Shoking avait peur... Non pour lui, à cette heure, bien que nous ayons
pu voir que Shoking tenait assez à la vie et n'en faisait nullement fi;
mais il s'oubliait, en ce moment, pour ne songer qu'à l'homme gris. Or,
cela tenait peut-être à ce que Shoking n'ayant jamais été ni beau ni
riche, ne s'était pas par conséquent jamais trouvé l'enfant gâté du beau
sexe, mais il ne croyait guère à l'amour et estimait que la femme n'a
d'autre mission sérieuse en ce monde que de tromper l'homme du soir
au matin. Et quand il fut seul dans la barque. Shoking soupira de plus
belle et se dit:--Décidément, il n'y a pas d'homme complétement fort.
Chacun a sa faiblesse, et mon pauvre maître, l'homme gris a la sienne.
Il croit à l'amour! Moi j'ai dans l'idée qu'il va donner tête baissée
dans un piége que lui a tendu ce diable en jupons qui nous a déjà joué
tant de mauvais tours... Et je n'ai plus qu'un espoir, c'est qu'une fois
dans le piége, il s'en tirera.
Ceci n'était pas, au demeurant, trop mal raisonné, attendu que si
Shoking croyait au piége, il n'abandonnait pas sa foi robuste dans
les ressources prodigieuses de l'homme gris. Il y avait bien un quart
d'heure que celui-ci était entré dans le souterrain. Les suppositions
les plus épouvantables s'étaient tout à coup présentées à l'esprit
troublé de Shoking. D'abord il avait cru qu'on allait assassiner l'homme
gris, et qu'il entendrait ses cris d'agonie; puis il s'était imaginé
que le souterrain était plein de barils poudre et qu'on allait le faire
sauter, puis encore une foule d'autres dénoûments tragiques. Mais rien
de tout cela n'arrivait, et le plus grand calme paraissait régner dans
le souterrain. Cependant tout à coup, un bruit frappa l'oreille inquiète
de Shoking. Ce bruit ne venait pas du souterrain, mais bien du milieu de
la Tamise, et c'était un bruit d'avirons frappant l'eau avec une cadence
et une régularité parfaite. Shoking se dit:--Ce sont des mariniers
ou des pêcheurs, ou peut-être même des agents de police du bateau le
_Royalist_. Tenons-nous tranquille, ils ne me verront pas. Le bruit
cependant, devenait plus distinct et la barque paraissait approcher de
plus en plus, viendrait raser la berge au point de se trouver bord à
bord avec celle de Shoking.
Cependant elle se rapprochait de minute en minute. Shoking ne la voyait
pas encore, mais il entendait un murmure confus de voix se mêler au
bruit des avirons. Enfin, tout à coup, elle déchira le brouillard et
apparut aux yeux de Shoking. Alors celui-ci se coucha à plat ventre dans
le canot. Mais la barque gouvernait droit sur lui. Une vague inquiétude
s'empara alors de Shoking. Il y avait trois hommes dedans: un qui se
tenait debout à l'arrière; deux autres qui nageaient. La nuit était
noire, on le sait; mais si Shoking ne pouvait voir le visage de ces
trois hommes, il entendit tout à coup une voix qui le fit tressaillir.
Cette voix, il l'avait entendue déjà; et cependant, il ne pouvait dire
encore quel était l'homme à qui elle appartenait.--Oui, disait-elle,
c'est pour demain matin.
--Ça va bien à Newgate, répondit une autre voix, celle du second
batelier sans doute, mais qui était tout à fait inconnue à
Shoking.--Hier, on a pendu la nourrisseuse. Demain...--Demain, reprit la
première voix, ce sera le tour de ce pauvre John.
Cette fois, un souvenir traversa le cerveau de Shoking. Il savait
enfin quelle était cette voix. C'était la voix de Nichols. Et la barque
avançait toujours, et l'épouvante s'empara de Shoking, qui n'osait
bouger et se disait:--S'ils me reconnaissent, je suis perdu!
En effet, en ce moment-là, Shoking se repentait amèrement d'avoir quitté
cette bonne peau noire dans laquelle l'homme gris l'avait fait entrer.
Tout à coup Nichols et son compagnon donnèrent un dernier coup d'aviron
et la barque vint heurter le canot de Shoking, qui se redressa éperdu,
tant la secousse avait été violente!...