On donne aussi le nom de _pénétrations_ à ces formes prismatiques

verticales qui, dans l'architecture du XVe siècle, passent à travers les

bandeaux et se retrouvent à des hauteurs différentes (voy. l'article

TRAIT).

[Illustration: Fig. 1.]

PENTURE, s. f. Pièce de serrurerie employée pour suspendre les vantaux

de portes (voy. SERRURERIE).

PERRON, s. m. Pendant le moyen âge, le mot _perron_ s'emploie

communément pour désigner l'emmarchement extérieur qui donne entrée dans

la salle principale du château ou du palais, dans le lieu réservé aux

plaids, aux grandes assemblées.

Dans la _Chanson des Saxons_[90], les barons apportent à Charlemagne

chacun quatre deniers. L'empereur fait mettre la somme en monceau:

«Karles les a fait fondre à force de charbons.

Devant la maistre sale an fu faiz. i. perrons,

Li baron de Herupe (Angers) i escristrent lor nons;

Puis i fu mis li Karle, si que bien le savons,

Que jamais en Herupe n'iert chevages semons[91].»

Le perron est une de ces traditions des peuples du Nord dont l'origine

remonte bien loin dans les annales historiques. C'est la plate-forme des

Scythes, l'amoncellement de pierres sur lequel s'assied le chef de la

tribu; l'emblème du lieu élevé où se tiennent et d'où descendent les

races conquérantes et supérieures. Il serait intéressant de rechercher

et de réunir les origines de la plate-forme assise sur un emmarchement,

car c'est là un des monuments que l'on trouve sur la surface du globe

partout où une race supérieure s'est établie au milieu de peuplades

conquises. C'est du haut d'un perron que l'_imperator_ romain parle aux

troupes sous ses ordres. Le tribunal de campagne sur lequel s'assied le

général pour recevoir la soumission des vaincus, n'est-ce qu'un

amoncellement de pierres avec emmarchement[92]. C'est sur un perron que

l'auteur de la _Chanson de Roland_ fait mourir son héros, comme sur un

lieu sacré:

«Prist l'olifan, que reproce n'en ait,

E Durandal s'espée en l'altre main;

D'un arbaleste ne poest traire un quarrel;

Devers Espaigne en vait en un guaret,

Muntet sur un tertre desuz un arbre bele;

Quatre perrons i ad de marbre faite;

Sur l'erbe verte si est caeit envers,

Là s'est pasmet; kar la mort li est près[93].»

Dans les romans des XIe et XIIIe siècles, il est sans cesse question de

perrons au haut desquels se tiennent les seigneurs pour recevoir leurs

vassaux:

«Li dux s'asist sus un peon de marbre[94].»

C'est au bas du perron des palais que descendent les personnages qui

viennent visiter le suzerain; c'est là qu'on les reçoit, si l'on veut

leur faire honneur.

«De joiaus, de richesses trestous Paris resplent:

Au perron de la sale la roijne descent,

Maint haut baron l'adestrent moult debonairement,

Car de li honorer a chascun bon talent[95].»

Lorsque Guillaume d'Orange se rend auprès du roi de France après la

prise d'Orange, il arrive incognito:

«Li cuens Guillaumes descendi au perron

Mès ne trova escuier né garçon

Qui li tenist son auferrant gascon (son cheval).

Li bers l'atache à l'olivier réon[96].»

Les perrons des châteaux étaient accompagnés de montoirs (voy. MONTOIR):

«Sor les chevax monterent c'ou lor tint au perron[97]:

Fors de la salle aneit-un mis,

Un grant peron de marbre bis,

U li poisant hume munteient.

Qui de la Curt le Roi esteient[98].»

Le perron, comme nous l'avons vu déjà ci-dessus, est quelquefois un

monument destiné à perpétuer une victoire. Tel est celui que Charlemagne

fait élever à Trémoigne:

«An la cit de Tremoigne fist. i. perron lever

Large et gros et qarré an haut plus d'un esté;

Sa victoire i fist metre, escrire et seeler,

A beles letres d'or dou meillor d'outre-mer;

Ce fist-il que li Saisne s'i poïssent mirer;

Sovantes foiz avoient telant de reveler[99].»

Le perron était donc une marque de noblesse, un signe de puissance et de

juridiction. Les communes élevaient des perrons devant leurs hôtels de

ville, comme signe de leurs franchises; aussi voyons-nous que lorsque

Charles, duc de Bourgogne, a soumis le territoire de la ville de Liége,

en 1467, pour punir les bourgeois de leur révolte, et comme marque de

leur humiliation:

« Les turs, les murs, les portes,

Fist le duc mettre jus

Et toutes plaches fortes,

Encoire fist-il plus:

Car pour porter en Flandres

Fist hoster le perron,

Adfin que de leur esclandre

Puist estre mention[100].»

Ce passage fait comprendre toute l'importance qu'on attachait au perron

pendant le moyen âge, et comment ces degrés extérieurs étaient

considérés comme la marque visible d'un pouvoir seigneurial. Le sire de

Joinville rapporte qu'un jour allant au palais, il rencontra une

charrette chargée de trois morts qu'on menait au roi. Un clerc avait tué

ces trois hommes, lesquels étaient sergents du Châtelet et l'avaient

dépouillé de ses vêtements. Sortant de sa chapelle, le roi «ala au

perron pour veoir les mors, et demanda au prevost de Paris comment ce

avoit esté.» Le fait éclairci, et le clerc ayant agi bravement, dans un

cas de légitime défense: «Sire clerc, fist le roy, le rapport entendu,

vous avez perdu a estre prestre par vostre proesce, et par vostre

proesce je vous restieng à mes gages, et en venrez avec moy outre-mer.

Et ceste chose vous foiz-je encore, pour ce que je veil bien que ma gent

voient que je ne les soustendrai en nulles de leurs mauvestiés[101].»

Voilà donc un jugement rendu par le suzerain, en plein air, du haut du

perron de son palais.

Ces perrons, par l'importance même qu'ils prenaient dans les palais et

châteaux, étaient richement bâtis, ornés de balustrades et de figures

sculptées. Quelques seigneurs, d'après un usage qui semble fort ancien,

attachaient même parfois des animaux sauvages au bas des perrons, comme

pour en défendre l'approche. Un fabliau du XIIIe siècle[102] rapporte

qu'un certain sénéchal de la ville de Rome, homme riche et puissant,

avait attaché un ours au perron de son palais. En haut du perron du

château de Coucy, à l'entrée de la grand'salle, était une table portant

un lion de pierre, soutenue par quatre autres lions[103].

On nous pardonnera la longueur de ces citations; elles étaient

nécessaires pour expliquer l'importance des perrons pendant le moyen

âge. Nous allons examiner maintenant quelques-uns de ces monuments. L'un

des plus remarquables, bien qu'il ne fût pas d'une époque très-ancienne,

était le perron construit devant l'aile qui réunissait la sainte

Chapelle du palais à Paris à la grand'salle. Ce perron datait du règne

de Philippe le Bel, et avait été élevé par les soins d'Enguerrand de

Marigny. À l'avénement de Louis le Hutin, Enguerrand ayant été condamné

au gibet, son effigie fut «jettée du haut en bas des grands degrez du

palais[104]». Ce ne fut que vers la fin du dernier siècle que le grand

degré du palais fut détruit, pour être remplacé par le perron actuel

(voy. PALAIS, fig. 1). C'est devant cet emmarchement, un peu vers la

gauche, qu'était planté le may. Nous donnons (fig. 1) une vue

perspective du perron élevé au commencement du XIVe siècle[105].

Lorsqu'il fut détruit, des échoppes encombraient ses deux murs

d'échiffre et venaient s'accoler à la belle galerie d'Enguerrand; mais

la porte que l'on voit dans notre figure subsistait encore presque

entière, avec ses trois statues. Une voûte pratiquée sous le grand

palier supérieur permettait de communiquer d'un côté à l'autre de la

cour. Le perron du palais des comtes de Champagne, à Troyes, présentait

une disposition semblable, et datait du commencement du XIIIe siècle. Il

donnait directement entrée sur l'un des flancs de la grand'salle. Au bas

des degrés, à quelques mètres en avant, était placé un socle sur lequel

on coupait le poing aux criminels, après qu'on leur avait lu la sentence

qui les condamnait au dernier supplice[106]. Quelquefois ces perrons

étaient couverts en tout ou partie tel était celui du château de

Montargis (voy. ESCALIER, fig. 2), qui datait du XIIIe siècle, et se

divisait en trois rampes surmontées de combles en charpente.

Le château de Pierrefonds possédait un remarquable perron à la base de

l'escalier d'honneur, avec deux montoirs pour les cavaliers et une voûte

en arcs ogives, avec terrasse au-dessus. Nous donnons (fig. 2) le plan

de ce perron. L'escalier B permet d'arriver aux grandes salles du donjon

situées en A; il débouche vers la cour[107], sur un degré à trois pans.

Les deux montoirs sont en C; trois voûtes d'arête recouvrent

l'emmarchement. Une vue de ce perron, prise du point P (fig. 3), nous

dispensera d'entrer dans de plus amples détails. Il est peu de

dispositions adoptées dans la construction des châteaux du moyen âge qui

se soient perpétuées plus longtemps, puisque nous la voyons conservée

encore de nos jours.

Le grand escalier en fer à cheval du château de Fontainebleau, dont on

attribue la construction à Philibert Delorme, est une tradition des

perrons du moyen âge. Celui du château de Chantilly formait une loge,

avec deux rampes latérales, et datait du XVIe siècle[108].

Le perron était un signe de juridiction, et les prévôts rendaient la

justice en plein air, du haut de leur perron[109]; aussi les hôtels de

ville possédaient-ils habituellement un perron, et l'enlèvement de ce

degré avait lieu lorsqu'on voulait punir une cité de sa rébellion envers

le suzerain, comme nous l'avons vu ci-dessus à propos de l'insurrection

des gens de Liége.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Note 90: _Chanson des Saxons_, de Jean Bodel, poëte

artésien du XIIIe siècle.]

[Note 91: Chap. XLV.]

[Note 92: Voyez les bas-reliefs de la colonne

Trajane.--«_Ipse in munitione pro castris consedit: eo duces

producuntur_.» (_De bello gall._, lib. VII, reddition

d'Alise.)]

[Note 93: _La Chanson de Roland_, st. CLXV.]

[Note 94: _Ogier l'Ardenois_, vers 8517.]

[Note 95: _Li Romans de Berte aus grans piès_, chap. IX.]

[Note 96: _Guillaume d'Orange, La bataille d'Aleschans_,

vers 2568 et suiv.]

[Note 97: _La Chanson des Saxons_, chap. XXII.]

[Note 98: _Le lai_, de Laval; poésies de Marie de

France.]

[Note 99: _La Chanson des Saxons_, chap. CCXCVI.]

[Note 100: _Chants populaires_ du temps de Charles VII et

de Louis XI, publiés par M. Le Roux (de Lincy). Aubry, 1857.]

[Note 101: _Mémoires_ du sire de Joinville, § 64.]

[Note 102: _Le Chien et le Serpent_ (voy. Legrand

d'Aussy).]

[Note 103: Quelques fragments de ce monument existent

encore. Ils ont été déposés dans le donjon.]

[Note 104: _Antiquités de Paris_. Corrozet.]

[Note 105: Restaurée à l'aide des anciens plans du palais

et des deux dessins de la collection Lassus, qui ont été

lithographiés en fac-simile pour faire partie d'une

monographie du palais.]

[Note 106: Voyez le _Voyage archéologique dans le

département de l'Aube_, par Arnaud. Troyes, 1837.]

[Note 107: Voyez le plan joint à la _Notice sur le

château de Pierrefonds_, 3e édit., Viollet-le-Duc.]

[Note 108: Voy. Ducerceau, _Les plus excellents bâtiments

de France_.]

[Note 109: Voyez le conte du _Sacristain_ (Legrand

d'Aussy).]

PIERRE (_à bâtir_), s. f. Les Romains ont été les plus intelligents

explorateurs de carrières qui aient jamais existé. Les constructions de

pierre qu'ils ont laissées sont élevées toujours avec les meilleurs

matériaux que l'on pouvait se procurer dans le voisinage de leurs

monuments. Il n'existe pas d'édifice romain dont les pierres soient de

médiocre qualité; lorsque celles-ci faisaient absolument défaut dans un

rayon étendu, ils employaient le caillou ou la brique, plutôt que de

mettre en oeuvre de la pierre à bâtir d'une qualité inférieure; et si

l'on veut avoir de bonnes pierres de taille dans une contrée où les

Romains ont élevé des monuments, il ne s'agit que de rechercher les

carrières romaines. Cette règle nous a été souvent d'un grand secours,

lorsque nous avons eu à construire dans des localités où l'usage

d'employer les pierres de taille était abandonné depuis longtemps. Même

sur les terrains riches en matériaux propres à la construction, il est

intéressant d'observer comment les bâtisseurs romains ont su exploiter

avec une sagacité rare les meilleurs endroits, quelque difficile que fût

l'extraction. Ce fait peut être observé en Provence, en Languedoc, dans

le pays des Éduens (environs d'Autun), dans le Bordelais et la

Saintonge, et sur les côtes de la Méditerranée. On voit, par exemple,

sur la route romaine de Nice à Menton, au point où se trouve le monument

connu sous le nom de la _Turbie_, une carrière romaine demeurée intacte

depuis l'époque où fut élevé cet édifice Cette carrière, au milieu de

montagnes calcaires, est située sur un escarpement presque inaccessible

au-dessus de la petite ville de Monaco; c'est qu'en effet, il se trouve

sur ce point un banc épais de roches calcaires d'une qualité

très-supérieure. Ces traditions se conservèrent pendant le moyen âge; on

connaissait les bonnes carrières, et la pierre que l'on employait était

généralement choisie avec soin. Il n'est pas de contrée en Europe qui

fournisse une quantité de pierres à bâtir aussi variées et aussi bonnes

que la France.

Si l'on jette les yeux sur la carte géologique de la France, on

observera que depuis Mézières, en remontant la Meuse et en se dirigeant

vers le sud-ouest par Chaumont, Châtillon-sur-Seine, Clamecy, la

Charité, Nevers, la Châtre, Poitiers et Niort, puis descendant vers le

sud-est par Ruffec, Nontron, Exideuil, Souillac, Figeac, Villefranche,

Mende, Millaud, puis remontant par Anduze, Alais, Largentière et Privas,

on suit une chaîne non interrompue de calcaire jurassique que l'on

retrouve encore après avoir traversé le Rhône, en remontant l'Ain depuis

Belley jusqu'à Salins, et le Doubs depuis Pontarlier jusqu'à la limite

de la forêt Noire. Vers le nord, de Sablé jusqu'à l'embouchure de

l'Orne, s'allonge une branche de cette chaîne qui semble avoir été

disposée pour répartir sur toutes les provinces de la France les

matériaux les plus favorables à la construction. Dans les cinq grandes

divisions que forme cette chaîne, on trouve dans la première, au nord,

la craie à Troyes, à Arcis, à Châlons-sur-Seine, et à Reims; les

calcaires grossiers dans les bassins de la Seine, de l'Oise, de l'Aisne

et de la Marne, les grès vers l'ouest; de l'autre côté de la branche

jurassique se dirigeant vers la Manche, dans la seconde division, le

granit, des calcaires grossiers; dans la troisième, sur la rive gauche

de la Garonne, les grès verts et les grès de Fontainebleau, jusques au

pied des Pyrénées; dans la quatrième, au centre, les granits, les

terrains cristallisés, et enfin, dans la cinquième, qui comprend le bas

bassin du Rhône, les grès et le calcaire alpin. Ajoutons à cette

collection les terrains volcaniques, laves et basaltes au centre, et

nous aurons un aperçu des richesses que possède la France en matériaux

propres à bâtir.

Jusqu'à la fin du XIIe siècle, les constructeurs ont évidemment reculé

devant l'emploi des matériaux d'une grande dureté, comme le granit; ils

cherchaient les pierres d'une dureté moyenne, et les employaient, autant

que faire se pouvait, en petits échantillons: et telle est la

répartition des terrains sur la surface de la France, qu'il n'était

jamais besoin d'aller chercher des matériaux calcaires, ou des craies,

ou des grès tendres très-loin, si ce n'est dans quelques contrées, comme

la Bretagne, la Haute-Garonne et le Centre, vers Guéret et Aubusson. Les

établissements monastiques exploitèrent les carrières avec adresse et

soin: la maison mère de Cluny, établie sur terrain jurassique, ainsi que

celle de Clairvaux, semblèrent imposer à leurs filles l'obligation de se

fonder à proximité de riches carrières. Nous voyons, en effet, que la

plus grande partie des couvents dépendants de ces deux abbayes sont

bâtis, en France, sur cette chaîne jurassique qui coupe le territoire en

cinq grandes parts, et l'architecture de ces deux ordres, celle

particulièrement de l'ordre de Cluny, robuste, grande d'échelle, reçoit

une influence marquée de l'emploi des matériaux, tandis que dans les

contrées où les pierres à bâtir sont fines, basses ou tendres, comme

dans les bassins de la Seine et de l'Oise, par exemple, nous voyons que

l'architecture romane s'empreint de la nature même de la matière

employée.

Lorsque l'architecture gothique fut adoptée, elle sut tirer un

merveilleux parti des matériaux divers fournis par le sol. À dater du

XIIe siècle, on voit employer simultanément des pierres de qualités

très-diverses, suivant le besoin, ainsi qu'il est aisé de s'en

apercevoir en lisant notre article CONSTRUCTION. Alors on ne recule pas

devant des difficultés de transport qui devaient être considérables

lorsqu'il s'agissait de se procurer certaines pierres dont la qualité

était propre à un objet spécial. C'est ainsi, par exemple, que nous

voyons employer, pour les colonnes monolithes du choeur de Vézelay, bâti

vers 1190, des pierres dures de Coutarnoux, dont la carrière est à 30

kilomètres de l'abbaye, bien qu'on possédât des pierres propres à la

construction à une faible distance; qu'à Semur en Auxois, nous voyons

mettre en oeuvre cette admirable pierre de Pouillenay, qui prend le

poli; qu'à Sens on fait venir de la pierre de Paris pour bâtir la salle

synodale; qu'à Troyes, à la fin du XIIIe siècle, nous voyons les

constructeurs aller chercher du liais à Tonnerre pour bâtir l'église de

Saint-Urbain, qu'il eût été impossible d'élever avec d'autres matériaux;

que bien plus tard, à Paris, nous voyons les architectes demander de la

pierre à Vernon pour restaurer la rose de la sainte Chapelle et pour

élever certaines parties de l'hôtel de la Trémoille. Ces exemples, que

nous pourrions multiplier à l'infini, prouvent combien les constructeurs

de la période dite gothique portaient une attention scrupuleuse dans le

choix des pierres qu'ils mettaient en oeuvre. Lorsque le style gothique

fut définitivement admis sur toute la surface de la France, vers la fin

du XIIIe siècle, les constructeurs n'hésitèrent pas, pour se conformer

au goût du temps, à employer des pierres qui certes, par leur nature, ne

se prêtaient guère à recevoir ces formes. C'est ainsi que, vers 1270, on

élève le choeur de la cathédrale de Limoges en granit, celui de la

cathédrale de Clermont en lave de Volvic; que, vers le milieu du XVe

siècle, on construit le chevet de l'église abbatiale du mont

Saint-Michel en mer de même en granit, sans se préoccuper des

difficultés de taille que présente cette matière; qu'au commencement du

XIVe siècle on construit en grès très-dur le sanctuaire et le transsept

de l'ancienne cathédrale de Carcassonne (Saint-Nazaire).

À l'inspection des monuments élevés pendant le moyen âge, il est aisé de

reconnaître qu'alors, plus encore que pendant la période gallo-romaine,

on exploitait une quantité considérable de carrières qui depuis ont été

abandonnées, qu'on savait employer les pierres exploitées en raison de

leur qualité, mais avec une économie scrupuleuse; c'est-à-dire qu'on ne

plaçait pas dans un parement, par exemple, une pierre de qualité

supérieure convenable pour faire des colonnes monolithes, des corniches,

des chéneaux ou des meneaux. Ce fait est remarquable dans un de nos

édifices bâti avec un luxe de matériaux exceptionnel: nous voulons

parler de la cathédrale de Paris. Là les constructeurs ont procédé avec

autant de soin que d'économie dans l'emploi des matériaux. Les pierres

employées dans la cathédrale de Paris proviennent toutes des riches

carrières qui existaient autrefois sous la butte Saint-Jacques, et qui

s'étendent sous la plaine de Montrouge jusqu'à Bagneux et Arcueil.

La façade est entièrement construite en _roche_ et en _haut banc_ pour

les parements, en _liais tendre_ pour les grandes sculptures (banc qui

avait jusqu'à 0m,90 de hauteur) et en _cliquart_ pour les larmiers,

chéneaux, colonnettes (banc de 0m,45 de hauteur au plus). Le liais

tendre des carrières Saint-Jacques se comporte bien en délit, aussi

est-ce avec ces pierres qu'ont été faites les arcatures à jour de la

grande galerie sous les tours. Les cliquarts ont donné des matériaux

incomparables pour la rose et pour les grandes colonnettes de la

galerie, ainsi que pour tous les larmiers des terrasses. Parmi ces

matériaux, on rencontre aussi dans les parements et pour les

couronnements des contre-forts des tours l'ancien _banc royal_ de

Bagneux, qui porte 0m,70, et le _gros banc_ de Montrouge, qui porte

0m,65: ces dernières pierres se sont admirablement conservées. Dans les

fondations, nous avons reconnu l'emploi des _lambourdes_ de la plaine,

et surtout de la lambourde dite _ferme_, qui porte jusqu'à 1 mètre;

quelquefois, mais rarement, du _banc vert_.

Les grosses colonnes intérieures de la nef, qui ont 1m,30 de diamètre,

sont élevées par assises du _banc de roche_ basse de Bagneux ou de

Saint-Jacques, qui porte franc 0m,50 en moyenne. Mais les deux piliers à

sections rectilignes qui terminent la nef sur le transsept, lesquels

piliers ont une section relativement faible, vu le poids qu'ils ont à

porter, sont entièrement élevés en belles assises de cliquart de

Montrouge, lequel porte 0m,40 franc de bousin. Les arcs-doubleaux,

archivoltes et arcs ogives des voûtes sont généralement en _banc franc_

ou en _banc blanc_ de Montrouge, qui porte de 0m,30 à 0m,35. Ainsi les

constructeurs ont employé la pierre, toujours en conservant la hauteur

du banc de carrière, se contentant de la purger complétement du bousin

ou des délits marneux, mais sans faire de levées à la scie à grès[110].

De plus, ils posaient ces matériaux sur leur lit de carrière, lorsqu'ils

ne prenaient pas le parti de les poser franchement en délit comme étai

(voy. CONSTRUCTION), mettant en dessous le lit de dessous. Cette

précaution est surtout observée dans les assises en fondation.

Les constructeurs romans, ainsi que nous l'avons dit, cherchaient

surtout les pierres douces, les _lambourdes_, les _vergelés_, les _bancs

francs_. Le choeur de Maurice de Sully, sauf les piliers et les

colonnettes, est entièrement construit en matériaux d'une dureté

médiocre, bas et petits. Mais dès le commencement du XIIIe siècle, la

nouvelle école laïque cherche au contraire les matériaux très-fermes et

grands. C'est alors que dans la construction de la cathédrale de

Chartres on emploie ce calcaire de Berchère, d'un aspect si rude, mais

si solide, et qui donne des bancs de 1 mètre de hauteur sur des

longueurs de 3 à 4 mètres; qu'à la cathédrale de Reims on pose ces

assises de 1m,20 de hauteur en pierre introuvable aujourd'hui dans les

carrières qui les ont fournies, que l'on emploie les liais et les

cliquarts les plus durs, en ayant le soin de les purger des lits

tendres; que l'on repousse, autant que faire se peut, les bancs

friables, les pierres creuses et sans nerf.

La fin du XIIIe siècle apporte encore plus de soin dans le choix des

pierres. Il suffit d'examiner les constructions de l'église de

Saint-Urbain de Troyes, du choeur de Narbonne, des pignons du transsept

des cathédrales de Paris et de Rouen, de l'église abbatiale de

Saint-Ouen de Rouen, du château de Vincennes, pour reconnaître que les

constructeurs connaissaient parfaitement les qualités des matériaux

calcaires, et qu'ils les choisissaient avec une attention qui pourrait

nous servir d'exemple. Au XVe siècle, on incline à employer de

préférence les pierres douces, mais cependant celles-ci sont

scrupuleusement triées. Au XVIe siècle, trop souvent cette partie

importante de l'art de bâtir est négligée, les matériaux sont inégaux,

pris au hasard et employés sans tenir compte de leurs propriétés.

[Note 110: Alors la scie à grès n'était pas employée, et

il est bon nombre de départements, en France, où on ne

l'emploie pas encore. Ce sont ceux (il faut le dire) où l'on

bâtit le mieux.]

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 10 / 44 段