Ce même jour-là, bien avant que le soleil parût, et que le brouillard
eût acquis cette transparence qui est le véritable jour de Londres,
une lumière brillait dans les combles de Christ's Hospital, tremblotant
derrière les rideaux d'une petite fenêtre mansardée. Cette fenêtre était
celle d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune femme. C'était
une des lingères du collège. De temps en temps elle interrompait son
travail pour s'approcher de la fenêtre, soulever un peu le rideau et
regarder dans la rue. Elle n'attendait cependant personne du dehors,
et l'accès de Christ's Hospital n'est pas facile aux étrangers. Non, ce
dont elle voulait se rendre compte, c'était de l'heure matinale, par les
insensibles progrès de l'aube blanchissant peu à peu la brume noirâtre
qui estompait la cime des toits voisins. Elle attendait sept heures avec
impatience. Pourquoi? Enfin, sept heures sonnèrent. Au même instant une
cloche se fit entendre.
Cette cloche sonnait le réveil des élèves de Christ's Hospital. Nous
l'avons dit déjà, Londres n'est pas une ville matinale; on s'y couche
tard et on s'y lève plus tard encore. En France, les lycées sont sur
pied à cinq heures en été, à six heures, au plus tard, en hiver.
En Angleterre, les classes ne commencent guère avant huit heures.
Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi la lingère attendait ce moment
du lever avec tant d'impatience, il suffira de rappeler que le major
Waterley, se rendant pour la première fois chez lord Wilmot, ce
personnage excentrique, au dire de mistress Fanoche, qui voulait adopter
son fils, avait vu auprès de Ralph une femme qu'on lui avait donné comme
sa nourrice. Et quand on se rappellera encore que l'homme gris avait su
faire admettre Jenny l'Irlandaise comme lingère à Christ's Hospital, on
devinera que c'était elle qui travaillait, bien avant le jour, dans sa
chambrette. Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que la cloche
du réveil avait retenti lorsqu'on frappa doucement à la porte. Jenny
courut ouvrir. Ralph entra et se jeta à son cou. L'enfant était devenu
plus sérieux encore, depuis qu'il portait la soutane bleue et les bas
jaunes.
--Ah! mère, dit-il, cela m'a paru bien long depuis hier.
--Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un geste d'effroi. Tu sais
bien ce que je t'ai dit, mon enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous
serions perdus si on savait la vérité.
--On me renverrait au moulin, n'est-ce pas? dit Ralph, avec un accent
d'effroi.
--Hélas! oui, mon enfant; c'est déjà beaucoup qu'on te permette de venir
m'embrasser tous les matins. Mon bien-aimé, dit Jenny qui avait pris
l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fête et congé pour toi,
sais-tu?
--Oui, mère, et ce monsieur qu'il faut que j'appelle mon père, va venir
me chercher pour me conduire à la promenade. Il est bien bon pour moi,
du reste. Et la dame, celle que je ne peux pas arriver à appeler maman?
Oh! elle me couvre de larmes... Mais alors, je pense à toi et j'ai envie
de pleurer.
--Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise; il faut t'efforcer
de l'aimer, mon cher petit. Tiens, songe à une chose, aujourd'hui. C'est
que tu me verras deux fois.
--Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant dans ses deux mains.
Comment cela, maman?
--Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur de la maison sait que je
suis catholique, et j'ai la permission d'aller à la messe à Saint-Gilles
deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te chercher, monsieur
Waterley?
--Habituellement, c'est à dix heures.
--Eh bien! dit Jenny, j'irai à la messe auparavant; puis, au lieu de
rentrer tout de suite, j'attendrai dans la rue, à la porte du collège,
et quant tu sortiras, je te verrai..--Quel bonheur! répéta l'enfant.
Un nouveau coup de cloche se fit entendre alors. Ce coup de cloche
annonçait que les élèves quittaient le dortoir pour se rendre dans les
cours.--Déjà! fit l'Irlandaise avec tristesse.
--Adieu, mère, au revoir, ma petite mère chérie, fit Ralph, qui se
suspendit au cou de l'Irlandaise.--A bientôt, dit-elle d'une voix émue.
Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples.
Une heure après, Jenny l'Irlandaise, vêtue proprement et simplement,
comme une femme d'humble condition, entrait à Saint-Gilles. Un homme
assistait à l'office divin, tout auprès de la porte, et tourna la
tête en voyant entrer Jenny. C'était le vieux sacristain de l'église
Saint-Georges, que son curé avait envoyé porter une lettre à l'abbé
Samuel, et c'était précisément l'abbé Samuel qui disait la messe. Le
vieillard s'approcha de Jenny et lui dit:
--L'abbé Samuel m'a placé ici en me recommandant de guetter votre
arrivée.--Il veut absolument vous voir.
Une vague inquiétude s'empara de l'esprit de Jenny. Elle songea à son
fils. Que pouvait lui vouloir l'abbé Samuel? L'office divin achevé, elle
se dirigea en toute hâte vers la sacristie. Alors le prêtre qui venait
de quitter ses habits sacerdotaux accourut à sa rencontre et lui
dit:--Mon enfant, un nouveau danger menace votre fils. On veut l'enlever
de Christ's Hospital, ajouta l'abbé Samuel. La mère pâlit et joignit les
mains.
--J'ai reçu hier soir un billet de l'homme gris. Le voilà... Et l'abbé
Samuel tira de sa poche un papier qu'il tendit à la jeune femme toute
tremblante.