XXXV

Shoking avait peur... Non pour lui, à cette heure, bien que nous ayons

pu voir que Shoking tenait assez à la vie et n'en faisait nullement fi;

mais il s'oubliait, en ce moment, pour ne songer qu'à l'homme gris. Or,

cela tenait peut-être à ce que Shoking n'ayant jamais été ni beau ni

riche, ne s'était pas par conséquent jamais trouvé l'enfant gâté du beau

sexe, mais il ne croyait guère à l'amour et estimait que la femme n'a

d'autre mission sérieuse en ce monde que de tromper l'homme du soir

au matin. Et quand il fut seul dans la barque. Shoking soupira de plus

belle et se dit:--Décidément, il n'y a pas d'homme complétement fort.

Chacun a sa faiblesse, et mon pauvre maître, l'homme gris a la sienne.

Il croit à l'amour! Moi j'ai dans l'idée qu'il va donner tête baissée

dans un piége que lui a tendu ce diable en jupons qui nous a déjà joué

tant de mauvais tours... Et je n'ai plus qu'un espoir, c'est qu'une fois

dans le piége, il s'en tirera.

Ceci n'était pas, au demeurant, trop mal raisonné, attendu que si

Shoking croyait au piége, il n'abandonnait pas sa foi robuste dans

les ressources prodigieuses de l'homme gris. Il y avait bien un quart

d'heure que celui-ci était entré dans le souterrain. Les suppositions

les plus épouvantables s'étaient tout à coup présentées à l'esprit

troublé de Shoking. D'abord il avait cru qu'on allait assassiner l'homme

gris, et qu'il entendrait ses cris d'agonie; puis il s'était imaginé

que le souterrain était plein de barils poudre et qu'on allait le faire

sauter, puis encore une foule d'autres dénoûments tragiques. Mais rien

de tout cela n'arrivait, et le plus grand calme paraissait régner dans

le souterrain. Cependant tout à coup, un bruit frappa l'oreille inquiète

de Shoking. Ce bruit ne venait pas du souterrain, mais bien du milieu de

la Tamise, et c'était un bruit d'avirons frappant l'eau avec une cadence

et une régularité parfaite. Shoking se dit:--Ce sont des mariniers

ou des pêcheurs, ou peut-être même des agents de police du bateau le

_Royalist_. Tenons-nous tranquille, ils ne me verront pas. Le bruit

cependant, devenait plus distinct et la barque paraissait approcher de

plus en plus, viendrait raser la berge au point de se trouver bord à

bord avec celle de Shoking.

Cependant elle se rapprochait de minute en minute. Shoking ne la voyait

pas encore, mais il entendait un murmure confus de voix se mêler au

bruit des avirons. Enfin, tout à coup, elle déchira le brouillard et

apparut aux yeux de Shoking. Alors celui-ci se coucha à plat ventre dans

le canot. Mais la barque gouvernait droit sur lui. Une vague inquiétude

s'empara alors de Shoking. Il y avait trois hommes dedans: un qui se

tenait debout à l'arrière; deux autres qui nageaient. La nuit était

noire, on le sait; mais si Shoking ne pouvait voir le visage de ces

trois hommes, il entendit tout à coup une voix qui le fit tressaillir.

Cette voix, il l'avait entendue déjà; et cependant, il ne pouvait dire

encore quel était l'homme à qui elle appartenait.--Oui, disait-elle,

c'est pour demain matin.

--Ça va bien à Newgate, répondit une autre voix, celle du second

batelier sans doute, mais qui était tout à fait inconnue à

Shoking.--Hier, on a pendu la nourrisseuse. Demain...--Demain, reprit la

première voix, ce sera le tour de ce pauvre John.

Cette fois, un souvenir traversa le cerveau de Shoking. Il savait

enfin quelle était cette voix. C'était la voix de Nichols. Et la barque

avançait toujours, et l'épouvante s'empara de Shoking, qui n'osait

bouger et se disait:--S'ils me reconnaissent, je suis perdu!

En effet, en ce moment-là, Shoking se repentait amèrement d'avoir quitté

cette bonne peau noire dans laquelle l'homme gris l'avait fait entrer.

Tout à coup Nichols et son compagnon donnèrent un dernier coup d'aviron

et la barque vint heurter le canot de Shoking, qui se redressa éperdu,

tant la secousse avait été violente!...

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 85 / 89 题