L'homme gris, une fois dans le faux-pont, jugea inutile de demeurer plus
longtemps dans l'obscurité. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes
et un rat de cave, et soudain une clarté permit au révérend de voir
enfin à l'aise le visage de cet homme avec qui il luttait dans l'ombre
depuis longtemps, et au pouvoir de qui il se trouvait en ce moment.
L'homme gris, on s'en souvient, avait dépouillé, chez miss Ellen,
le front ridé et les cheveux blancs du prétendu M. Simouns. Il était
redevenu l'homme jeune, élégant de tournure et beau de visage, qui avait
juré que la fille de lord Palmure l'aimerait tôt ou tard. Aussi, le
révérend le regarda-t-il avec avidité, comme pour graver à jamais ses
traits dans son souvenir. Et il se disait, tandis que les préparatifs
de sa captivité commençaient:--J'aurai ma revanche quelque jour, et je
l'aurai terrible.
Ces préparatifs, dont nous parlons, étaient d'une extrême simplicité.
Sur l'ordre de l'homme gris, l'Irlandais Harris fourra son mouchoir
en guise de bâillon dans la bouche de Peters Town, qui n'opposa aucune
résistance. Ensuite, il lui lia plus solidement les jambes. Après quoi,
il le descendit dans la cale et l'y coucha sur le dos. Puis il remonta,
après que l'homme gris se fût assuré que la cale n'avait aucune issue.
Alors, ce dernier ferma le panneau, et dit à Harris:
--Tu vas rester ici. Je t'enverrai des vivres dans une heure. Sous aucun
prétexte, ne quitte la péniche; au nom de l'Irlande, tu me réponds de
ton prisonnier. Harris s'inclina.
--Cependant, dit-il, il faut tout prévoir.--Il y a souvent des vagabonds
qui viennent coucher ici.
--Tu les assommeras, s'ils ne veulent pas s'en aller.
--Ce n'est pas cela, fit Harris. Il arrive que les policemen de la
rivière viennent quelquefois visiter la péniche et emmènent à bord du
_Royalist_ tout ce qu'ils trouvent. Si cela arrivait, que ferais-je?
--Tu étranglerais ton prisonnier avant qu'ils ne fussent montés à
bord.--C'est bien, dit Harris, je ferai comme vous me l'ordonnez. Et il
se coucha dans l'entrepont, juste au-dessus du panneau qui fermait la
cale, devenue la prison du révérend Peters Town.
L'homme gris monta sur le pont, après avoir remis un rat-de-cave à
Harris, et se laissa glisser ensuite, le long de la corde, dans la
barque où l'autre Irlandais l'attendait.--Où allons-nous? demanda
celui-ci en poussant au large.--Nous remontons au pont de Londres et
ensuite à la gare de Cannons-street. L'Irlandais se mit à nager avec
vigueur et la barque glissa de nouveau sur la Tamise.
Alors l'homme gris tira sa montre, une montre à répétition, et la fit
sonner. Il était dix heures moins le quart. Or l'homme gris avait
fait ce calcul: Le steamer le _Santa-Fé_ était parti à trois heures de
l'après-midi. Il avait dû mettre, en chauffant à toute vapeur, quatre
heures pour sortir de la Tamise, prendre la mer et doubler le cap de
Douvres. Il avait dû rencontrer, une heure plus tard, le bateau-poste de
Calais, et Shoking avait dû passer à bord de ce dernier. Il était donc
probable que le faux nègre ramené à Douvres vers neuf heures du soir, y
prendrait aussitôt le train de Londres. L'homme gris ne désespérait donc
pas de le revoir cette nuit-là même.
La barque remonta la Tamise et vint accoster le ponton d'embarcation
qui est auprès du pont sur lequel passe le South Easter railway,
c'est-à-dire le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris enjoignit à son
batelier de descendre dans une taverne, d'y acheter du pain, du jambon
et un pot de bière, et de porter le tout à Harris. Puis il sauta sur le
ponton, gagna la rive gauche et monta, par une ruelle, à Cannons-street.
Le train qui part de Douvres à neuf heures quarante arrive à Londres
à onze heures. L'homme gris avait donc une heure à attendre. Mais les
gares anglaises ne sont point fermées au public comme en France. On y
entre librement, et plus d'un pauvre diable qui ne sait où passer la
nuit y trouve l'hospitalité sur les banquettes d'une salle d'attente.
L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa dans son manteau et
attendit, couché sur un banc. A onze heures moins six minutes le train
fut signalé et toucha à London-Bridge, de l'autre côté de la Tamise. A
onze heures précises, il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking
en descendit. Comme il sortait, entraîné par la foule, l'homme gris lui
frappa sur l'épaule:--Je t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce
monde, nous avons le temps.
Quand les voyageurs les plus pressés furent hors de la gare et que la
foule commença à s'éclaircir, l'homme gris dit à Shoking:--Où as-tu
rencontré le bateau-poste?--A moitié chemin de Calais.--As-tu remis des
instructions au capitaine du _Santa-Fé_?--Oui, maître.
--Alors me voilà tranquille sur le sort de Jenny, de son enfant et
de John Colden. Passons à mistress Fanoche, maintenant.--Ah! oui, dit
Shoking, qu'allons-nous donc en faire?--En vertu d'un ordre du
lord chief justice que voilà. Et l'homme gris tira de sa poche le
portefeuille du révérend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier dont
il parlait et qui portait le sceau de la justice anglaise.
--Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu de toilette: as-tu
faim?--Je n'ai pas dîné, dit Shoking. Ils sortirent de la gare et
l'homme gris lui montra une taverne en lui disant:--Attends-moi
là, mange un morceau, ne te grise pas surtout, je reviens dans une
demi-heure.--Mais où allez-vous, maître?--Tu sais que j'ai un logis
dans chaque quartier: j'ai une chambre à deux pas d'ici, auprès de
Saint-Paul.
Et l'homme gris laissa Shoking à la porte de la taverne. Celui-ci se fit
servir de la bière brune, une tranche de roastbeef froid et du jambon,
et se mit à manger avec l'appétit d'un homme qui a respiré l'atmosphère
saline de la mer. Trois quarts d'heure après, l'homme gris revint.
Seulement, ce n'était plus l'homme gris, c'était M. Simouns, l'agent de
police aux cheveux blancs. Shoking avala en hâte sa dernière bouchée et
son dernier verre de bière brune, et le suivit. Il y avait un cab à la
porte. Tous deux y montèrent et l'homme gris dit au cabman:--A Elgin
Crescent.--Chez le révérend? fit Shoking.--Oui, mais il n'y est pas,
murmura l'homme gris en souriant.