verticales qui, dans l'architecture du XVe siècle, passent à travers les
bandeaux et se retrouvent à des hauteurs différentes (voy. l'article
TRAIT).
[Illustration: Fig. 1.]
PENTURE, s. f. Pièce de serrurerie employée pour suspendre les vantaux
de portes (voy. SERRURERIE).
PERRON, s. m. Pendant le moyen âge, le mot _perron_ s'emploie
communément pour désigner l'emmarchement extérieur qui donne entrée dans
la salle principale du château ou du palais, dans le lieu réservé aux
plaids, aux grandes assemblées.
Dans la _Chanson des Saxons_[90], les barons apportent à Charlemagne
chacun quatre deniers. L'empereur fait mettre la somme en monceau:
«Karles les a fait fondre à force de charbons.
Devant la maistre sale an fu faiz. i. perrons,
Li baron de Herupe (Angers) i escristrent lor nons;
Puis i fu mis li Karle, si que bien le savons,
Que jamais en Herupe n'iert chevages semons[91].»
Le perron est une de ces traditions des peuples du Nord dont l'origine
remonte bien loin dans les annales historiques. C'est la plate-forme des
Scythes, l'amoncellement de pierres sur lequel s'assied le chef de la
tribu; l'emblème du lieu élevé où se tiennent et d'où descendent les
races conquérantes et supérieures. Il serait intéressant de rechercher
et de réunir les origines de la plate-forme assise sur un emmarchement,
car c'est là un des monuments que l'on trouve sur la surface du globe
partout où une race supérieure s'est établie au milieu de peuplades
conquises. C'est du haut d'un perron que l'_imperator_ romain parle aux
troupes sous ses ordres. Le tribunal de campagne sur lequel s'assied le
général pour recevoir la soumission des vaincus, n'est-ce qu'un
amoncellement de pierres avec emmarchement[92]. C'est sur un perron que
l'auteur de la _Chanson de Roland_ fait mourir son héros, comme sur un
lieu sacré:
«Prist l'olifan, que reproce n'en ait,
E Durandal s'espée en l'altre main;
D'un arbaleste ne poest traire un quarrel;
Devers Espaigne en vait en un guaret,
Muntet sur un tertre desuz un arbre bele;
Quatre perrons i ad de marbre faite;
Sur l'erbe verte si est caeit envers,
Là s'est pasmet; kar la mort li est près[93].»
Dans les romans des XIe et XIIIe siècles, il est sans cesse question de
perrons au haut desquels se tiennent les seigneurs pour recevoir leurs
vassaux:
«Li dux s'asist sus un peon de marbre[94].»
C'est au bas du perron des palais que descendent les personnages qui
viennent visiter le suzerain; c'est là qu'on les reçoit, si l'on veut
leur faire honneur.
«De joiaus, de richesses trestous Paris resplent:
Au perron de la sale la roijne descent,
Maint haut baron l'adestrent moult debonairement,
Car de li honorer a chascun bon talent[95].»
Lorsque Guillaume d'Orange se rend auprès du roi de France après la
prise d'Orange, il arrive incognito:
«Li cuens Guillaumes descendi au perron
Mès ne trova escuier né garçon
Qui li tenist son auferrant gascon (son cheval).
Li bers l'atache à l'olivier réon[96].»
Les perrons des châteaux étaient accompagnés de montoirs (voy. MONTOIR):
«Sor les chevax monterent c'ou lor tint au perron[97]:
Fors de la salle aneit-un mis,
Un grant peron de marbre bis,
U li poisant hume munteient.
Qui de la Curt le Roi esteient[98].»
Le perron, comme nous l'avons vu déjà ci-dessus, est quelquefois un
monument destiné à perpétuer une victoire. Tel est celui que Charlemagne
fait élever à Trémoigne:
«An la cit de Tremoigne fist. i. perron lever
Large et gros et qarré an haut plus d'un esté;
Sa victoire i fist metre, escrire et seeler,
A beles letres d'or dou meillor d'outre-mer;
Ce fist-il que li Saisne s'i poïssent mirer;
Sovantes foiz avoient telant de reveler[99].»
Le perron était donc une marque de noblesse, un signe de puissance et de
juridiction. Les communes élevaient des perrons devant leurs hôtels de
ville, comme signe de leurs franchises; aussi voyons-nous que lorsque
Charles, duc de Bourgogne, a soumis le territoire de la ville de Liége,
en 1467, pour punir les bourgeois de leur révolte, et comme marque de
leur humiliation:
« Les turs, les murs, les portes,
Fist le duc mettre jus
Et toutes plaches fortes,
Encoire fist-il plus:
Car pour porter en Flandres
Fist hoster le perron,
Adfin que de leur esclandre
Puist estre mention[100].»
Ce passage fait comprendre toute l'importance qu'on attachait au perron
pendant le moyen âge, et comment ces degrés extérieurs étaient
considérés comme la marque visible d'un pouvoir seigneurial. Le sire de
Joinville rapporte qu'un jour allant au palais, il rencontra une
charrette chargée de trois morts qu'on menait au roi. Un clerc avait tué
ces trois hommes, lesquels étaient sergents du Châtelet et l'avaient
dépouillé de ses vêtements. Sortant de sa chapelle, le roi «ala au
perron pour veoir les mors, et demanda au prevost de Paris comment ce
avoit esté.» Le fait éclairci, et le clerc ayant agi bravement, dans un
cas de légitime défense: «Sire clerc, fist le roy, le rapport entendu,
vous avez perdu a estre prestre par vostre proesce, et par vostre
proesce je vous restieng à mes gages, et en venrez avec moy outre-mer.
Et ceste chose vous foiz-je encore, pour ce que je veil bien que ma gent
voient que je ne les soustendrai en nulles de leurs mauvestiés[101].»
Voilà donc un jugement rendu par le suzerain, en plein air, du haut du
perron de son palais.
Ces perrons, par l'importance même qu'ils prenaient dans les palais et
châteaux, étaient richement bâtis, ornés de balustrades et de figures
sculptées. Quelques seigneurs, d'après un usage qui semble fort ancien,
attachaient même parfois des animaux sauvages au bas des perrons, comme
pour en défendre l'approche. Un fabliau du XIIIe siècle[102] rapporte
qu'un certain sénéchal de la ville de Rome, homme riche et puissant,
avait attaché un ours au perron de son palais. En haut du perron du
château de Coucy, à l'entrée de la grand'salle, était une table portant
un lion de pierre, soutenue par quatre autres lions[103].
On nous pardonnera la longueur de ces citations; elles étaient
nécessaires pour expliquer l'importance des perrons pendant le moyen
âge. Nous allons examiner maintenant quelques-uns de ces monuments. L'un
des plus remarquables, bien qu'il ne fût pas d'une époque très-ancienne,
était le perron construit devant l'aile qui réunissait la sainte
Chapelle du palais à Paris à la grand'salle. Ce perron datait du règne
de Philippe le Bel, et avait été élevé par les soins d'Enguerrand de
Marigny. À l'avénement de Louis le Hutin, Enguerrand ayant été condamné
au gibet, son effigie fut «jettée du haut en bas des grands degrez du
palais[104]». Ce ne fut que vers la fin du dernier siècle que le grand
degré du palais fut détruit, pour être remplacé par le perron actuel
(voy. PALAIS, fig. 1). C'est devant cet emmarchement, un peu vers la
gauche, qu'était planté le may. Nous donnons (fig. 1) une vue
perspective du perron élevé au commencement du XIVe siècle[105].
Lorsqu'il fut détruit, des échoppes encombraient ses deux murs
d'échiffre et venaient s'accoler à la belle galerie d'Enguerrand; mais
la porte que l'on voit dans notre figure subsistait encore presque
entière, avec ses trois statues. Une voûte pratiquée sous le grand
palier supérieur permettait de communiquer d'un côté à l'autre de la
cour. Le perron du palais des comtes de Champagne, à Troyes, présentait
une disposition semblable, et datait du commencement du XIIIe siècle. Il
donnait directement entrée sur l'un des flancs de la grand'salle. Au bas
des degrés, à quelques mètres en avant, était placé un socle sur lequel
on coupait le poing aux criminels, après qu'on leur avait lu la sentence
qui les condamnait au dernier supplice[106]. Quelquefois ces perrons
étaient couverts en tout ou partie tel était celui du château de
Montargis (voy. ESCALIER, fig. 2), qui datait du XIIIe siècle, et se
divisait en trois rampes surmontées de combles en charpente.
Le château de Pierrefonds possédait un remarquable perron à la base de
l'escalier d'honneur, avec deux montoirs pour les cavaliers et une voûte
en arcs ogives, avec terrasse au-dessus. Nous donnons (fig. 2) le plan
de ce perron. L'escalier B permet d'arriver aux grandes salles du donjon
situées en A; il débouche vers la cour[107], sur un degré à trois pans.
Les deux montoirs sont en C; trois voûtes d'arête recouvrent
l'emmarchement. Une vue de ce perron, prise du point P (fig. 3), nous
dispensera d'entrer dans de plus amples détails. Il est peu de
dispositions adoptées dans la construction des châteaux du moyen âge qui
se soient perpétuées plus longtemps, puisque nous la voyons conservée
encore de nos jours.
Le grand escalier en fer à cheval du château de Fontainebleau, dont on
attribue la construction à Philibert Delorme, est une tradition des
perrons du moyen âge. Celui du château de Chantilly formait une loge,
avec deux rampes latérales, et datait du XVIe siècle[108].
Le perron était un signe de juridiction, et les prévôts rendaient la
justice en plein air, du haut de leur perron[109]; aussi les hôtels de
ville possédaient-ils habituellement un perron, et l'enlèvement de ce
degré avait lieu lorsqu'on voulait punir une cité de sa rébellion envers
le suzerain, comme nous l'avons vu ci-dessus à propos de l'insurrection
des gens de Liége.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Note 90: _Chanson des Saxons_, de Jean Bodel, poëte
artésien du XIIIe siècle.]
[Note 91: Chap. XLV.]
[Note 92: Voyez les bas-reliefs de la colonne
Trajane.--«_Ipse in munitione pro castris consedit: eo duces
producuntur_.» (_De bello gall._, lib. VII, reddition
d'Alise.)]
[Note 93: _La Chanson de Roland_, st. CLXV.]
[Note 94: _Ogier l'Ardenois_, vers 8517.]
[Note 95: _Li Romans de Berte aus grans piès_, chap. IX.]
[Note 96: _Guillaume d'Orange, La bataille d'Aleschans_,
vers 2568 et suiv.]
[Note 97: _La Chanson des Saxons_, chap. XXII.]
[Note 98: _Le lai_, de Laval; poésies de Marie de
France.]
[Note 99: _La Chanson des Saxons_, chap. CCXCVI.]
[Note 100: _Chants populaires_ du temps de Charles VII et
de Louis XI, publiés par M. Le Roux (de Lincy). Aubry, 1857.]
[Note 101: _Mémoires_ du sire de Joinville, § 64.]
[Note 102: _Le Chien et le Serpent_ (voy. Legrand
d'Aussy).]
[Note 103: Quelques fragments de ce monument existent
encore. Ils ont été déposés dans le donjon.]
[Note 104: _Antiquités de Paris_. Corrozet.]
[Note 105: Restaurée à l'aide des anciens plans du palais
et des deux dessins de la collection Lassus, qui ont été
lithographiés en fac-simile pour faire partie d'une
monographie du palais.]
[Note 106: Voyez le _Voyage archéologique dans le
département de l'Aube_, par Arnaud. Troyes, 1837.]
[Note 107: Voyez le plan joint à la _Notice sur le
château de Pierrefonds_, 3e édit., Viollet-le-Duc.]
[Note 108: Voy. Ducerceau, _Les plus excellents bâtiments
de France_.]
[Note 109: Voyez le conte du _Sacristain_ (Legrand
d'Aussy).]
PIERRE (_à bâtir_), s. f. Les Romains ont été les plus intelligents
explorateurs de carrières qui aient jamais existé. Les constructions de
pierre qu'ils ont laissées sont élevées toujours avec les meilleurs
matériaux que l'on pouvait se procurer dans le voisinage de leurs
monuments. Il n'existe pas d'édifice romain dont les pierres soient de
médiocre qualité; lorsque celles-ci faisaient absolument défaut dans un
rayon étendu, ils employaient le caillou ou la brique, plutôt que de
mettre en oeuvre de la pierre à bâtir d'une qualité inférieure; et si
l'on veut avoir de bonnes pierres de taille dans une contrée où les
Romains ont élevé des monuments, il ne s'agit que de rechercher les
carrières romaines. Cette règle nous a été souvent d'un grand secours,
lorsque nous avons eu à construire dans des localités où l'usage
d'employer les pierres de taille était abandonné depuis longtemps. Même
sur les terrains riches en matériaux propres à la construction, il est
intéressant d'observer comment les bâtisseurs romains ont su exploiter
avec une sagacité rare les meilleurs endroits, quelque difficile que fût
l'extraction. Ce fait peut être observé en Provence, en Languedoc, dans
le pays des Éduens (environs d'Autun), dans le Bordelais et la
Saintonge, et sur les côtes de la Méditerranée. On voit, par exemple,
sur la route romaine de Nice à Menton, au point où se trouve le monument
connu sous le nom de la _Turbie_, une carrière romaine demeurée intacte
depuis l'époque où fut élevé cet édifice Cette carrière, au milieu de
montagnes calcaires, est située sur un escarpement presque inaccessible
au-dessus de la petite ville de Monaco; c'est qu'en effet, il se trouve
sur ce point un banc épais de roches calcaires d'une qualité
très-supérieure. Ces traditions se conservèrent pendant le moyen âge; on
connaissait les bonnes carrières, et la pierre que l'on employait était
généralement choisie avec soin. Il n'est pas de contrée en Europe qui
fournisse une quantité de pierres à bâtir aussi variées et aussi bonnes
que la France.
Si l'on jette les yeux sur la carte géologique de la France, on
observera que depuis Mézières, en remontant la Meuse et en se dirigeant
vers le sud-ouest par Chaumont, Châtillon-sur-Seine, Clamecy, la
Charité, Nevers, la Châtre, Poitiers et Niort, puis descendant vers le
sud-est par Ruffec, Nontron, Exideuil, Souillac, Figeac, Villefranche,
Mende, Millaud, puis remontant par Anduze, Alais, Largentière et Privas,
on suit une chaîne non interrompue de calcaire jurassique que l'on
retrouve encore après avoir traversé le Rhône, en remontant l'Ain depuis
Belley jusqu'à Salins, et le Doubs depuis Pontarlier jusqu'à la limite
de la forêt Noire. Vers le nord, de Sablé jusqu'à l'embouchure de
l'Orne, s'allonge une branche de cette chaîne qui semble avoir été
disposée pour répartir sur toutes les provinces de la France les
matériaux les plus favorables à la construction. Dans les cinq grandes
divisions que forme cette chaîne, on trouve dans la première, au nord,
la craie à Troyes, à Arcis, à Châlons-sur-Seine, et à Reims; les
calcaires grossiers dans les bassins de la Seine, de l'Oise, de l'Aisne
et de la Marne, les grès vers l'ouest; de l'autre côté de la branche
jurassique se dirigeant vers la Manche, dans la seconde division, le
granit, des calcaires grossiers; dans la troisième, sur la rive gauche
de la Garonne, les grès verts et les grès de Fontainebleau, jusques au
pied des Pyrénées; dans la quatrième, au centre, les granits, les
terrains cristallisés, et enfin, dans la cinquième, qui comprend le bas
bassin du Rhône, les grès et le calcaire alpin. Ajoutons à cette
collection les terrains volcaniques, laves et basaltes au centre, et
nous aurons un aperçu des richesses que possède la France en matériaux
propres à bâtir.
Jusqu'à la fin du XIIe siècle, les constructeurs ont évidemment reculé
devant l'emploi des matériaux d'une grande dureté, comme le granit; ils
cherchaient les pierres d'une dureté moyenne, et les employaient, autant
que faire se pouvait, en petits échantillons: et telle est la
répartition des terrains sur la surface de la France, qu'il n'était
jamais besoin d'aller chercher des matériaux calcaires, ou des craies,
ou des grès tendres très-loin, si ce n'est dans quelques contrées, comme
la Bretagne, la Haute-Garonne et le Centre, vers Guéret et Aubusson. Les
établissements monastiques exploitèrent les carrières avec adresse et
soin: la maison mère de Cluny, établie sur terrain jurassique, ainsi que
celle de Clairvaux, semblèrent imposer à leurs filles l'obligation de se
fonder à proximité de riches carrières. Nous voyons, en effet, que la
plus grande partie des couvents dépendants de ces deux abbayes sont
bâtis, en France, sur cette chaîne jurassique qui coupe le territoire en
cinq grandes parts, et l'architecture de ces deux ordres, celle
particulièrement de l'ordre de Cluny, robuste, grande d'échelle, reçoit
une influence marquée de l'emploi des matériaux, tandis que dans les
contrées où les pierres à bâtir sont fines, basses ou tendres, comme
dans les bassins de la Seine et de l'Oise, par exemple, nous voyons que
l'architecture romane s'empreint de la nature même de la matière
employée.
Lorsque l'architecture gothique fut adoptée, elle sut tirer un
merveilleux parti des matériaux divers fournis par le sol. À dater du
XIIe siècle, on voit employer simultanément des pierres de qualités
très-diverses, suivant le besoin, ainsi qu'il est aisé de s'en
apercevoir en lisant notre article CONSTRUCTION. Alors on ne recule pas
devant des difficultés de transport qui devaient être considérables
lorsqu'il s'agissait de se procurer certaines pierres dont la qualité
était propre à un objet spécial. C'est ainsi, par exemple, que nous
voyons employer, pour les colonnes monolithes du choeur de Vézelay, bâti
vers 1190, des pierres dures de Coutarnoux, dont la carrière est à 30
kilomètres de l'abbaye, bien qu'on possédât des pierres propres à la
construction à une faible distance; qu'à Semur en Auxois, nous voyons
mettre en oeuvre cette admirable pierre de Pouillenay, qui prend le
poli; qu'à Sens on fait venir de la pierre de Paris pour bâtir la salle
synodale; qu'à Troyes, à la fin du XIIIe siècle, nous voyons les
constructeurs aller chercher du liais à Tonnerre pour bâtir l'église de
Saint-Urbain, qu'il eût été impossible d'élever avec d'autres matériaux;
que bien plus tard, à Paris, nous voyons les architectes demander de la
pierre à Vernon pour restaurer la rose de la sainte Chapelle et pour
élever certaines parties de l'hôtel de la Trémoille. Ces exemples, que
nous pourrions multiplier à l'infini, prouvent combien les constructeurs
de la période dite gothique portaient une attention scrupuleuse dans le
choix des pierres qu'ils mettaient en oeuvre. Lorsque le style gothique
fut définitivement admis sur toute la surface de la France, vers la fin
du XIIIe siècle, les constructeurs n'hésitèrent pas, pour se conformer
au goût du temps, à employer des pierres qui certes, par leur nature, ne
se prêtaient guère à recevoir ces formes. C'est ainsi que, vers 1270, on
élève le choeur de la cathédrale de Limoges en granit, celui de la
cathédrale de Clermont en lave de Volvic; que, vers le milieu du XVe
siècle, on construit le chevet de l'église abbatiale du mont
Saint-Michel en mer de même en granit, sans se préoccuper des
difficultés de taille que présente cette matière; qu'au commencement du
XIVe siècle on construit en grès très-dur le sanctuaire et le transsept
de l'ancienne cathédrale de Carcassonne (Saint-Nazaire).
À l'inspection des monuments élevés pendant le moyen âge, il est aisé de
reconnaître qu'alors, plus encore que pendant la période gallo-romaine,
on exploitait une quantité considérable de carrières qui depuis ont été
abandonnées, qu'on savait employer les pierres exploitées en raison de
leur qualité, mais avec une économie scrupuleuse; c'est-à-dire qu'on ne
plaçait pas dans un parement, par exemple, une pierre de qualité
supérieure convenable pour faire des colonnes monolithes, des corniches,
des chéneaux ou des meneaux. Ce fait est remarquable dans un de nos
édifices bâti avec un luxe de matériaux exceptionnel: nous voulons
parler de la cathédrale de Paris. Là les constructeurs ont procédé avec
autant de soin que d'économie dans l'emploi des matériaux. Les pierres
employées dans la cathédrale de Paris proviennent toutes des riches
carrières qui existaient autrefois sous la butte Saint-Jacques, et qui
s'étendent sous la plaine de Montrouge jusqu'à Bagneux et Arcueil.
La façade est entièrement construite en _roche_ et en _haut banc_ pour
les parements, en _liais tendre_ pour les grandes sculptures (banc qui
avait jusqu'à 0m,90 de hauteur) et en _cliquart_ pour les larmiers,
chéneaux, colonnettes (banc de 0m,45 de hauteur au plus). Le liais
tendre des carrières Saint-Jacques se comporte bien en délit, aussi
est-ce avec ces pierres qu'ont été faites les arcatures à jour de la
grande galerie sous les tours. Les cliquarts ont donné des matériaux
incomparables pour la rose et pour les grandes colonnettes de la
galerie, ainsi que pour tous les larmiers des terrasses. Parmi ces
matériaux, on rencontre aussi dans les parements et pour les
couronnements des contre-forts des tours l'ancien _banc royal_ de
Bagneux, qui porte 0m,70, et le _gros banc_ de Montrouge, qui porte
0m,65: ces dernières pierres se sont admirablement conservées. Dans les
fondations, nous avons reconnu l'emploi des _lambourdes_ de la plaine,
et surtout de la lambourde dite _ferme_, qui porte jusqu'à 1 mètre;
quelquefois, mais rarement, du _banc vert_.
Les grosses colonnes intérieures de la nef, qui ont 1m,30 de diamètre,
sont élevées par assises du _banc de roche_ basse de Bagneux ou de
Saint-Jacques, qui porte franc 0m,50 en moyenne. Mais les deux piliers à
sections rectilignes qui terminent la nef sur le transsept, lesquels
piliers ont une section relativement faible, vu le poids qu'ils ont à
porter, sont entièrement élevés en belles assises de cliquart de
Montrouge, lequel porte 0m,40 franc de bousin. Les arcs-doubleaux,
archivoltes et arcs ogives des voûtes sont généralement en _banc franc_
ou en _banc blanc_ de Montrouge, qui porte de 0m,30 à 0m,35. Ainsi les
constructeurs ont employé la pierre, toujours en conservant la hauteur
du banc de carrière, se contentant de la purger complétement du bousin
ou des délits marneux, mais sans faire de levées à la scie à grès[110].
De plus, ils posaient ces matériaux sur leur lit de carrière, lorsqu'ils
ne prenaient pas le parti de les poser franchement en délit comme étai
(voy. CONSTRUCTION), mettant en dessous le lit de dessous. Cette
précaution est surtout observée dans les assises en fondation.
Les constructeurs romans, ainsi que nous l'avons dit, cherchaient
surtout les pierres douces, les _lambourdes_, les _vergelés_, les _bancs
francs_. Le choeur de Maurice de Sully, sauf les piliers et les
colonnettes, est entièrement construit en matériaux d'une dureté
médiocre, bas et petits. Mais dès le commencement du XIIIe siècle, la
nouvelle école laïque cherche au contraire les matériaux très-fermes et
grands. C'est alors que dans la construction de la cathédrale de
Chartres on emploie ce calcaire de Berchère, d'un aspect si rude, mais
si solide, et qui donne des bancs de 1 mètre de hauteur sur des
longueurs de 3 à 4 mètres; qu'à la cathédrale de Reims on pose ces
assises de 1m,20 de hauteur en pierre introuvable aujourd'hui dans les
carrières qui les ont fournies, que l'on emploie les liais et les
cliquarts les plus durs, en ayant le soin de les purger des lits
tendres; que l'on repousse, autant que faire se peut, les bancs
friables, les pierres creuses et sans nerf.
La fin du XIIIe siècle apporte encore plus de soin dans le choix des
pierres. Il suffit d'examiner les constructions de l'église de
Saint-Urbain de Troyes, du choeur de Narbonne, des pignons du transsept
des cathédrales de Paris et de Rouen, de l'église abbatiale de
Saint-Ouen de Rouen, du château de Vincennes, pour reconnaître que les
constructeurs connaissaient parfaitement les qualités des matériaux
calcaires, et qu'ils les choisissaient avec une attention qui pourrait
nous servir d'exemple. Au XVe siècle, on incline à employer de
préférence les pierres douces, mais cependant celles-ci sont
scrupuleusement triées. Au XVIe siècle, trop souvent cette partie
importante de l'art de bâtir est négligée, les matériaux sont inégaux,
pris au hasard et employés sans tenir compte de leurs propriétés.
[Note 110: Alors la scie à grès n'était pas employée, et
il est bon nombre de départements, en France, où on ne
l'emploie pas encore. Ce sont ceux (il faut le dire) où l'on
bâtit le mieux.]