter le
travail de décomposition produit par les sels, en protégeant la
sous-surface contre le contact de l'air. Les pores n'étant plus aussi
ouverts sur la pellicule externe de la pierre qu'à 1 ou 2 millimètres de
profondeur, les sels se cristallisent sous cette pellicule qu'ils ne
peuvent traverser, et produisent des ravages dont on ne s'aperçoit que
quand la croûte tombe. Les profils employés pendant la période du moyen
âge pour les corniches et bandeaux avaient l'avantage de ne point
conserver l'humidité et de la renvoyer au contraire rapidement. Aussi
les pierres qui recouvrent ces saillies sont-elles réellement protégées,
et ne présentent pas les altérations que l'on observe sous les tablettes
des corniches de la renaissance ou de l'époque moderne. Les
constructeurs du moyen âge avaient si bien observé ces phénomènes de
décomposition des pierres, qu'ils ont souvent isolé les chéneaux, soit
en les portant sur des corbeaux ou sur des arcs, soit en laissant sous
leur lit un espace vide ou bien rempli d'une matière imperméable, telle
qu'un mastic à l'huile ou à la résine. Ils n'avaient pas moins observé
les effets que certaines pierres juxtaposées produisent les unes sur les
autres. Ainsi les grès, ayant la propriété de contenir une grande
quantité d'eau, absorbent rapidement celle du sol et de l'atmosphère.
Lorsqu'au-dessus de ces assises de grès on pose des pierres qui se
salpêtrent assez facilement, on voit bientôt la décomposition se
produire près de leur lit touchant au grès, et cette décomposition ne
s'arrête plus, elle monte chaque année. Ces mêmes pierres, posées sur
des assises d'une roche calcaire n'absorbant pas une aussi grande
quantité d'eau que le grès, ne se seraient peut-être jamais décomposées.
Aussi, quand les constructeurs du moyen âge ont posé des assises de grès
en soubassement surmontées d'assises calcaires, ils ont eu le soin de
choisir celles-ci parmi les qualités compactes n'étant pas sensibles à
l'action du salpêtre, ou bien ils ont interposé entre le grès et le
calcaire un lit d'ardoises (schiste). Cette méthode a été
très-fréquemment employée pendant les XIVe et XVe siècles.
Toutes les pierres calcaires, au sortir de la carrière, contiennent une
quantité d'eau considérable; sitôt exposées à l'air, une grande partie
de cette eau tend à s'évaporer, et arrive successivement du coeur à la
surface. En faisant ce trajet, cette eau entraîne avec elle une certaine
quantité de carbonate de chaux en dissolution qui se cristallise sur le
parement, et forme une croûte ferme, résistante, qui non-seulement
préserve la pierre des agents extérieurs, mais lui donne une patine, une
couverte que rien ne peut remplacer. Les constructeurs du moyen âge
ayant eu pour habitude de tailler définitivement la pierre sur le
chantier avant le montage et la pose, il en résultait que cette patine
se formait sur les moulures et sur les sculptures comme sur les
parements, et que l'édifice construit était uniformément recouvert de
cette croûte produite par ce qu'on appelle l'_eau de carrière_. C'était
un double avantage: parements résistant mieux aux agents atmosphériques,
et belle couleur uniforme et chaude que donne cette patine naturelle.
L'usage moderne de monter les édifices épannelés seulement et de faire
les ravalements très-longtemps souvent après que la pose a été achevée,
d'enlever sur ces matériaux mis en oeuvre 1 ou 2 centimètres d'épaisseur
et quelquefois plus, a pour conséquence de détruire à tout jamais cette
croûte préservatrice, puisqu'elle ne se forme sur les parements
qu'autant que la pierre est fraîchement extraite de la carrière. Cet
usage moderne est particulièrement funeste à la conservation des pierres
tendres, telles que le banc royal de l'Oise, les vergetés, les calcaires
de Saintonge, de Caen, les calcaires alpins de Beaucaire, les calcaires
tendres de Bourgogne, les pierres de Molènes, de Mailly-la-Ville, de
Courson, de Tonnerre; les craies. Mais que dire de cet autre usage de
gratter à vif des parements anciens? On leur enlève ainsi l'élément
conservateur qui les a préservés pendant plusieurs siècles; on _tue_ la
pierre, pour nous servir d'une expression du métier. Aussi, après cette
opération barbare, voit-on souvent des matériaux qui ne présentaient
aucun signe d'altération, se décomposer rapidement à la surface,
s'efflorer, puis se creuser, sans que la maladie qui les atteint puisse
être arrêtée[111]. Les pierres tendres ne sont pas, d'ailleurs, les
seules qui se recouvrent d'une patine résistante naturelle, étant
fraîchement taillées. Des pierres dures, comme les liais, les cliquarts,
présentent les mêmes phénomènes, et nous avons vu des liais en oeuvre
depuis cinq et six cents ans qui avaient pris à la surface une couverte
à peine attaquable avec le ciseau, tandis qu'à un demi-centimètre de
profondeur le calcaire se rayait avec l'ongle. Les pierres dites
_froides_, comme celles des carrières de Château-Landon, par exemple,
sont les seules qui ne perdent rien à être taillées longtemps après leur
extraction. Quant aux grès, tout le monde sait qu'ils ne peuvent être
taillés que fraîchement sortis de la carrière. Certains grès rouges des
Vosges sont inattaquables à l'outil au bout de plusieurs années, bien
qu'au sortir du sol ils soient maniables.
Il est une précaution qu'il est toujours bon de prendre lorsqu'on élève
des édifices sans caves: c'est d'interposer sous un lit d'assise
au-dessus du sol une couche d'une matière imperméable, comme du bitume
ou un mastic gras, un papier fortement goudronné, un lit d'ardoises.
Cette précaution arrête l'humidité qui remonte du sol dans les murs, et
elle empêche les pierres de se salpêtrer. Tous les monuments du Poitou,
beaucoup de ceux de la Vendée et de la Saintonge, présentent à 2 mètres
environ au-dessus du sol, à l'extérieur, une zone profondément altérée
par l'action des sels. Ceci prouve l'exactitude de l'observation faite
précédemment, savoir, que les sels n'agissent sur les pierres calcaires
que là où ils ne sont plus tenus en dissolution et où ils se
cristallisent. En effet, les assises inférieures des murs, dans les
monuments de ces contrées, tous bâtis avec un calcaire tendre et qui
résiste parfaitement à l'action de l'air, sont imprégnées d'humidité,
mais ne se décomposent pas; ce n'est qu'à la hauteur où cesse l'action
de capillarité, que la pierre, étant plus sèche, permet aux sels de se
cristalliser, que commence la décomposition des parements extérieurs.
Les maçons prétendent que cette décomposition, qui se produit par un
vermiculage d'abord peu prononcé, puis très-profond à la longue, est
produite par l'action de la lune. Le fait est que ce genre de
décomposition ne se manifeste guère qu'à l'exposition du midi, un peu à
l'est et à l'ouest, jamais au nord; on comprend que la chaleur des
rayons solaires hâte la cristallisation des sels au-dessus de la zone
humide où ils sont tenus en dissolution. D'ailleurs le midi est
l'exposition la plus défavorable à la conservation des matériaux propres
à bâtir en France: 1º parce que dans notre climat le vent du midi
apporte la pluie, qui fouette les parements; 2º parce que les
différences de température sont brusques et violentes à cette exposition
en hiver. La nuit, s'il gèle à l'exposition du nord à 8 degrés, il gèle
à 7 à l'exposition du midi par les temps clairs; mais le jour, si la
température reste à l'exposition du nord à 6 degrés au-dessous de zéro,
elle monte souvent à 10 degrés au-dessus de zéro en plein soleil. Les
matériaux plus ou moins perméables qui subissent dans l'espace de
quelques heures ces différences de température, s'altèrent plus vite que
ceux exposés à une température à peu près égale, fût-elle très-froide;
mais la lune, pensons-nous, n'a rien à voir là-dedans, si ce n'est
qu'elle se présente précisément, quand elle est pleine, du même côté de
l'horizon que le soleil.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Note 111: Dans ce cas, la silicatisation bien faite est
le seul moyen à employer pour rendre à la pierre cette
couverte âpre et résistante qui en assure la durée. La
silicatisation devrait toujours être employée lorsqu'on a eu
l'idée malheureuse de gratter les parements des monuments, et
même lorsque les ravalements sont faits après que la pierre a
jeté son eau de carrière.]
PIGNON, s. m. (_pingon_). Mur terminé en triangle suivant la pente d'un
comble à deux égouts et formant clôture devant les fermes de la
charpente. Un bâtiment simple se compose de deux murs goutterots et de
deux pignons. Suivant que le bâtiment est tourné, il présente sur sa
façade, soit un des pignons, soit un des murs goutterots. Le fronton du
temple grec est un véritable pignon. Les portails nord et sud du
transsept de la cathédrale de Paris sont terminés par deux pignons. Les
maisons élevées pendant l'époque romane en France présentaient
habituellement un des murs goutterots sur la rue, les murs pignons
étaient alors mitoyens; mais plus tard, vers le milieu du XIIIe siècle,
les habitations montraient quelquefois l'un des pignons sur la rue.
Cette méthode devint habituelle pendant les XIVe et XVe siècles, et
alors ces pignons étaient fréquemment élevés en pans de bois (voy.
MAISON, PAN DE BOIS).
La forme et la structure qui conviennent aux pignons en maçonnerie, ont
fort préoccupé les architectes du moyen âge. En effet, un pignon qui
sort des dimensions ordinaires n'acquiert et ne conserve sa stabilité
que dans certaines conditions qu'il est bon de ne pas négliger. Si un
pignon est mitoyen entre deux bâtiments; s'il n'est, à proprement
parler, qu'un mur de refend maintenu des deux côtés par les charpentes
de deux combles égaux, il est clair que pour le rendre stable, il n'est
besoin que de l'élever dans un plan vertical, en lui donnant une
épaisseur proportionnée à sa hauteur; mais si ce pignon est isolé d'un
côté, chargé de l'autre par des cheminées, poussé ou tiré par une
charpente dont la fixité n'est jamais absolue, il est nécessaire, si
l'on prétend le maintenir dans un plan vertical, de prendre certaines
précautions propres à assurer sa stabilité. Si les pignons isolés sont
très-élevés, ils donnent une large prise au vent; leur extrémité
supérieure, n'étant pas chargée, peut s'incliner sous une faible
pression, soit en dedans, soit en dehors, et ces grands triangles,
oscillant sur leur base, sortent très-facilement du plan vertical pour
peu qu'une force les sollicite.
Lorsque, pendant la période romane, les combles avaient une inclinaison
qui atteignait bien rarement 45 degrés, la construction des pignons ne
demandait pas des précautions particulières; le pignon n'était guère
qu'un mur terminé par deux pentes. Mais quand on en vint à donner aux
charpentes de combles une inclinaison de plus de 45 degrés, et que ces
charpentes eurent jusqu'à 12 et 15 mètres d'ouverture, il fallut bien
adopter des moyens extraordinaires pour maintenir dans un plan vertical
ces énormes maçonneries triangulaires, abandonnées, au sommet des
édifices, aux coups de vent et aux mouvements inévitables des bois.
Déjà cependant, vers les derniers temps de la période romane, on avait
senti la nécessité de faire des pignons autre chose qu'un mur simple
terminé à son sommet par un angle obtus. On croyait devoir assurer leur
stabilité au moyen d'arcs qui reportaient les charges sur quelques
points. Nous trouvons un exemple d'une de ces tentatives sur le mur de
face de l'église de Saint-Honorat, dans l'île de Lérins[112]. Le pignon
de cette façade, présenté dans la figure 1, et dont la construction
remonte au commencement du XIIe siècle, se compose en réalité de quatre
larges pieds-droits A avec baie centrale et arcs-boutants; ainsi la
charge de la maçonnerie était répartie sur quatre points, de B en C.
Cette construction était la conséquence d'une observation judicieuse. En
effet, les maçonneries acquièrent une grande partie de leur stabilité en
raison du poids plutôt qu'en raison de la surface qu'elles occupent. Si
(fig. 2) nous élevons un pignon A plein, de 4 mètres de hauteur sur 8
mètres de base, et 0m,50 d'épaisseur, nous aurons, en élévation, une
surface bâtie de 16 mètres et un cube de 8 mètres. Mettant le poids du
cube de pierre de taille à 2000 kilogrammes, la charge sera de 16 000
kilogr., et la surface chargée (section horizontale D, du pignon à la
base) aura 4 mètres. Or, la charge sera ainsi répartie sur cette surface
de 4 mètres: 1 mètre de surface horizontale _ab_ recevra 7000 kilogr.; 1
mètre _ac_, _bd_, 5000 kilogr.; 1 mètre _ce_, _df_, 3000 kilogr.; 1
mètre _eg_, _fh_, 1000 kilogr.: total égal, 16 000 kilogrammes. Mais si,
sans rien changer ni aux dimensions, ni à l'épaisseur, ni par conséquent
au poids du pignon, nous le construisons avec arcs de décharge noyés
dans la maçonnerie, comme il est indiqué en B, nous aurons 1 mètre de
surface horizontale _ab_ chargé de 3800 kilogrammes; 1 mètre _ac_, _bd_,
chargé de 8200 kilogr.; 1 mètre _ce_, _df_, chargé de 1900 kilogr., et 1
mètre _eg_, _fh_, chargé de 2100 kilogr.: total égal, 16 000
kilogrammes. Dans le premier cas, A, la partie la plus chargée est la
partie _ab_, qui ne reçoit que 7000 kilogrammes, tandis que dans le
second, B, la partie _ac_, _bd_, égale comme surface à _ab_, reçoit 8200
kilogram. Dans l'exemple A les surfaces _eg_, _fh_, ne reçoivent
ensemble que 1000 kilogrammes, tandis que dans le second ces mêmes
surfaces reçoivent 2100 kilogrammes. Ainsi, dans ce second exemple, les
pesanteurs tendent à s'équilibrer ou à se répartir plus également sur
l'ensemble de la base; le poids le plus fort n'est plus au milieu de la
base, mais reporté sur deux points. Une force comme le vent, ou une
poussée, trouve donc une résistance plus solidement appuyée sur sa base,
opposée à son action. Tout le système de la construction des grands
pignons de l'époque savante du moyen âge est établi sur cette
observation très-simple de la répartition des pesanteurs, non pas
conformément à la gradation donnée par la configuration du pignon, mais
contrairement à cette gradation, autant que faire se peut. La décoration
de ces pignons dérive du système de construction adopté. Lorsque le
bâtiment ne contient qu'un vaisseau, les points d'appui sont reportés
aux deux extrémités; le triangle du pignon est terminé par deux
épaulements: mais lorsque ce bâtiment est divisé dans sa longueur par un
mur ou une épine de piliers, le pignon accuse la construction
intérieure, et son milieu est maintenu par un contre-fort qui s'élève
jusqu'au sommet du triangle. Si c'est une cheminée qui est adossée à
l'intérieur dans l'axe de la salle, son tuyau, apparent à l'extérieur,
s'élève jusqu'à la pointe du triangle dans les meilleures conditions de
tirage, et sert d'épaulement à la construction.
Ces principes dans la construction des pignons ne furent admis toutefois
qu'assez tard, vers le milieu du XIIe siècle, et avant cette époque nous
voyons élever des pignons qui ne sont que des murs triangulaires pleins,
décorés de membres peu saillants, d'arcatures, d'imbrications, de
compartiments qui ne contribuent en rien à la solidité.
L'église latine de Saint-Front, antérieure à l'église actuelle, qui date
de la fin du Xe siècle, possédait à l'occident un pignon dont on voit
encore quelques traces, et qui était construit d'après ces données
élémentaires, apparentes déjà à l'extérieur du monument de Poitiers
connu sous le nom de temple de Saint-Jean[113].
Les églises de la Basse-Oeuvre à Beauvais et de Montmille présentent
leurs pignons occidentaux simplement ornés de croix et de quelques
imbrications[114]. Mais un des plus riches parmi ces pignons du
Beauvaisis est celui qui ferme le bras de croix septentrional de
l'église Saint-Étienne de Beauvais. Ce pignon, dont quelques auteurs
font remonter la construction au commencement du XIe siècle, ne peut
être antérieur au commencement du XIIe. Il couronne une rose entourée
d'une suite de figures représentant _une roue de fortunes_[115]. La
structure du parement extérieur du pignon est entièrement composée de
très-petites pierres taillées, formant, par la manière dont elles sont
posées, un treillis de bâtons, entre les intervalles desquels sont
incrustées des rosaces sculptées sur le parement d'un moellon carré
(fig. 3). Ce treillis est coupé horizontalement par une ligne de bâtons
rompus et par une très-petite baie rectangulaire terminée par un cintre
pris dans une seule pierre. Les angles latéraux et du sommet de ce
triangle ont été restaurés au XIVe siècle, et leurs amortissements
primitifs remplacés par trois pinacles. Nous avons essayé de suppléer à
cette lacune en nous appuyant sur des vignettes de manuscrits du temps.
L'imbrication de petits moellons taillés formant décoration extérieure
est appareillée, ainsi que l'indique le détail A, et n'a qu'une faible
épaisseur; ce n'est qu'un revêtement posé devant un mur de maçonnerie
ordinaire. Les tablettes de rampant couvraient le tout et formaient
filet sur la tuile.