Les peintres décorateurs du moyen âge ont poussé aussi loin que possible

cette connaissance de la valeur des tons, de leur influence et de leur

harmonie; et si les essais qu'on a tentés de nos jours n'ont guère

réussi, ce n'est point à ces peintres qu'il faut s'en prendre, mais à

notre ignorance à peu près complète en ces matières. Le système

harmonique simple pour les parties verticales plus près de l'oeil,

composé déjà pour les voûtes, employé dans la décoration de l'église des

Jacobins d'Agen, établit une transition des plus intéressantes à

observer. Les décorateurs de cette salle ont été avares de bleu, et

cependant, ne l'employant qu'en très-petites surfaces, ils ont

immédiatement admis le pourpre, le vert et les filets noirs. Ils n'ont

admis que deux tons bleus, le bleu intense (valeur indigo, mais moins

azuré), et le bleu limpide (cobalt mélangé de blanc); quant au pourpre,

il est brillant, comme celui qu'on pourrait obtenir avec un glacis de

laque garance avec une pointe de bleu minéral sur une assiette de

mine-orange posée claire. Les touches vertes, très-rares d'ailleurs,

sont vives et tendent au jaune. Les bruns rouges sont éclatants, ils ont

la valeur du vermillon avec plus de transparence. Les jaunes sont du

plus bel ocre mélangé parfois d'une pointe de cinabre. D'or il n'en est

pas une parcelle; c'est que l'or est commandé par la présence du bleu en

grande surface. Nous l'avons dit tout à l'heure, le bleu est une couleur

qui rayonne plus qu'aucune autre, c'est-à-dire que sa présence altère

jusqu'à un certain point tous les autres tons; avec le bleu le rouge

chatoie, le jaune verdit, les tons intermédiaires grisonnent ou sont

criards. L'or seul, par ses reflets métalliques, peut rétablir

l'harmonie entre les tons, quand le bleu apparaît en grande surface.

L'or a cette qualité singulière, bien qu'il donne une gamme de tons

jaunes, de ne pas être verdi par le bleu et de ne pas altérer son éclat.

Il prend, dans ses ombres, des tons chauds qui tiennent lieu du brun

rouge que nous interposions ci-dessus entre le jaune ocre et le bleu;

dans les demi-teintes, il acquiert des reflets verdâtres qui ont une

valeur puissante et qui azurent le bleu. Dans les clairs, il scintille

et prend un éclat qui ne peut être altéré par aucun ton, si brillant

qu'il soit. L'or devient ainsi comme un thème dominant des accords,

thème assez puissant pour maintenir l'harmonie entre des tons si heurtés

qu'ils soient. Il empêche le rayonnement du bleu, et l'azure tellement,

qu'il faut le verdir pour qu'il ne paraisse pas violet; il éclaircit le

rouge (vermillon) par la chaleur extraordinaire de ses ombres; il donne

aux verts un éclat qu'ils ne pourraient avoir à côté de surfaces bleues;

il réchauffe le pourpre par ses demi-teintes verdâtres. Ce n'est donc

pas un désir assez vulgaire de donner de la richesse à une décoration

peinte qui a fait employer l'or en si grande quantité pendant le XIIIe

siècle, c'est un besoin d'harmonie imposé par l'adoption du bleu en

grande surface, et l'adoption du bleu en grande surface est commandée

par les vitraux colorés. Cette question mérite d'être examinée. Au XIIe

siècle, ainsi que nous l'avons vu, on avait adopté une harmonie

décorative simple et claire, composée de blanc, de tons jaunes, brun

rouge, verdâtres, gris, gris ardoise, gris noir. Lorsque l'on en vint à

poser des verrières très-vivement colorées, et que la lumière, éclairant

les intérieurs, fut décomposée par l'interposition de ces vitraux, on

s'aperçut bientôt que ces tons clairs s'alourdissaient et prenaient un

aspect louche: on multiplia les traits noirs pour rendre de l'éclat à

ces peintures; mais le noir lui-même, sous le rayonnement des verrières

colorées, grisonnait. On mit des touches bleues, mais il était difficile

de les harmoniser avec les jaunes ocres, et en petite surface ces bleus

faisaient taches. Alors on prit un parti franc, on osa coucher des

voûtes entièrement en bleu, non pas en bleu pâle comme dans certaines

décorations de l'époque romane, mais en bleu pur, vif, éclatant. Il ne

fallut qu'un essai de ce genre pour faire voir que cette hardiesse

devait faire modifier tout le système harmonique de la peinture

décorative. D'abord, les voûtes bleues éclairées par la lumière

décomposée des vitraux prirent un aspect tellement azuré, qu'elles

paraissaient presque violettes, d'un ton lourd que rien ne pouvait

soutenir. Sur ces voûtes bleues on essaya, comme correctif et pour

rendre au bleu sa valeur réelle, de poser des touches rouges, mais le

chatoiement du rouge sur le bleu ne faisait qu'azurer davantage cette

couleur. On essaya des étoiles blanches, mais les étoiles blanches

paraissaient grises; puis enfin on appliqua des étoiles d'or.

Immédiatement le bleu prit sa valeur, et au lieu de paraître écraser le

vaisseau, il s'éleva et acquit de la transparence. Soit que ces touches

d'or prissent la lumière, soit qu'elles restassent dans l'ombre, dans le

premier cas, leur éclat jaune, brillant, métallique, adoucissait le ton

bleu, dans le second, leur valeur d'un jaune brun très-chaud le

bleuissait. Alors on put modifier ce ton bleu sans inconvénient, on le

verdit un peu pour lui enlever tout aspect violet. Mais ce point de

départ si intense, si brillant, si puissant, devait faire changer toute

la gamme des tons admis jusqu'alors. Pour soutenir des voûtes bleues

rehaussées de points d'or, aucune couleur n'était trop brillante ni trop

intense, il fallut admettre le vermillon, et même le vermillon glacé de

laque, les verts brillants, les pourpres transparents, et au milieu de

tout cela jeter l'or comme élément harmonique, saillant, dominant le

tout. On alla même jusqu'à plaquer des fonds d'émail ou de verre coloré

et doré simulant un émail, des gaufrures dorées, des applications de

verroteries. C'est ainsi que fut comprise la coloration de la sainte

Chapelle du palais. Aucun genre de décoration n'est plus entraînant que

la peinture. Si vous montez un ton, il faut monter tous les autres pour

conserver l'accord; la première couche de couleur que vous posez sur une

partie est une sorte d'engagement que vous vous imposez, qu'il faut

rigoureusement tenir jusqu'au bout, sous peine de ne produire qu'un

barbouillage repoussant. Depuis longtemps on se tire d'affaire avec de

l'or; quand l'harmonie ne peut se soutenir, qu'elle n'a pas été

calculée, on prodigue l'or. Mais l'or (qu'on nous permette l'expression)

est un épice, ce n'est pas un mets; en jeter partout, toujours et à tout

propos, peut-être n'est-ce qu'un aveu d'impuissance. Il est des

peintures d'un aspect très-riche sans que l'or y entre pour la plus

faible parcelle. L'or est l'appoint presque obligé du bleu; mais on peut

produire un effet très-brillant sans bleu, et par conséquent sans or.

Les peintures du donjon de Coucy, où il n'entre pas une parcelle de bleu

ni d'or, sont vives, gaies, harmonieuses, chaudes et riches. Celles du

réfectoire de la commanderie du Temple, à Metz[79], sont d'un éclat

merveilleux, et l'or ni le bleu ne s'y trouvent. Cette peinture date de

la première moitié du XIIIe siècle; elle décore une salle composée de

deux nefs, avec une épine de colonnes portant un plafond en charpente

(fig. 14, voy. le plan A). Sur les colonnes est posée une poutre

maîtresse qui reçoit un solivage. La poutre, les solives et les parois

de la muraille sont entièrement revêtues de peintures. En B, nous

indiquons la peinture des murailles dont le fond se modifie, comme

dessin, à chaque travée. Toute l'ornementation ne comporte que le blanc

pour les fonds, le jaune (ocre) et le rouge (ocre). Entre chaque solive

_a_ est un dessin représentant des animaux se détachant en brun rouge

vif sur fond blanc. Au-dessous est une frise _b_ dont l'ornement est

blanc sur fond brun rouge clair, avec redessinés brun rouge foncé. Puis,

au droit de chaque colonne, un dais _c_ tracé de même en brun rouge,

avec figure _d_. Entre chaque dais les fonds _e_ se composent d'un semis

brun rouge sur blanc. Le soubassement _f_ consiste en de larges

denticules brun rouge, avec intervalles jaune ocre _g_ et feuillages

brun rouge clair rehaussés de traits noirs. La poutre maîtresse,

par-dessous, donne le dessin _h_ composé d'un onde brun rouge sur le

blane, avec larges bordures jaunes. Les solives _i_ sont toutes variées:

les unes figurent un vairé blanc sur fond gris, avec filets brun rouge;

d'autres, des chevrons alternativement blancs, rouges et jaunes séparés

par des traits noirs. Sur ces faces, la poutre maîtresse _l_ présente

des chevaliers chargeant peints et redessinés en rouge brun sur fond

blanc, avec rosettes également rouges. Toute la décoration de cette

salle ne consiste donc qu'en deux tons, le jaune ocre et le rouge ocre

sur fond blanc, avec quelques rares touches grises. À l'aide de ces

moyens si simples, l'artiste a cependant obtenu un effet très-brillant,

très-vif et d'une harmonie parfaite. Mais ici le bleu ni l'or

n'interviennent dans la peinture.

On observera que les parties qui figurent des membres d'architecture,

comme le dais _c_, par exemple, ne prétendent pas simuler une

ornementation en relief. Cette architecture peinte est toute de

convention; c'est un hiéroglyphe. On ne songeait pas alors, pas plus que

pendant la bonne antiquité, à faire des trompe-l'oeil. Cette façon

d'interpréter en peinture certaines formes architectoniques mérite

quelque attention, c'est une partie importante de cet art. Il ne s'agit

point de reproduire exactement les dimensions relatives, le modelé,

l'apparence réelle des reliefs, des moulures, des colonnes et des

chapiteaux, mais d'interpréter ces formes et de les faire entrer dans le

domaine de la peinture. De fait, si l'on prétend modeler, par exemple,

une arcature en pierre par des tons, admettant que l'on puisse produire

quelque illusion sur un point, il est certain qu'en regardant ce

trompe-l'oeil obliquement, non-seulement l'illusion est impossible, mais

ces surfaces qui n'ont pas de saillies, ces moulures et profils qui ne

se soumettent pas aux lois de la perspective, produisent l'effet le plus

désagréable. Le trompe-l'oeil, dans ce cas, est une satisfaction puérile

que se donne le peintre à lui-même, considérant l'objet qu'il veut

rendre sur un point; il ne fait pas une peinture décorative, mais

seulement un tour d'adresse. La belle antiquité et le moyen âge n'ont

pas compris de cette manière la peinture décorative. Les peintres du

XIIIe siècle voulaient-ils décorer un soubassement par une arcature que

l'architecte n'avait pu obtenir en réalité, ils interprétaient les

formes architectoniques de cette manière (fig. 15[80]). À l'aide de

couchés à plat en ocre jaune et de dessins brun rouge sur fond blanc,

ils obtenaient une décoration très-riche, très-facile à exécuter, peu

dispendieuse, et qui, en réalité, produit un effet beaucoup plus

décoratif que ne pourrait le faire une peinture en trompe-l'oeil. Ici

les tympans entre les arcs, et les voiles tendus, ainsi que le filet J,

sont couchés en ocre jaune; tout le reste de l'arcature, ainsi que les

redessinés et bordures des voiles, les ornements des tympans, est en

brun rouge; le fond est blanc laiteux. Ces procédés si simples, que l'on

peut faire employer par les ouvriers les plus ordinaires, expliquent

comment la peinture s'appliquait alors aussi bien à des édifices

modestes qu'à des chapelles et à des salles somptueuses. Supposons le

fond de cette arcature en bleu intense, les formes en or redessinées de

noir, les voiles et tympans pourpre clair ou vert clair avec

damasquinage d'or, et nous aurons un soubassement d'une extrême

richesse, qui cependant ne présentera aucune difficulté d'exécution.

Dans la peinture modeste comme dans la peinture somptueuse, nous aurons

une dose égale d'art; cela, en vérité, vaut mieux que les marbres

peints, et l'apparence grossière et barbare de la richesse que l'on

cherche généralement dans la peinture décorative, en essayant, sans

jamais y parvenir, bien entendu, à tromper le spectateur sur la valeur

réelle de l'objet décoré. Nous avons conservé quelques restes de ces

bonnes traditions dans nos papiers peints. Aussi se vendent-ils dans le

monde entier comme des oeuvres d'art.

On a vu précédemment que les verrières très-colorées avaient imposé une

grande variété et une grande intensité de tons dans la peinture murale,

ainsi que l'appoint de l'or. Mais des raisons d'économie ne permettaient

pas toujours d'adopter résolûment cette harmonie compliquée que l'on ne

pouvait obtenir qu'avec des ressources étendues. Il est intéressant de

voir comment les artistes se sont tirés d'affaire en pareil cas, en ne

pouvant employer l'or, ni le bleu par conséquent, et en se bornant à

l'harmonie simple, celle qui ne comporte que le rouge, le jaune, le

blanc, le noir et quelques intermédiaires, comme le gris et le vert.

Le choeur de l'église Saint-Nazaire de Carcassonne, ancienne cathédrale,

est une véritable lanterne garnie de vitraux d'un éclat et d'une

richesse de ton incomparables. Pour soutenir la coloration translucide

de ces verrières, on a cru devoir peindre ce choeur, mais probablement

les ressources étaient minimes, et l'on a visé à l'économie. Ne pouvant

employer l'or, les peintres n'ont pas adopté le bleu; ils se sont

contentés de l'harmonie simple, et voici comment ils ont procédé. Les

verrières formant la surface totale des parois, il ne restait à peindre

que l'arcature du soubassement, les piles et la voûte. La figure 16,

donnant la projection horizontale de cette voûte, on a réservé le

triangle A pour y tracer un sujet: _le Christ dans sa gloire_; tous les

autres triangles ont été divisés aux clefs par des bandes _b_. Dans les

quatre demi-triangles _c_ ont été tracées des figures d'anges sur fonds

blancs étoilés de rouge. Quant aux autres fonds des voûtes, ils ont été

alternativement couchés en blanc et en ocre rouge, ainsi que l'indique

le tracé, la lettre B marquant les fonds blancs et la lettre R les fonds

rouges. Cela était hardi, on en conviendra. Pour soutenir la valeur de

ces tons placés sous les voûtes, non-seulement celles-ci ont été coupées

par les bandes des clefs, mais elles ont été bordées d'ornements

très-vifs de tons et très-détaillés. Les nervures ont été de même

couvertes d'ornements menus d'une extrême vivacité. Voici (fig. 17) un

détail de la partie de la voûte occupée par le Christ. Le personnage

divin est vêtu d'une robe pourpre se rapprochant du violet, avec

doublure vert clair; son nimbe seul est or; aussi la seconde auréole

_a_, peinte derrière ses épaules, est-elle bleue. C'est la seule touche

bleue de toute la voûte. Le fond du Christ est rouge vif, les animaux

sont en grisaille, ainsi que l'auréole externe. Le fond des séraphins

est brun rouge. Les deux anges et les deux séraphins sont en grisaille,

avec ailes jaunes. Quant au fond F des autres grands anges, il est blanc

étoilé de rouge, comme nous l'avons dit. Ceux-ci sont vêtus de jaune,

avec ailes en grisaille. La figure 18 donne les détails de la peinture

de ces voûtes. En A est l'arc-doubleau, tracé en A' sur la fig. 17. Le

listel _b_ est peint de carrés alternativement vermillon et brun rouge

bordés de larges traits noirs, avec demi-carrés ocre jaune. La gorge _c_

est brun rouge. Le boudin _d_ est orné d'une torsade alternativement

noire, ocre jaune et brun rouge, chaque ton étant séparé par un filet

blanc. La gorge _d'_ est brun rouge. Le second listel _e_ est rempli par

de petits quatre-feuilles ocre jaune et brun rouge bordés d'un filet

blanc, avec fond noir. La gorge _f_ est brun rouge. Le second boudin

possède sur sa partie supérieure des carrés vermillon bordés de filets

blancs; le fond est ocre jaune; la gorge au-dessous est ocre jaune. Le

listel _h_ se décore par des quatre-feuilles alternativement brun rouge

et ocre jaune sur fond noir et bordés de filets blanc.

Les arêtes B ont leur listel _i_ semblable au listel _e_. La gorge _k_

est brun rouge, le boudin _l_ torsadé comme le boudin _d_. La gorge _m_

possède des petits carrés gris ardoise sur fond ocre jaune, avec filet

blanc inférieur. Le boudin extrême _n_ est couvert de quatre-feuilles

vermillon sur fond noir, avec filets blancs. Le filet extrême _o_ est

également blanc. En C, nous donnons l'une des bordures couchées sur les

voûtes à côté des arêtes; ces bordures sont toutes à peu près

semblables. Le fond du dessin est brun rouge vif; les quatre-feuilles

vermillon, avec carrés noir-bleu; ils sont cernés d'un trait noir et

d'un bord blanc; les carrés intermédiaires sont ocre jaune et le petit

enroulement blanc. Un large filet blanc borde ces bandes; il est doublé

d'un autre filet brun rouge clair, avec carrés gris ardoise et traits

noirs. L'une des étoiles est figurée en _p_. Ces étoiles, qui sont

rouges sur les fonds blancs des voûtes, sont blanches sur les fonds brun

rouge. En D, nous donnons une des bandes de clefs des voûtes; leur

coloration consiste en un ornement blanc quelque peu modelé de traits

rouges, sur fond vermillon; un large filet brun rouge les divise par le

milieu dans leur longueur; des filets blancs arrêtent les fonds

vermillon et sont bordés extérieurement de filets noirs. Ces voûtes

étant supportées par des faisceaux de fines colonnettes, celles-ci sont

simplement colorées de tons alternativement jaunes et rouges, avec

gorges noires ou rouges garnies de carrés noirs et filets blancs; les

chapiteaux ont leurs feuillages peints en ocre jaune sur fond brun

sombre. À l'entrée du choeur, des demi-colonnes G d'un assez fort

diamètre, 0m,40, sont décorées de peintures dont nous donnons le détail

développé en G'. Ce sont des carrés à quatre lobes alternativement vert

bleu et ocre jaune, sur les fonds desquels se détachent des ornements

jaune foncé sur le bleu verdâtre, blancs sur le jaune. Les intervalles

_t_ sont ocre jaune, avec ornements blancs dont nous traçons un fragment

à une plus grande échelle en S. Les carrés lobés sont cernés d'un trait

brun rouge et d'un champ blanc. Les filets externes de la demi-colonne

sont blancs, brun rouge et ocre jaune. Sous les fenêtres il règne une

arcature très-riche[81] peinte d'écus armoyés sur des fonds verts. Des

mitres surmontent les écus. Les boudins sont ornés de torsades blanches,

noires et rouges; les gorges, de tons verts, avec carrés semés noirs.

Des filets blancs et rouges bordent les fonds. Malgré l'éclat des

vitraux, cette coloration se soutient et s'harmonise parfaitement avec

les tons translucides. Ces voûtes à triangles blancs et rouges alternés,

avec leurs bandes de clefs d'un ton brillant, et leurs bordures riches,

sont d'un effet très-chaud et très-solide. Les membres de

l'architecture, vivement détachés par des détails très-fins où le noir

joue un rôle important, se distinguent bien des remplissages, tout en

paraissant légers. Ces peintures datent du commencement du XIVe siècle,

comme la construction elle-même.

Il était nécessaire de prendre un parti franc lorsqu'on prétendait

décorer de peintures l'architecture dite gothique. Il fallait que cette

peinture laissât dominer entièrement l'éclat des vitraux colorés, ou

qu'elle pût soutenir cet éclat et y participer; il était important

surtout que les formes de la construction, qui ont une si grande

importance à dater du XIIIe siècle dans les édifices, fussent accusées

nettement par le système de peinture. Si l'on admettait les voûtes

bleues étoilées d'or, par exemple, il fallait que les nervures des

voûtes fussent assez brillamment colorées pour soutenir ces fonds

puissants de ton et les renvoyer pour ainsi dire à un autre plan. L'or

était d'un grand secours en ces occasions, ainsi que le noir cernant des

tons vifs, comme le vermillon et le vert. La peinture des nerfs de

voûtes ainsi montée, il fallait, pour la soutenir, des tons non moins

vifs sur les faisceaux composant les piles, d'autant que le rayonnement

des couleurs des vitraux tendait à atténuer la coloration de ces piles,

souvent très-minces. Ce n'était alors que par des gorges d'un ton

très-chaud et très-sombre, comme le brun rouge glacé de laque, ou le

pourpre très-puissant, ou le noir brun, que l'on pouvait combattre le

grisonnement que répandait le rayonnement des verrières sur ces surfaces

voisines. Il fallait même, pour donner à certaines couleurs, comme le

vermillon, tout leur éclat, les semer de touches opposées. Ainsi sur la

colonnette couchée en vermillon, on semait des touches bleu clair

cernées toujours de noir; ou sur la colonnette couchée en bleu clair,

des touches d'un pourpre vif; sur celle couchée en bleu intense, des

touches pourpre rose. L'or venait aussi, bien entendu, prêter son éclat

à ces faisceaux de colonnettes dévorées par la juxtaposition des

couleurs translucides, lorsque le bleu entrait pour une grande part dans

l'harmonie générale. Les arcatures ou tapisseries disposées au-dessous

des fenêtres, moins dévorées par les vitraux et plus près de l'oeil,

pouvaient reprendre des tons plus doux et plus clairs, et alors les

faisceaux de colonnettes passant devant elles se détachaient en vigueur

et en éclat. Ce parti était parfaitement compris dans la peinture de la

sainte Chapelle haute du palais[82]. En effet, dans le système de

peinture adopté pour cet intérieur, toutes les parties qui portent, qui

forment l'ossature et les nerfs de l'édifice, se détachent en vigueur et

en éclat. Les fonds sont au contraire doux et tenus au second plan.

Les peintres décorateurs du moyen âge, pour circonscrire le rayonnement

des vitraux colorés, employaient certains moyens d'un effet sûr. Si les

fenêtres possédaient des ébrasements, comme au commencement du XIIIe

siècle, par exemple, ceux-ci étaient décorés d'ornements très-vivement

accusés par la différence des tons. Ces dessins étaient noirs et blancs,

comme celui présenté en A dans la figure 19, ou brun rouge noir et

blanc, comme celui tracé en B. Ces couleurs tranchées, atténuées par

l'effet de la lumière décomposée passant à travers des vitraux colorés,

conservaient assez de vigueur et de netteté pour border les peintures

translucides, et prenaient des tons harmonieux par le rayonnement de ces

peintures. Si les fenêtres, comme la plupart de celles qui se voient

dans les édifices du milieu des XIIIe siècle, se composaient de meneaux

formant de légers faisceaux de colonnettes, celles-ci se couvraient de

tons très-voisins du noir, ainsi que le brun rouge foncé, le vert bleu

très-intense, l'ardoise sombre, le pourpre brun. Ces lignes obscures

faisaient un encadrement à la verrière; mais cependant les vitraux

colorés étant toujours bordés d'un mince filet de verre blanc, comme

pour les mettre en marge et empêcher la bavure des tons translucides sur

l'architecture, le long de ce filet blanc transparent on peignait le

solin en vermillon, afin de mieux faire ressortir l'éclat de la ligne

lumineuse (voy. VITRAIL).

Indépendamment de la coloration et du système harmonique des tons de la

peinture décorative, les artistes des XIIe et XIIIe siècles notamment

donnaient aux dessins des ornements peints des formes qui convenaient à

la place qu'ils occupaient dans l'architecture. En effet, le dessin d'un

ornement appliqué sur une surface modifie sensiblement celle-ci, comme

nous l'avons indiqué sommairement dans la figure 6. Les litres, les

bandeaux, se couvrent d'ornements courant horizontalement. Les piliers,

les colonnes, les surfaces verticales, qui portent et doivent paraître

rigides, ont leur surface occupée par des ornements ascendants.

Voici quelques exemples (fig. 20) d'ornements empruntés à des peintures

couvrant des colonnes des XIIe et XIIIe siècles. L'exemple A provient de

colonnes des chapelles absidales de Saint-Denis. Il présente une torsade

vert clair sur fond blanc jaune, bordée d'un filet brun rouge, avec

perlé blanc à cheval sur le rouge et le vert[83]. Les exemples B

proviennent de colonnes de l'église de Romans (Drôme). Celui B donne un

treillis de feuillages rouges sur fond vert bleu; celui B_a_, un losangé

vert bleu, avec dessins brun rouge sur fond blanc; celui B_b_, un vairé

brun sombre et vert sur blanc; celui B_c_, un chevronné vert et rouge

sur fond blanc, avec filet brun interposé. Le dessin C, qui est tracé

sur un fût d'une colonne de l'église Saint-Georges de Boscherville, est

un chevronné rouge laqueux et vert vif sur fond blanc, avec filet brun

rouge vif interposé[84]. L'exemple D, très-fréquent au XIIIe siècle,

donne aux colonnes de la finesse et de la rigidité. Les ressauts des

lignes verticales ont l'avantage de faire sentir la surface cylindrique

de la colonne, toujours détruite par les cannelures, surtout si ces

colonnes sont grêles. C'est ce besoin de conformer l'ornement peint à la

structure, et d'appuyer même celle-ci par le genre de peinture, qui a

fait adopter ces _appareils_ si fréquents dans la décoration colorée des

XIIe et XIIIe siècles particulièrement. Ces appareils sont très-simples

ou riches, ainsi que le fait voir la figure 21, blancs sur fond jaune

ocre, ou, plus fréquemment, brun rouge sur fond blanc ou sur fond jaune

pâle; les lignes ainsi _filées_ au pinceau sur de grandes surfaces,

simples, doublées, triplées ou accompagnées de certains ornements,

présentent une décoration très-économique, faisant parfaitement valoir

les litres, les bandeaux, les faisceaux de colonnes, les bordures

couvertes d'une ornementation plus compliquée et de couleurs brillantes.

Dans les intérieurs, lorsque les parois et les piles sont peintes, la

sculpture, naturellement, se couvre de couleurs; car il est à observer

que les artistes du moyen âge, comme ceux de l'antiquité, n'ont pas

admis la coloration partielle; ou bien ils n'ont pas peint les

intérieurs, ou ils les ont peints entièrement. S'ils ne disposaient que

de ressources minimes, quelquefois cette peinture n'était, sur une

grande partie des surfaces, qu'un badigeon; mais ils pensaient que la

peinture appelait la peinture, et qu'une litre colorée ne pouvait se

poser toute seule sur un mur conservant son ton de pierre. C'est là un

sentiment d'harmonie très-juste. S'il est parfois des exceptions à cette

règle, c'est quand la peinture n'est considérée que comme un _redessiné_

de la forme. On voit certaines sculptures de chapiteaux, par exemple, et

des bas-reliefs, dont les ornements ou les figures sont redessinés en

noir ou en brun rouge; certaines gorges de nervures ou de faisceaux de

colonnettes remplies d'un ton brun, pour tracer la forme: mais cela

n'est plus de la peinture, c'est du dessin, un moyen d'insister sur des

formes que l'on veut faire mieux saisir. Parfois aussi, comme dans les

voûtes du choeur de la cathédrale de Meaux, par exemple, on a eu l'idée

de distinguer les claveaux des arcs ogives ou des arcs-doubleaux au

moyen de deux tons différents. Ce sont là des exceptions. À l'article

STATUAIRE, nous parlerons du mode de coloration des imageries et des

statues, car les artistes du moyen âge ont le plus souvent admis, comme

les Grecs de l'antiquité, que la statuaire devait être colorée. Quant à

la sculpture d'ornement des intérieurs, tenue dans des tons clairs sur

fonds sombres pendant l'époque romane et le XIIe siècle, vert clair ou

jaune ocre sur fonds brun, pourpre et même noir, elle se colore plus

vivement pendant le XIIIe siècle, et surtout pendant le XIVe, afin de se

détacher en vigueur sur les parties simples, conformément au parti que

nous avons signalé plus haut. Si l'or apparaît dans la décoration, les

feuillages des chapiteaux sont dorés en tout ou partie sur fonds

pourpre, bleu, ou vermillon. Si l'or est exclu, les ornements se

couvrent de tons jaune, vert vif, sur fonds très-vigoureux, et le jaune

est redessiné de traits noirs comme l'or; car jamais la dorure n'est

posée sans être accompagnée d'épaisseurs et de dessous rouges, avec

redessinés noirs, afin de nettoyer et d'éclaircir les formes de la

sculpture. Ces traits noirs sont brillants, posés au moyen d'une

substance assez semblable à notre vernis, et ont toujours un _oeil_

brun. De cette manière la dorure prend un éclat et un relief

merveilleux, elle n'est jamais molle et indécise. Si la dorure est posée

en grandes surfaces, comme sur des fonds ou sur des draperies de

statues, des gaufrures ou un glacis donnent un aspect précieux et léger

à son éclat; on évite ainsi ces reflets écrasants pour la coloration

voisine, les lumières trop larges et trop uniformément brillantes.

Terminons cet aperçu de la décoration peinte des intérieurs par une

remarque générale sur le système adopté par les artistes du moyen âge.

Tout le monde a vu des tapis dits de Perse, des châles de l'Inde, chacun

est frappé de l'éclat doux et solide de ces étoffes et de leur harmonie

incomparable. Eh bien! que l'on examine le procédé de coloration adopté

par ces tisserands orientaux. Ce procédé est au fond bien simple.

Mettant de côté le choix des tons, qui est toujours sobre et délicat,

nous verrons que sur dix tons huit sont rompus, et que la valeur de

chacun d'eux résulte de la juxtaposition d'un autre ton. Défilez un

châle de l'Inde, séparez les tons, et vous serez surpris du peu d'éclat

de chacun d'eux pris isolément. Il n'y aura pas un de ces pelotons de

laine qui ne paraisse terne en regard de nos teintures, et cependant,

lorsqu'ils ont passé sur le métier du Tibétain et qu'ils sont devenus

tissus, ils dépassent en valeur harmonique toutes nos étoffes. Or cette

qualité réside uniquement dans la connaissance du rapport des tons, dans

leur juste division, en raison de leur influence les uns sur les autres,

et surtout dans l'importance relative donnée aux tons rompus. Il ne

s'agit pas en effet, pour obtenir une peinture d'un aspect éclatant, de

multiplier les couleurs franches et de les faire crier les unes à côté

des autres, mais de donner une valeur singulière à un point par un

entourage neutre. Un centimètre carré de bleu turquoise sur une large

surface brun mordoré acquerra une valeur et une finesse, telles qu'à dix

pas cette touche paraîtra bleue et transparente. Quintuplez cette

surface, non-seulement elle semblera terne et louche, mais elle fera

paraître le ton brun chaud qui l'entoure lourd et froid. Il y a donc là

une science, science expérimentale, il est vrai, mais que nos

décorateurs possédaient à merveille pendant le moyen âge, ainsi qu'ils

l'ont prouvé dans la peinture de leurs monuments, de leurs vignettes de

manuscrits et de leurs vitraux; car ces lois, impérieuses déjà dans la

coloration monumentale, sont bien autrement tyranniques encore dans la

coloration translucide des vitraux, où chaque touche de couleur prend

une si grande importance.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 8 / 44 段