Partant donc de cette condition rigoureuse imposée au tableau, nous ne

comprenons pas un tableau, c'est-à-dire une scène représentée suivant

les règles de la perspective, de la lumière et de l'effet, placé de

telle façon que le spectateur se trouve à 4 ou 5 mètres au-dessous de

son horizon, et bien loin du point de vue à droite ou à gauche. Les

époques brillantes de l'art n'ont pas admis ces énormités: ou bien les

peintres (comme pendant le moyen âge) n'ont tenu compte, dans les sujets

peints à toutes hauteurs sur les murs, ni d'un horizon, ni d'un lieu

réel, ni de l'effet perspectif, ni d'une lumière unique; ou bien ces

peintres (comme ceux du XVIe et du XVIIe siècle) ont résolument abordé

la difficulté en traçant les scènes qu'ils voulaient représenter sur les

parois ou sous le plafond d'une salle, d'après une perspective unique,

supposant que tous les personnages ou objets que l'on montrait au

spectateur se trouvaient disposés réellement où on les figurait, et se

présentaient par conséquent sous un aspect déterminé par cette place

même. Ainsi voit-on, dans des plafonds de cette époque, des personnages

par la plante des pieds, certaines figures dont les genoux cachent la

poitrine. Naturellement cette façon de tromper l'oeil eut un grand

succès. Il est clair cependant que si, dans cette manière de décoration

monumentale, l'horizon est supposé placé à 2 mètres du sol, à la hauteur

réelle de l'oeil du spectateur, il ne peut y avoir sur toute cette

surface horizontale supposée à 2 mètres du pavé, qu'un seul point de

vue. Or, du moment qu'on sort de ce point unique, le tracé perspectif de

toute la décoration devient faux, toutes les lignes paraissent danser et

donnent le mal de mer aux gens qui ont pris l'habitude de vouloir se

rendre compte de ce que leurs yeux leur font percevoir. Quand l'art en

vient à tomber dans ces erreurs, à vouloir sortir du domaine qui lui est

assigné, il cesse bientôt d'exister: c'est le saut périlleux qui

remplace l'éloquence, le jongleur qui prend la place de l'orateur. Mais

encore les artistes qui ont adopté ce genre de peinture décorative ont

pu admettre un point, un seul, disons-nous, d'où le spectateur pouvait,

pensaient-ils, éprouver une satisfaction complète; c'était peu, sur

toute la surface d'une salle, de donner un seul point d'où l'on pût en

saisir parfaitement la décoration, mais enfin c'était quelque chose. Les

scènes représentées se trouvaient d'ailleurs encadrées au milieu d'une

ornementation qui elle-même affectait la réalité de reliefs, d'ombres et

de lumières se jouant sur des corps saillants. C'était un système

décoratif possédant son unité et sa raison, tandis qu'on ne saurait

trouver la raison de ce parti de peinture, par exemple, qui, à côté de

scènes affectant la réalité des effets, des ombres et des lumières, de

la perspective, place des ornements plats composés de tons juxtaposés.

Alors les scènes qui admettent l'effet réel produit par le relief et les

différences de plans sont en dissonance complète avec cette

ornementation plate. Ce n'était donc pas sans raison que les peintres du

moyen âge voyaient dans la peinture, soit qu'elle figurât des scènes,

soit qu'elle ne se composât que d'ornements, une surface qui devait

toujours paraître plane, solide, qui était destinée non à produire une

illusion, mais une harmonie. Nous admettons qu'on préfère la peinture en

trompe-l'oeil de la voûte des Grands Jésuites à Rome à celle de la voûte

de Saint-Savin, près de Poitiers; mais ce que nous ne saurions admettre,

c'est qu'on prétende concilier ces deux principes opposés. Il faut opter

pour l'un des deux.

Si la peinture et l'architecture sont unies dans une entente intime de

l'_art_ pendant le moyen âge, à plus forte raison la peinture de figures

et celle d'ornements ne font-elles qu'une seule et même couverte

décorative. Le même esprit concevait la composition de la scène et celle

de l'ornementation, la même main dessinait et coloriait l'une et

l'autre, et les peintures monumentales ne pouvaient avoir l'apparence de

tableaux encadrés de papier peint, comme cela n'arrive que trop souvent

aujourd'hui, lorsqu'on fait ce qu'on veut appeler des peintures murales,

lesquelles ne sont, à vrai dire, que des tableaux collés sur un mur,

entourés d'un cadre qui, au lieu de les isoler comme le fait le cadre

banal de bois doré, leur nuit, les éteint, les réduit à l'état de tache

obscure ou claire, dérange l'effet, occupe trop le regard et gêne le

spectateur. Quand la peinture des scènes, sur les murs d'un édifice,

n'est pas traitée comme l'ornementation elle-même, elle est forcément

tuée par celle-ci; il faut, ou que l'ornementation soit traitée en

trompe-l'oeil, si le sujet entre dans le domaine de la réalité, ou que

le sujet soit traité comme un dessin enluminé, si l'ornementation est

plate.

Ces principes posés, nous nous occuperons d'abord de la peinture

monumentale des sujets. Nous avons dit que l'art grec avait été la

première école de nos peintres occidentaux au point de vue de

l'iconographie et au point de vue de l'exécution. Cependant, dès le XIe

siècle en France (et il ne nous reste pas de peintures monumentales de

sujets antérieurs à cette époque), on reconnaît dans la manière dont est

traité le dessin une indépendance, une vérité d'expression dans le geste

que l'on n'aperçoit point dans les peintures dites byzantines de la même

époque. Pour retrouver cette indépendance dans la peinture grecque, il

faut feuilleter les manuscrits byzantins des VIIIe et IXe siècles[59];

plus tard cet art grec s'immobilise, et tombe dans une routine étroite

dont il ne sort plus. Non-seulement nos artistes du XIe siècle prennent

leurs modèles dans les peintures de style grec, mais ils s'emparent même

des procédés matériels adoptés par les Byzantins; nous en trouvons la

preuve évidente dans le traité du moine Théophile qui vivait au XIIe

siècle. L'ébauche des peintures de l'église de Saint-Savin[60] a été

faite au pinceau; elle consiste en des traits brun-rouge. «Les couleurs

ont été appliquées par larges teintes plates, sans marquer les ombres,

au point qu'il est impossible de déterminer de quel côté vient la

lumière. Cependant, en général, les saillies sont indiquées en clair et

les contours accusés par des teintes foncées; mais il semble que

l'artiste n'ait eu en vue que d'obtenir ainsi une espèce de modelé de

convention, à peu près tel que celui qu'on voit dans notre peinture

d'arabesques. Dans les draperies, tous les plis sont marqués par des

traits sombres (brun-rouge), quelle que soit la couleur de l'étoffe. Les

saillies sont accusées par d'autres traits blancs assez mal fondus avec

la teinte générale.» (Ces traits ne sont pas fondus, mais indiqués en

hachures plus ou moins larges peintes sur le ton de l'étoffe.) «Il n'y a

nulle part d'ombres projetées, et, quant à la perspective aérienne, ou

même à la perspective linéaire, il est évident que les artistes de

Saint-Savin ne s'en sont nullement préoccupés[61].»

Par le fait, dans ces peintures de sujets, chaque figure présente une

silhouette se détachant en vigueur sur un fond clair, ou en clair sur un

fond sombre, et rehaussée seulement de traits qui indiquent les formes,

les plis des draperies, les linéaments intérieurs. Le modelé n'est

obtenu que par ces traits plus ou moins accentués, tous du même ton

brun, et la couleur n'est autre chose qu'une enluminure. Les peintures

des vases dits étrusques, celles que l'on a découvertes dans les

tombeaux de Corneto, procèdent absolument de la même manière. Alors les

accessoires sont traités comme des hiéroglyphes, la figure humaine seule

se développe d'après sa forme réelle. Un palais est rendu par deux

colonnes et un fronton, un arbre par une tige surmontée de quelques

feuilles, un fleuve par un trait serpentant, etc. Peut-on, lorsqu'il

s'agit de peinture monumentale, produire sur le spectateur autant

d'effet par ces moyens primitifs que par l'emploi des trompe-l'oeil? ou,

pour parler plus vrai, des hommes nés au milieu d'une civilisation chez

laquelle on s'est habitué à estimer la peinture en raison du plus ou

moins de réalité matérielle obtenue, peuvent-ils s'émouvoir devant des

sujets traités comme le sont ceux des tombeaux de Corneto, ceux des

catacombes, ou ceux de l'église de Saint-Savin? C'est là toute la

question, qui n'est autre qu'une question d'éducation.

Un enfant est tout autant charmé, sinon plus, devant un trait enluminé

que devant un tableau de Rubens. Il n'est pas dit que ce trait soit

barbare, sans valeur comme art. Faites au contraire que ce trait ne

reproduise que de belles formes, qu'il soit pur de style et que

l'enluminure soit harmonieuse: si le spectateur est ému devant cette

interprétation de la nature, n'est-ce pas un hommage qu'il rend à l'art?

et l'art ne prouve-t-il pas ainsi qu'il est une puissance? Que pour la

peinture de chevalet on en soit arrivé peu à peu à une imitation fine et

complète de la nature choisie, à produire des effets de lumière d'une

extrême délicatesse, à concentrer pour ainsi dire l'attention du

spectateur sur une scène rendue à l'aide d'une observation scrupuleuse,

avec une parfaite distinction, certes nous ne nous en plaindrons pas,

puisque c'est à ce progrès que nous devons les chefs-d'oeuvre qui

garnissent nos galeries, et qui sont une des gloires de la civilisation

occidentale depuis le XVIe siècle. Mais l'art qui convient à la toile

encadrée, au tableau, quelle que soit sa dimension, n'a point de

rapports avec celui qui est destiné à couvrir les murs et les voûtes

d'une salle. Dans le tableau nous ne voyons qu'une expression isolée

d'un seul art, nous nous isolons pour le regarder; c'est encore une fois

une fenêtre qu'on nous ouvre sur une scène propre à nous charmer ou nous

émouvoir. En est-il de même dans une salle que l'on couvre de peintures?

N'y a-t-il pas là le mélange de plusieurs arts? Doivent-ils alors

procéder isolément, ou produire un effet d'ensemble? La réponse ne

saurait être douteuse.

Si nous examinons les essais qui ont été tentés pour concilier les deux

principes opposés de la peinture prise isolément et de la peinture

purement monumentale, n'apercevons-nous pas tout de suite l'écueil

contre lequel les plus grands talents ont échoué? Et la voûte de la

chapelle Sixtine elle-même, malgré le génie prodigieux de l'artiste qui

l'a conçue et exécutée, n'est-elle pas un hors-d'oeuvre qui épouvante

plutôt qu'il ne charme? Cependant Michel-Ange, architecte et peintre, a

su, autant que le programme qu'il s'était imposé le lui promettait, si

bien souder ses sujets et ses figures à l'ornementation, à la place

occupée, que l'unité de la voûte est complète. Mais que devient la

salle? Que devient même, au point de vue décoratif, sous cette écrasante

conception, la peinture du _Jugement dernier_?

Dans la chapelle Sixtine, il faut s'isoler pour regarder la voûte,

s'isoler pour regarder le _Jugement dernier_, oublier la salle. On se

souvient de la voûte, on se souviendrait très-imparfaitement de la page

du jugement, si on ne la connaissait par des gravures; quant à la salle,

on ne sait pas si elle existe. Or les arts ne sont pas faits pour

s'entre-détruire, mais pour s'aider, se faire valoir; c'est du moins

ainsi qu'ils ont été compris pendant les belles époques. On pardonne

bien à un génie comme Michel-Ange d'étouffer ce qui l'entoure et de se

nuire au besoin à lui-même, d'effacer quelques-unes de ses propres pages

pour en faire resplendir une seule: cette fantaisie d'un géant n'est que

ridicule chez des hommes de taille ordinaire; elle a cependant tourné la

tête de tous les peintres depuis le XVIe siècle, tant il est vrai que

l'exemple des hommes de génie même est funeste quand ils abandonnent les

principes vrais, et qu'il ne faut jamais se laisser guider que par les

principes. De Michel-Ange aux Carraches il n'y a qu'un pas; et que sont

les successeurs des Carraches?

Les peuples artistes n'ont vu dans la peinture monumentale qu'un dessin

enluminé et très-légèrement modelé. Que le dessin soit beau,

l'enluminure harmonieuse, la peinture monumentale dit tout ce qu'elle

peut dire; la difficulté est certes assez grande, le résultat obtenu

considérable, car c'est seulement à l'aide de ces moyens si simples en

apparence que l'on peut produire de ces grands effets de décoration

coloriée dont l'impression reste profondément gravée dans l'esprit.

Nous avons dit que les peintres grecs avaient été les premiers maîtres

de nos artistes occidentaux; mais en Grèce (nous parlons de la Grèce

byzantine) la peinture a conservé une forme hiératique dont chez nous on

s'est affranchi rapidement. Au XIIIe siècle déjà, Guillaume Durand,

évêque de Mende, écrivait dans son _Rationale divinorum officiorum_[62],

en citant un passage d'Horace: «Diversæ historiæ tam Novi quam Veteris

Testamenti pro voluntate pictorum depinguntur; nam

«... pictoribus atque poetis,

Quidlibet audendi semper fuit æqua potestas.»

Cet hommage rendu à la liberté qui doit être laissée à l'artiste fait un

étrange contraste avec la rigueur des traditions de l'école byzantine,

conservées presque intactes jusqu'à nos jours[63]. Dans le style aussi

bien que dans le faire et les procédés des peintures produites en France

pendant les XIe et XIIe siècles, on reconnaît exactement les

enseignements de Denis, l'auteur grec du _Guide de la peinture_. Nous

retrouvons les recettes de ce maître grec du XIe siècle dans le traité

du moine Théophile[64] (XIIe siècle), et même encore dans l'ouvrage du

peintre italien Cennino Cennini, qui vivait au XIVe siècle[65]; mais si

les artistes du moyen âge conservèrent longtemps les procédés fournis

par l'école byzantine, ils s'affranchirent très-promptement des

traditions hiératiques, disons-nous, et cherchèrent leurs inspirations

dans l'observation de la nature. Toutefois (et cela est à remarquer), en

donnant au style de leurs oeuvres un caractère de moins en moins

traditionnel, nos artistes occidentaux, surtout en France, surent

laisser à leurs peintures une harmonie décorative jusque vers le milieu

du XVe siècle, en maintenant le principe du dessin enluminé et

légèrement modelé. Nos artistes en France, en ce qui touche au dessin, à

l'observation juste du geste, de la composition, de l'expression même,

s'émancipèrent avant les maîtres de l'Italie; les peintures et les

vignettes des manuscrits qui nous restent du XIIIe siècle en sont la

preuve, et cinquante ans avant Giotto nous possédions en France des

peintures qui avaient déjà fait faire à l'art les progrès qu'on attribue

à l'élève Cimabue[66]. De la fin du XIIe au XVe siècle le dessin se

modifie. D'abord rivé aux traditions byzantines, bientôt il rejette ces

données conventionnelles d'école, il cherche des principes dérivant

d'une observation de la nature, sans toutefois abandonner le style;

l'étude du geste atteint bientôt une délicatesse rare, puis vient la

recherche de ce qu'on appelle l'expression. Le modelé, sans atteindre à

l'_effet_, s'applique à marquer les plans.

On reconnaît des efforts de composition remarquables dès la seconde

moitié du XIIIe siècle. L'idée dramatique est admise, les scènes

prennent parfois un mouvement d'une énergie puissante. Vers le milieu du

XIVe siècle, de fin, de délicat, le dessin penche déjà vers la manière;

les types admis se perdent pour être remplacés par l'imitation de la

nature individuelle: l'exagération de ce parti est sensible au

commencement du XVe siècle, à ce point que le laid s'introduit dans

l'art de la peinture, et arrive trop souvent à s'emparer de toute forme.

En même temps on reconnaît que l'habileté de la main est extrême, que

les artistes possèdent des procédés excellents, et qu'ils poussent à

l'excès la recherche du détail, la minutie dans l'exécution, dans

l'étude des accessoires.

La coloration subit des transformations moins rapides: l'harmonie de la

peinture monumentale est toujours soumise à un principe essentiellement

décoratif; cette harmonie change de tonalité, il est vrai, mais c'est

toujours une harmonie applicable aux sujets comme aux ornements. Ainsi,

par exemple, au XIIe siècle, cette harmonie est absolument celle des

peintures grecques, toutes très-claires pour les fonds. Pour les figures

comme pour les ornements, ton local, qui est la couleur et remplace ce

que nous appelons la demi-teinte; rehauts clairs, presque blancs, sur

toutes les saillies; modelé brun égal pour toutes les nuances; finesses

soit en clair sur les grandes parties sombres, soit en brun sur les

grandes parties claires, afin d'éviter, dans l'ensemble, les taches.

Couleurs rompues, jamais absolues[67], au moins dans les grandes

parties; quelquefois emploi du noir comme rehauts. L'or admis comme

broderie, comme points brillants, nimbes; jamais, ou très-rarement,

comme fond. Couleurs dominantes, l'ocre jaune, le brun-rouge clair, le

vert de nuances diverses; couleurs secondaires, le rose pourpre, le

violet pourpre clair, le bleu clair. Toujours un trait brun entre chaque

couleur juxtaposée. Il est rare, d'ailleurs, dans l'harmonie des

peintures de XIIe siècle, que l'on trouve deux couleurs d'une valeur

égale posées l'une à côté de l'autre, sans qu'il y ait entre elles une

couleur d'une valeur inférieure. Ainsi, par exemple, entre un brun rouge

et un vert de valeur égale, il y aura un jaune ou un bleu très clair;

entre un bleu et un vert de valeur égale, il y aura un rose pourpre

clair. Aspect général, doux, sans heurt, clair, avec des fermetés

très-vives obtenues par le trait brun ou le rehaut blanc. Vers le milieu

du XIIIe siècle, cette tonalité change. Les couleurs franches dominent,

particulièrement le bleu et le rouge. Le vert ne sert plus que de moyen

de transition; les fonds deviennent sombres, brun rouge, bleu intense,

noirs même quelquefois, or, mais dans ce cas toujours gaufrés. Le blanc

n'apparaît plus guère que comme filets, rehauts délicats; l'ocre jaune

n'est employée que pour des accessoires; le modelé se fond et participe

de la couleur locale. Les tons sont toujours séparés par un trait brun

très-foncé ou même noir. L'or apparaît déjà en masse sur les vêtements,

mais il est, ou gaufré, ou accompagné de rehauts bruns. Les chairs sont

claires. Aspect général chaud, brillant, également soutenu, sombre même,

s'il n'était réveillé par l'or. Vers la fin du XIIIe siècle, la tonalité

devient plus heurtée; les fonds noirs apparaissent souvent, ou bleu

très-intense, ou brun rouge, rehaussés de noir; les vêtements, en

revanche, prennent des tons clairs, rose, vert clair, jaune rosé, bleu

très-clair; l'emploi de l'or est moins fréquent; le blanc, et surtout le

blanc gris, le blanc verdâtre, couvrent les draperies. Celles-ci parfois

sont polychromes, blanches, par exemple, avec des bandes transversales

rouges brodées de blanc, ou de noir, ou d'or. Les chairs sont presque

blanches. Au XIVe siècle, les tons gris, gris vert, vert clair, rose

clair, dominent; le bleu est toujours modifié: s'il apparaît pur, c'est

seulement dans des fonds, et il est tenu clair. L'or est rare; les fonds

noirs ou brun rouge, ou ocre jaune, persistent; le dessin brun est

fortement accusé et le modelé très-passé. Les rehauts blancs n'existent

plus, mais les rehauts noirs ou bruns sont fréquents; les chairs sont

très-claires. L'aspect général est froid. Le dessin l'emporte sur la

coloration, et il semble que le peintre ait craint d'en diminuer la

valeur par l'opposition de tons brillants. Vers la seconde moitié du

XIVe siècle, les fonds se chargent de couleurs variées comme une

mosaïque, ou présentent des damasquinages ton sur ton. Les draperies et

les chairs restent claires; le noir disparaît des fonds, il ne sert plus

que pour redessiner les formes; l'or se mêle aux mosaïques des fonds;

les accessoires sont clairs, en grisailles rehaussées de tons légers ou

d'ornements d'or. L'aspect général est doux, brillant; les couleurs sont

très-divisées, tandis qu'au commencement du XVe siècle elles

apparaissent par plaques, chaudes, intenses. Alors le modelé est

très-poussé, bien que la direction de la lumière ne soit pas encore

déterminée nettement. Les parties saillantes sont les plus claires, et

cela tient au procédé employé dans la peinture décorative. Mais dans les

fonds, les accessoires, arbres, palais, bâtiments, etc., sont déjà

traités d'une manière plus réelle; la perspective linéaire est

quelquefois cherchée, quant à la perspective aérienne, on n'y songe

point encore. Les étoffes sont rendues avec adresse, les chairs

très-délicatement modelées; l'or se mêle un peu partout, aux vêtements,

aux cheveux, aux détails des accessoires, et l'on ne voit pas de ces

sacrifices considérés comme nécessaires, avec raison, dans la peinture

de tableau. L'accessoire le plus insignifiant est peint avec autant de

soin, est tout autant dans la lumière que le personnage principal. C'est

là une des conditions de la peinture monumentale. Sur les parois d'une

salle vues toujours obliquement, ce que l'oeil demande, c'est une

harmonie générale soutenue, une surface également solide, également

riche, non point des percées et des plans dérobés par des tons sacrifiés

qui dérangent les proportions et les partis de l'architecture. Ces

données générales établies, nous passons à l'étude des styles de la

peinture de sujets et à celle des procédés employés.

Nous l'avons dit plus haut, les peintures les plus anciennes que nous

possédions en France, présentant un ensemble passablement complet, sont

celles de l'église de Saint-Savin, près de Poitiers. Dans ces peintures,

ainsi que nous l'avons encore avancé, bien que l'on retrouve les

traditions de l'école byzantine, on observe cependant une certaine

liberté de composition, une étude vraie du geste, une tendance

dramatique, qui n'existent plus dans la peinture grecque du XIe siècle,

rivée alors à des types invariables. Dans les fresques de Saint-Savin, à

côté d'un personnage représenté évidemment suivant une tradition

hiératique, l'artiste a donné à des groupes de figures des attitudes

étudiées sur la nature. Quelques scènes ont même un mouvement dramatique

très-énergiquement rendu, malgré l'imperfection et la grossièreté du

dessin. Nous citerons, entre autres, les scènes de l'Apocalypse peintes

sous le porche; dans l'église, sous la voûte, l'offrande de Caïn et

d'Abel, la fuite en Égypte, la construction de la tour de Babel,

l'ivresse de Noé, les funérailles d'Abraham (fig. 1); Joseph vendu par

ses frères; Joseph accusé par la femme de Putiphar. Dans ces

compositions on remarque de la grandeur, un sentiment vrai, puissant,

des hardiesses même, qui font assez voir que cette école du Poitou ne se

bornait pas à la reproduction sèche des peintures byzantines. Plus tard

cependant, au XIIe siècle, nous retrouvons des peintures françaises se

soumettant scrupuleusement aux traditions grecques: telles sont celles

de la chapelle du Liget[68], dont le dessin, les types, les

compositions, le modelé, se rapprochent exactement de l'école de

Byzance[69], au point qu'on les pourrait attribuer à un artiste de cette

école.

Dans les peintures de la chapelle du Liget, si l'art est soumis à une

sorte d'archaïse, on sent la recherche du beau, on aperçoit les

dernières lueurs de l'antiquité, si brillantes encore dans les

catacombes de la Rome chrétienne. La figure 2, qui donne l'un des

personnages peints sur les parois de la chapelle du Liget, suffit pour

faire ressortir les rapports existant entre cet art du XIIe siècle et

celui des époques primitives de la peinture byzantine. Les tons de ces

peintures sont doux, le dessin large et ferme. Les couleurs sont: le

jaune clair pour la chasuble, avec ornements bruns; le vert pour le

capuchon rabattu, le blanc pour la robe; le brun rouge clair pour le

manipule et le nimbe, ainsi que pour le fond. Le dessin est soutenu par

un trait brun.

Pendant la période du moyen âge comprise entre le Xe siècle et la fin du

XIIe, il y avait donc, dans l'art de la peinture plus encore que dans

l'architecture en France, diversité d'écoles, tâtonnements; ici une

soumission entière aux maîtres byzantins, là tentatives d'émancipation,

observation de la nature, étude du geste, recherche de l'effet

dramatique. En Auvergne, par exemple, au XIIe siècle, il existait une

puissante école de peinture, serrée dans son exécution, belle par son

style, autant que des fragments, rares aujourd'hui, nous permettent de

l'apprécier. Mais alors (à la fin du XIIe siècle), l'attention des

populations au nord de la Loire semblait se concentrer sur les

développements d'une architecture nouvelle. On abandonnait les sujets

peints sur les murailles pour se livrer à l'exécution de la peinture

translucide des vitraux. D'ailleurs l'architecture nouvellement

inaugurée n'offrait plus aux artistes de ces grandes surfaces nues

propres à la peinture. La peinture se bornait à la coloration de la

sculpture et aux décorations obtenues par des combinaisons d'ornements.

Mais dans les cartons de leurs vitraux, les peintres avaient l'occasion

de développer largement leur talent, et l'art ne restait pas

stationnaire. Lorsque la fièvre d'architecture qui s'empara des

populations du domaine royal de 1160 à 1230 fut un peu calmée, on vit la

peinture de sujets reparaître sur les surfaces intérieures des édifices,

et l'on put reconnaître les pas immenses qu'elle avait faits dans

l'observation attentive de la nature, dans la recherche du beau et dans

l'exécution. Il faut bien le reconnaître toutefois, elle avait perdu

beaucoup au point de vue du grand style, tel que l'antiquité l'avait

compris; elle penchait déjà vers la manière, l'exagération de

l'expression; le geste était toujours vrai, le dessin s'était épuré,

mais la grandeur faisait place à la recherche d'une certaine grâce déjà

coquette.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 5 / 44 段