Où conduisait-on le révérend Peters Town? Voilà ce qu'il n'aurait pu
dire, et ce que le marinier, qui était arrivé sous le pont avec la
barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui eût dit un mot à l'oreille.
Mais comment le marinier était-il venu? Comment, enfin, l'homme
gris, qui ne songeait nullement deux heures auparavant à s'emparer du
révérend, avait-il trouvé dans une taverne deux Irlandais prêts à lui
prêter main forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un mot.
Depuis qu'il était en relations avec l'abbé Samuel et les autres chefs
Irlandais, l'homme gris s'était servi rarement de ce signe mystérieux
qui disait qu'il était chef aussi. Il s'était presque toujours contenté
de John Colden, de Shoking et de quelques autres pour auxiliaires. Mais
il savait bien que les deux cent mille fenians qui sont répandus dans
Londres, un peu partout, obéissent quand même, ensemble ou isolément,
à quiconque leur prouve son autorité. L'homme gris, vêtu en cocher,
laissant le cab dans la rue, était donc entré dans un public-house de
Newport Street où il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne ne
fit attention à lui, quand il s'approcha du comptoir. Mais lorsqu'il
eut demandé du gin avec un fort accent irlandais, deux hommes qui se
trouvaient dans un coin de la taverne levèrent aussitôt la tête.
Alors l'homme gris leur fit ce signe de croix bizarre qui, trois mois
auparavant, lui avait instantanément soumis l'homme en guenilles qui
s'appelait John Colden.
Soudain, ces deux hommes jetèrent quelques pence sur la table et
s'approchèrent du prétendu cocher. Celui-ci leur dit en patois
irlandais:--Voulez-vous me suivre; j'ai besoin de deux frères?--Parle
et ordonne, répondit l'un qui était une sorte de géant.--Comment te
nommes-tu?--Harris.--Et toi?--Michaël.--C'est bien. Accrochez-vous au
cab que je conduis. Dans le cab est un des ennemis les plus mortels
de l'Irlande. C'était ainsi qu'il avait trouvé Harris et son compagnon
prêts à faire tout ce qu'il ordonnerait. En route, Harris, juché sur le
marche-pied, avait pu causer tout bas avec l'homme gris, qui lui avait
donné de minutieuses instructions et remis une corde à noeuds, qu'il
portait enroulée autour de son corps. Le pont sur lequel le cab s'était
arrêté était le pont de Westminster. Or, il y avait chaque nuit, depuis
que l'homme gris était allé chez miss Ellen par le souterrain percé à
fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque et un Irlandais qui
attendaient sur la rive droite, tout auprès de la taverne de Queen's
Elizabeth. L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le pont, si
jamais il entendait le coup de sifflet convenu. On le voit, l'homme gris
n'avait pas eu de grands préparatifs à faire pour s'emparer de Peters
Town. Maintenant, où allait-il le conduire? C'est ce que le révérend
ignorait. La nuit était si noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en
quel endroit de Londres, et sous quel pont il avait été embarqué de
cette façon singulière. Tout ce qu'il put comprendre, c'est que la
barque descendait le fleuve, au lieu de le remonter, ce qui était
facile, en prenant garde aux coups d'avirons très espacés et à la
rapidité avec laquelle on marchait. L'enlèvement de Peters Town avait
été, comme on le voit, tout à fait improvisé. L'homme gris n'avait donc
pas, tout d'abord, songé à l'endroit où il le conduirait. Mais, tandis
que Harris descendait le long de la corde à noeuds, ayant le révérend
sur ses épaules, il lui était venu une idée. Il s'était souvenu de cette
péniche où parfois les vagabonds se réfugiaient la nuit, et dont Shoking
lui avait parlé.
La barque descendit donc rapidement, passa sous le pont de Waterloo,
puis sous celui des Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu de la
véritable petite flottille de canots qui obstrue une des arches du
pont de Londres, et, toujours glissant au travers du brouillard, vint
accoster, au bout de quelques minutes, la grosse péniche du marchand de
chevaux, Manning. Shoking avait raconté à l'homme gris tous les détails
de sa captivité dans la péniche; ce qui faisait que ce dernier, sans
avoir jamais mis les pieds sur le ponton, en connaissait tout les
aménagements intérieurs. Il savait que le ponton avait une cale qui se
fermait extérieurement et que c'était dans cette cale que l'Écossais
avait cru voir le diable, en voyant Shoking métamorphosé tout à coup en
nègre. Pendant tout le trajet, le révérend n'avait pas dit un seul
mot. Résigné en apparence, il couvait au fond de son âme tortueuse des
tempêtes de fureur.
Mais, en revanche, l'homme gris lui avait conté une foule de choses,
comme, par exemple, la comédie jouée par le prétendu M. Simouns qui, au
lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait mené à bord d'un navire qui,
maintenant, était en pleine mer et hors de portée des canons anglais. Et
le révérend, réduit à l'impuissance, se disait:--Cet homme qui, jusqu'à
présent, s'est montré plus fort que nous, cet homme vient de commettre
une faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter à l'eau. Garrotté
comme je le suis, je me serais noyé, et il aurait un ennemi implacable
de moins. Je suis son prisonnier, j'ignore même ce qu'il veut faire
de moi, mais il n'est prisonnier qui ne s'évade ou ne soit délivré, et
alors...
En ce moment, le révérend Peters Town n'était plus dominé par sa haine
religieuse: il ne jurait plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce
que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il haïssait l'homme
gris parce que celui-ci l'avait humilié et joué. Donc la barque accosta
la péniche.
Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui était d'une force
proportionnée à sa taille, prit le révérend dans ses bras et monta
le premier sur le pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait à
babord. L'homme gris le suivit.--Écoute, lui dit-il alors, je vais te
donner une haute mission.--Je suis prêt, dit Harris.--Tu vas être le
gardien d'un homme plus dangereux pour l'Irlande que tous les beaux
parleurs qui braillent au parlement. Et ils descendirent dans le faux
pont, poussant devant eux le révérend.