Le parvis de la cathédrale de Reims, beaucoup moins étendu que celui de

Notre-Dame de Paris, demeura entier jusqu'au sacre de Louis XVI. C'était

une charmante clôture dont il reste une amorce le long du contre-fort

extérieur à la gauche de la façade. Des dessins et des gravures de cette

clôture existent encore, et nous permettent de la restituer. Le plan du

parvis de Notre-Dame de Reims ne présentait pas un parallélogramme, mais

un trapèze, ainsi que le fait voir le plan, figure 1. Il n'était point

relevé-au-dessus du sol de la voie publique, comme l'était le parvis de

la cathédrale de Paris, et le grand degré montant au portail était posé

à l'intérieur de l'enceinte, devant les contre-forts. Le pan coupé A

(voy. le plan) avait été ménagé afin de faciliter l'accès vers l'entrée

des cloîtres, situés sur le flanc nord de la nef.

L'enceinte se composait de pilettes portant un appui avec pinacles aux

entrées et aux angles, c'est-à-dire en B. Nous donnons en C le détail de

cette clôture à l'extérieur, et en D sa coupe. Les deux pinacles B' de

chaque côté de l'entrée principale étaient surmontés de supports avec

écussons; des fleurons G amortissaient les autres pinacles.

Le parvis de la cathédrale d'Amiens est relevé; mais sa clôture, si

jamais elle a été faite, n'existe plus depuis longtemps[50].

Les parvis des églises conventuelles dont les façades donnaient sur une

place publique, étaient souvent établis en contre-bas du sol extérieur:

tel était le parvis de l'église abbatiale de Saint-Denis[51]. L'église

abbatiale de Sainte-Radegonde, à Poitiers, a conservé encore cette

disposition fort ancienne, mais rétablie vers la fin du XVe siècle. La

figure 2 présente une vue à vol d'oiseau de la moitié de ce parvis,

l'axe étant en A. Deux descentes sont ouvertes sur la face. Le terrain

s'inclinait vers le portail de l'église; deux autres entrées sont

pratiquées latéralement de plain-pied. Des figures d'anges agenouillés,

tenant des écussons armoyés, surmontent les bahuts des deux entrées de

face vers l'extérieur. Des animaux, chiens et lions, amortissent les

angles des entrées latérales et le revers des bahuts des entrées de

face. Un ressaut avec écusson se présente dans l'axe. Une coupe (fig. 3)

faite sur l'un des degrés de face donne le détail de la disposition de

cette clôture. Des bancs garnissent tout le bahut du côté intérieur. Le

terre-plein du parvis est dallé, les eaux s'écoulant par les issues

latérales.

Il n'est pas besoin de faire ressortir l'effet monumental de ces aires

clôturées en avant des églises. Quelquefois, comme devant le portail de

l'église abbatiale de Cluny, une croix de pierre était plantée au milieu

du parvis; des tombes étaient élevées dans l'enceinte. Ces dispositions,

comme la plupart de celles qui tenaient à la dignité des églises

cathédrales ou abbatiales, furent bouleversées par les abbés et les

chapitres pendant le dernier siècle. Ces emplacements furent livrés,

moyennant une redevance, à des marchands, les jours de foire, puis

bientôt se couvrirent d'échoppes permanentes. Pour quelques rentes, le

clergé des cathédrales et des abbayes aliénait ainsi les dépendances de

l'église; le premier il portait le marteau sur tout ce qui devait

inspirer le respect pour les monuments sacrés.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Note 46: DIVA FAUSTINA. Sur le revers, AETERNITAS.

Autour de l'image du temple, S. C.]

[Note 47: Voyez le plan de Paris gravé sur bois, joint

aux _Recherches_ de Belle-Forets; le plan de Mérian; la

tapisserie de l'Hôtel de ville, et la gravure de la façade de

Notre-Dame de Van Merlen.]

[Note 48: Cet ancien sol a été découvert en 1847.]

[Note 49: Nous avons pu, sur plusieurs points, retrouver

les fondations de cette enceinte. Des restes romains existent

sous toute la surface de la place actuelle, immédiatement

sous le pavé: ce qui prouve que le sol du parvis était au

niveau du dallage de l'église.]

[Note 50: Ce parvis, devenu inabordable, doit être

prochainement restauré.]

[Note 51: Nous avons trouvé des traces du dallage de ce

parvis, auquel on descendait évidemment dès une époque

ancienne, c'est-à-dire du temps de Suger.]

PATIENCE, s. f. (_miséricorde_). Petit siége en forme de cul-de-lampe,

placé sous la tablette mobile des stalles, et servant de point d'appui

lorsque celle-ci est relevée (voy. STALLE).

PAVAGE, s. m. Le pavage des voies publiques, des places, des cours des

palais, est un travail que l'on ne voit entreprendre que dans un État

civilisé. Les Romains apportaient, comme chacun sait, une grande

attention aux pavages des rues des villes, et partout où ils ont

séjourné, on retrouve de ces grandes pierres dures, granit, grès, lave,

basalte, posées irrégulièrement au moyen d'une sauterelle, et formant,

sur une couche de béton, une surface assez unie et d'un aspect

monumental. Ces pavages, établis de manière à durer plusieurs siècles,

servirent en effet jusque pendant les premiers temps du moyen âge. Peu à

peu, n'étant pas renouvelés ni même entretenus, ils se dégradèrent,

furent remblayés, afin de boucher les ornières les plus profondes, et

disparurent sous une épaisse couche de boue ou de poussière. Les grandes

voies des villes gallo-romaines, pendant la période carlovingienne,

conservèrent tant bien que malles pavages antiques, mais les égouts

s'obstruaient, les pavés s'écrasaient, et ces voies ne formaient plus

que des cloaques immondes. Cependant, déjà au XIIe siècle, on pavait

certaines places ou des voies fréquentées.

Nous avons retrouvé parfois des restes de ces pavages, faits

habituellement de petits cubes de grès ou de pierre résistante [52]

(fig. 1).

Philippe-Auguste passe pour avoir fait paver les rues de Paris au moyen

de grandes pierres de grès[53]. Guillaume le Breton prétend que ce

pavage était fait de pierres carrées et assez grosses, Il n'existe pas

trace de ce pavé. Lorsque, il y a quelques années, on découvrit les

fondations du petit Châtelet pour rebâtir le Petit-Pont, on enleva une

assez grande quantité de pavés de grès posés à 1 mètre en contre-bas du

sol actuel. Ces pavés avaient environ 0m,40 carrés et 0m,20 d'épaisseur.

Très-usés sur leur face externe, ils avaient dû servir pendant un assez

long temps, et dataient probablement de l'époque de la construction du

Châtelet (fin du XIIIe siècle). Pendant les XVe et XVIe siècles on

employait fréquemment les cailloux pour paver les voies publiques, les

cours et les places. Ces cailloux étaient damés sur un fond de sable,

ainsi que cela se pratique encore dans quelques villes du midi de la

France, notamment à Toulouse. À Paris, la rue de la Juiverie avait été

repavée d'après ce système et comme essai, pendant la Ligue.

Quand les pentes étaient roides, on pavait les voies au moyen de pierres

dures posées de champ. Nous avons découvert des pavés de ce genre en bon

état de conservation, aux alentours du château de Pierrefonds.

Les étages inférieurs des habitations étaient souvent pavés, et l'on

voyait encore des maisons du moyen âge, il y a peu d'années, dont le sol

à rez-de-chaussée était couvert de petits cubes de pierre de 0m,10 de

côté environ, posés pointifs sur une aire de mortier ou de ciment.

[Illustration: Fig. 1.]

[Note 52: Dans la cité, à Paris; à Vézelay, à Senlis, à

Provins, à Coucy-le-Château.]

[Note 53: Guillaume de Nangis, _Chronicon_, 1184, édit.

de la Société de l'histoire de France, t. I, p. 78.]

PEINTURE, s. f. Plus on remonte vers les temps antiques, plus on

reconnaît qu'il existait une alliance intime entre l'architecture et la

peinture. Tous les édifices de l'Inde, ceux de l'Asie Mineure, ceux

d'Égypte, ceux de la Grèce, étaient couverts de peintures en dedans et

au dehors. L'architecture des Doriens, celles de l'Attique, de la grande

Grèce et de l'Étrurie étaient peintes. Les Romains paraissent avoir été

les premiers qui aient élevé, sous l'empire, des monuments de marbre

blanc ou de pierre sans aucune coloration; quant à leurs enduits de

stuc, ils étaient colorés à l'extérieur comme à l'intérieur. Les

populations barbares de l'Europe septentrionale et occidentale

peignaient leurs maisons et leurs temples de bois, et les Scandinaves

prodiguaient les couleurs brillantes et les dorures dans leurs

habitations.

Nous devons seulement ici constater ces faits bien connus aujourd'hui

des archéologues, et ne nous occuper que de la peinture appliquée à

l'architecture française du moyen âge. Alors, comme pendant la bonne

antiquité, la peinture ne paraît pas avoir été jamais séparée de

l'architecture. Ces deux arts se prêtaient mutuellement secours, et ce

que nous appelons le tableau n'existait pas, ou du moins n'avait qu'une

importance très-secondaire. Grégoire de Tours signale, à plusieurs

reprises, les peintures qui décoraient les édifices religieux et les

palais de son temps. «Es-tu (disent, à Gondovald, les soldats qui

assiégent la ville de Comminges), es-tu ce peintre qui, au temps du roi

Clotaire, barbouillait en treillis les murailles et les voûtes des

oratoires[54]?» Quand ce prélat répara les basiliques de Saint-Perpétue,

à Tours, il les fit «peindre et décorer par les ouvriers du pays avec

tout l'éclat qu'elles avaient anciennement[55].» Cet usage de peindre

les édifices fut continué pendant toute la période carlovingienne, et

Frodoard nous apprend que l'évêque Hincmar, reconstruisant la cathédrale

de Reims, «orna la voûte de peintures, éclaira le temple par des

fenêtres vitrées, et le fit paver de marbre[56].» Les recherches faites

sur l'architecture dite romane, constatent que la peinture était

considérée comme l'achèvement nécessaire de tout édifice civil et

religieux, et alors s'appliquait-elle de préférence à la sculpture

d'ornement ou à la statuaire, aux moulures et profils, comme pour en

faire ressortir l'importance et la valeur. Toutefois, dès que cette

architecture prend un caractère original, qu'elle se dégage des

traditions gallo-romaines, c'est-à-dire vers la fin du XIe siècle, la

peinture s'y applique suivant une méthode particulière, comme pour en

faire mieux saisir les proportions et les formes. Nous ne savons pas

trop comment, suivant quel principe, la peinture couvrait les monuments

carlovingiens en Occident, et nous n'avons guère, pour nous guider dans

ces recherches, que certaines églises d'Italie, comme Saint-Vital de

Ravenne, par exemple, quelques mosaïques existant encore dans des

basiliques de Rome ou de Venise; et dans ces restes l'effet des

colorations obtenues au moyen de ces millions de petits cubes de verre

ou de pierre dure juxtaposés, n'est pas toujours d'accord avec les

formes de l'architecture. D'ailleurs ce mode de coloration donne aux

parois, aux voûtes, un aspect métallique qui ne s'harmonise ni avec le

marbre, ni, à plus forte raison, avec la pierre ou le stuc des colonnes,

des piliers, des bandeaux, soubassements, etc. La mosaïque dite

byzantine a toujours quelque chose de barbare; on est surpris,

préoccupé; ces tons d'une intensité extraordinaire, ces reflets étranges

qui modifient les formes, qui détruisent les lignes, ne peuvent convenir

à des populations pour lesquelles l'architecture, avant tout, est un art

de proportions et de combinaisons de lignes. Il est certain que les

Grecs de l'antiquité, qui cependant regardaient la coloration comme

nécessaire à l'architecture, étaient trop amants de la forme pour avoir

admis la mosaïque dite byzantine dans leurs monuments. Ils ne

connaissaient la peinture que comme une couverte unie, mate, fine,

laissant aux lignes leur pureté, les accentuant même, exprimant les

détails les plus délicats.

La peinture appliquée à l'architecture ne peut procéder que de deux

manières: ou elle est soumise aux lignes, aux formes, au dessin de la

structure; ou elle n'en tient compte, et s'étend indépendante sur les

parois, les voûtes, les piles et les profils.

Dans le premier cas, elle fait essentiellement partie de l'architecture;

dans le second, elle devient une décoration mobilière, si l'on peut

ainsi s'exprimer, qui a ses lois particulières et détruit souvent

l'effet architectonique pour lui substituer un effet appartenant

seulement à l'art du peintre. Que les peintres considèrent ce dernier

genre de décoration picturale comme le seul bon, cela n'a rien qui doive

surprendre; mais que l'art y gagne, c'est une question qui mérite

discussion. La peinture ne s'est séparée de l'architecture qu'à une

époque très-récente, c'est-à-dire au moment de la renaissance. Du jour

que le tableau, la peinture isolée, faite dans l'atelier du peintre,

s'est substituée à la peinture appliquée sur le mur qui doit la

conserver, la décoration architectonique peinte a été perdue.

L'architecte et le peintre ont travaillé chacun de leur côté, creusant

chaque jour davantage l'abîme qui les séparait, et quand par hasard ils

ont essayé de se réunir sur un terrain commun, il s'est trouvé qu'ils ne

se comprenaient plus, et que voulant agir de concert, il n'existait plus

de lien qui les pût réunir. Le peintre accusait l'architecte de ne lui

avoir pas ménagé des places convenables, et l'architecte se croyait en

droit de déclarer que le peintre ne tenait aucun compte de ses

dispositions architectoniques. Cette séparation de deux arts autrefois

frères est sensible, quand on jette les yeux sur les essais qui ont été

faits de nos jours pour les accorder. Il est clair que dans ces essais

l'architecte n'a pas conçu, n'a pas vu l'effet que devait produire la

peinture appliquée sur les surfaces qu'il préparait, et que le peintre

ne considérait ces surfaces que comme une toile tendue dans un atelier

moins commode que le sien, ne s'inquiétant guère d'ailleurs de ce qu'il

y aurait autour de son tableau. Ce n'est pas ainsi que l'on comprenait

la peinture décorative pendant le moyen âge, ni même pendant la

renaissance, et Michel-Ange, en peignant la voûte de la chapelle

Sixtine, ne s'isolait pas, il avait bien la conscience du lieu, de la

place où il travaillait, de l'effet d'ensemble qu'il voulait produire.

De ce que l'on peint sur un mur au lieu de peindre sur une toile, il ne

s'ensuit pas que l'oeuvre soit une peinture monumentale, et presque

toutes les peintures murales produites de notre temps ne sont toujours,

malgré la différence du procédé, que des tableaux; aussi voyons-nous que

ces peintures cherchent un encadrement, qu'elles se groupent en scènes

ayant chacune un point de vue, une perspective particulière, ou qu'elles

se développent en processions entre deux lignes horizontales. Ce n'est

pas ainsi non plus qu'ont procédé les anciens maîtres mosaïstes, ni les

peintres occidentaux du moyen âge. Quant à la peinture d'ornement, le

hasard, l'instinct, l'imitation, servent seuls aujourd'hui de guides, et

neuf fois sur dix il serait bien difficile de dire pourquoi tel ornement

prend cette forme plutôt que telle autre, pourquoi il est rouge et non

pas bleu. On a ce qu'on appelle du _goût_, et cela suffit, croit-on,

pour décorer d'enluminures l'intérieur d'un vaisseau; ou bien on

recueille partout des fragments de peintures, et on les applique

indifféremment, celui-ci qui était sur une colonne, à une surface plane,

cet autre que l'on voyait sur un tympan, à un soubassement. Le public,

effarouché par ces bariolages, ne trouve pas cela d'un bon effet, mais

on lui démontre que les décorateurs du moyen âge ont été scrupuleusement

consultés, et ce même public en conclut que les décorateurs du moyen âge

étaient des barbares, ce que d'ailleurs on lui accorde bien volontiers.

Dans la décoration de l'architecture, il faut convenir, il est vrai, que

la peinture est la partie la plus difficile peut-être et celle qui

demande le plus de calculs et d'expérience. Alors que l'on peignait tous

les intérieurs des édifices, les plus riches comme les plus pauvres, on

avait nécessairement des données, des règles que l'on suivait par

tradition; les artistes les plus ordinaires ne pouvaient ainsi s'égarer.

Mais aujourd'hui ces traditions sont absolument perdues, chacun cherche

une loi inconnue; il ne faut donc pas s'étonner si la plupart des essais

tentés n'ont produit que des résultats peu satisfaisants.

Le XIIe siècle atteint l'apogée de l'art de la peinture architectonique

pendant le moyen âge en France; les vitraux, les vignettes des

manuscrits et les fragments de peintures murales de cette époque

accusent un art savant, très-avancé, une singulière entente de

l'harmonie des tons, la coïncidence de cette harmonie avec les formes de

l'architecture. Il n'est pas douteux que cet art s'était développé dans

les cloîtres et procédait de l'art grec byzantin. Alors les étoffes les

plus belles, les meubles, les ustensiles colorés, un grand nombre de

manuscrits même, rapportés d'Orient, étaient renfermés dans les trésors

et les bibliothèques des couvents, et servaient de modèles aux moines

adonnés aux travaux d'art. Plus tard, vers la fin du XIIe siècle,

lorsque l'architecture sortit des monastères et fut pratiquée par

l'école laïque, il se fit une révolution dans l'art de la peinture, qui,

sans être aussi radicale que celle opérée dans l'architecture, modifia

profondément cependant les principes posés par l'école monacale.

Sans parler longuement de quelques fragments de peinture à peine

visibles, de linéaments informes qui apparaissent sur certains monuments

avant le XIe siècle, nous constaterons seulement que dès l'époque

gallo-romaine, c'est-à-dire vers le IVe siècle, tous les monuments

paraissent avoir été peints en dedans et en dehors. Cette peinture était

appliquée soit sur la pierre même, soit sur un enduit couvrant des murs

de maçonnerie, et elle ne consistait, pour les parties élevées au-dessus

du sol, qu'en une sorte de badigeon blanc, ou blanc jaunâtre, sur lequel

étaient tracés des dessins très-déliés en noir ou en ocre rouge. Près du

sol apparaissaient des tons soutenus, brun rouge, ou même noirs, relevés

de quelques filets jaunes, verdâtres ou blancs. Les sculptures

elles-mêmes étaient couvertes de ce badigeon d'une faible épaisseur, les

ornements se détachant sur des fonds rouges et souvent rehaussés de

traits noirs et de touches jaunes[57]. Ce genre de décoration peinte

paraît avoir été longtemps pratiqué dans les Gaules et jusqu'au moment

où Charlemagne fit venir des artistes d'Italie et d'Orient. Cette

dernière influence étrangère ne fut pas la seule cependant qui dut

conduire à l'art de la peinture monumentale, tel que nous le voyons se

développer au XIIe siècle. Les Saxons, les Normands, couvraient

d'ornements peints leurs maisons, leurs ustensiles, leurs armes et leurs

barques; et il existe dans la bibliothèque du Musée Britannique des

vignettes de manuscrits saxons du XIe siècle qui sont, comme dessin,

comme finesse d'exécution et comme entente de l'harmonie des tons, d'une

beauté surprenante[58]. Cet art venait évidemment de l'Inde

septentrionale, de ce berceau commun à tous les peuples qui ont su

harmoniser les couleurs. La facilité avec laquelle les Normands, à peine

établis sur le sol de la Gaule, exercèrent et développèrent même l'art

de l'architecture, la façon de vivre déjà raffinée à laquelle les Saxons

étaient arrivés en Angleterre au moment de l'invasion de Guillaume le

Bâtard, indiquent assez que ces peuples avaient en eux autre chose que

des instincts de pillards, et qu'ils provenaient de familles possédant

depuis longtemps certaines notions d'art. Mais d'abord il est nécessaire

de bien s'entendre sur ce qu'est l'art de la peinture appliqué à

l'architecture. De notre temps on a mis une si grande confusion en

toutes ces questions d'art, qu'il est bon de poser d'abord les

principes. Ce qu'on entend par un peuple de coloristes (pour me servir

d'une expression consacrée, si mauvaise qu'elle soit), c'est-à-dire les

Vénitiens, les Flamands par exemple, ne sont pas du tout _coloristes_ à

la façon des populations du Tibet, des Hindous, des Chinois, des

Japonais, des Persans et même des Égyptiens de l'antiquité. Obtenir un

effet saisissant dans un tableau, par le moyen de sacrifices habilement

faits, d'une exagération de certains tons donnés par la nature, d'une

entente très-délicate des demi-teintes, comme peuvent le faire, ou

Titien, ou Rembrandt, ou Metzu, et faire un châle du Tibet, ce sont deux

opérations très-distinctes de l'esprit. Il n'y a qu'un Titien, il n'y a

qu'un Rembrandt et qu'un Metzu, et tous les tisserands de l'Inde

arrivent à faire des écharpes de laine qui, sans exception aucune,

donnent des assemblages harmoniques de couleur. Pour qu'un Titien ou

qu'un Rembrandt se développe, il faut un milieu social extrêmement

civilisé de tous points; mais le Tibétain le plus ignorant, vivant dans

une cabane de bois, au milieu d'une famille misérable comme lui, tissera

un châle dont le riche assemblage de couleurs charmera nos yeux et ne

pourra être qu'imparfaitement imité par nos fabriques les mieux

dirigées. L'état plus ou moins barbare d'un peuple, à notre point de

vue, n'est donc pas un obstacle au développement d'une certaine partie

de l'art de la peinture applicable à la décoration monumentale; mais il

ne faut pas conclure cependant de ce qu'un peuple est très-civilisé,

qu'il ne puisse arriver ou revenir à cet art monumental: témoin les

Maures d'Espagne, gens très-civilisés, qui ont produit en fait de

peinture appliquée à l'architecture d'excellents modèles; et de ce que

l'art du peintre, comme on l'entend depuis le XVIe siècle, arrive à un

degré très-élevé de perfection, on ne puisse en même temps posséder une

peinture architectonique: témoin les Vénitiens des XVe et XVIe siècles.

Une seule conclusion est à tirer des observations précédentes: c'est que

l'art du peintre de tableaux et l'art du peintre appliqué à

l'architecture procèdent très-différemment; que vouloir mêler ces deux

arts, c'est tenter l'impossible. Quelques lignes suffiront pour faire

ressortir cette impossibilité. Qu'est-ce qu'un tableau? C'est une scène

que l'on fait voir au spectateur à travers un cadre, une fenêtre

ouverte. Unité de point de vue, unité de direction de la lumière, unité

d'effet. Pour bien voir un tableau, il n'est qu'un point, un seul, placé

sur la perpendiculaire élevée du point de l'horizon qu'on nomme point

visuel. Pour tout oeil délicat, regarder un tableau en dehors de cette

condition unique est une souffrance, comme c'est une torture de se

trouver devant une décoration de théâtre au-dessus ou au-dessous de la

ligne de l'horizon. Beaucoup de gens subissent cette torture sans s'en

douter, nous l'admettons; mais ce n'est pas sur la grossièreté des sens

du plus grand nombre que nous pouvons établir les règles de l'art.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 7 - (P) · 第 4 / 44 段