Pénétrons à présent chez la Sirène. La Phryné pour qui on se brûle
si gentiment la cervelle, la fauve enchanteresse aux yeux de basilic
possède une charmante maison dans Portland Place. C'est sir Arthur L...,
le malheureux gentleman dont elle repoussait l'amour, et qui s'est tué
de désespoir, qui lui a fait ce cadeau d'outre-tombe. Il avait préparé
la maison pour elle; il avait appelé à son aide des architectes, des
peintres et des sculpteurs pour orner magnifiquement cette charmante
demeure. Il avait peuplé le jardin de statues, entassé dans l'intérieur
de la maison des curiosités et des objets d'art; il en avait fait, en un
mot, un temple pour son idole. Mais l'idole refusait de l'habiter,
lui vivant. Alors sir Arthur fit son testament et se tua. Le testament
léguait la maison à la Sirène, et la Sirène en prit possession sans
remords. C'est là qu'à dix heures du matin, la courtisane, appuyée à
une fenêtre de son boudoir ouvrant sur le jardin, respire l'air et
se réchauffe à un pâle rayon de soleil qui a fini par triompher du
brouillard. De temps en temps, elle se retourne et jette un regard sur
un homme endormi dans un fauteuil. Cet homme est le major Waterley. Il
dort, les vêtements en désordre, la barbe défrisée, les cheveux emmêlés.
Il dort d'un sommeil lourd et profond, résultat d'une double ivresse,
celle du vin et de l'opium.
Dans un coin du boudoir est encore une table chargée des débris d'un
souper. A terre, auprès du dormeur, gît sur le tapis le tuyau d'un
narghilé. Le major a le front livide, les lèvres pendantes, et ses
membres affaissés et ballants semblent attester que toute énergie a
disparu de ce corps robuste et bien constitué. La Sirène le regarde de
temps en temps; puis elle se remet à la fenêtre, et son oeil se dirige
au delà du jardin, dont on aperçoit la grille entre deux arbres verts.
Elle paraît attendre quelqu'un. En effet, bientôt une voiture s'arrête
devant la grille.--Enfin, murmure la Sirène, elle le verra endormi et
verra si j'ai tenu ma parole.
Une femme descend de cette voiture; elle est voilée, et il est
impossible de voir son visage; mais sa démarche trahit la jeunesse,
et peut-être que l'homme gris, s'il était là, aurait, du premier coup
d'oeil, reconnu miss Ellen Palmure. C'est miss Ellen, en effet, qui
revient de chez le révérend Peters Town où tout s'est passé selon ses
désirs. Mistress Fanoche, moitié par peur, moitié par cupidité, car on a
payé sa trahison quatre mille livres, soit cent mille francs en monnaie
française: mistress Fanoche a déposé devant le magistrat de police
qu'elle avait confié le véritable enfant du major Waterley et de miss
Émily à un homme du nom de Wilton, qui a dû le jeter dans la Tamise,
au-dessous du pont de Londres. Mistress Fanoche a avoué, en outre,
qu'elle avait présenté au major le petit Irlandais condamné au
moulin, et le magistrat a rédigé de tout cela un procès-verbal que la
nourrisseuse a signé. Enfin, mistress Fanoche a été admise à fournir
une caution de mille livres que miss Ellen a payée pour elle; et grâce
à cette caution, elle a pu demeurer chez le révérend, où elle sera à
l'abri des représailles de l'homme gris.
Miss Ellen est ardente pour la vengeance. Avant de frapper l'homme gris,
avant de le faire tomber dans un piége qu'elle a savamment combiné,
miss Ellen veut ruiner toutes ses espérances; avant de l'envoyer à
l'échafaud, elle veut qu'il voie de nouveau au moulin cet enfant qui
est l'espoir de l'Irlande catholique et opprimée. A peine le
magistrat s'était-il retiré, qu'elle a mis le révérend Peters Town en
campagne.--Il faut que vous obteniez, lui a-t-elle dit, un homme sûr,
investi de toute la confiance du chef de la police. Il ne faut pas
confier le soin de cette arrestation à un policeman vulgaire. Et le
révérend est parti pour Scotland yard, tandis que miss Ellen courait à
Portland place, s'assurer que le major Waterley était aux mains de la
Sirène et que celle-ci avait suivi ses instructions à la lettre.
Miss Ellen arrive donc dans le boudoir, et à la vue du major endormi,
elle éprouve une vive satisfaction. Son voile est tombé: elle apparaît
à la Sirène dans toute sa beauté resplendissante et hautaine. La Sirène,
qui courbe les hommes sous son regard, baisse les siens devant miss
Ellen. L'esclave affranchie est redevenue esclave en présence de la
belle patricienne. Miss Ellen s'asseoit, la Sirène demeure debout.
--Que s'est-il passé? demande miss Ellen.
--Je l'ai amené ici à quatre heures du matin. Le major était déjà à
demi-fou; il me jurait qu'il me suivrait au bout du monde. Nous avons
soupé; il a bu comme un lord d'Écosse. Il paraissait ne plus se souvenir
de rien. Cependant, comme le jour paraissait, il a eu un moment de
lucidité.
--Oh! mon Dieu! s'est-il écrié, que doit penser mistress Waterley!
Alors je lui ai mis sous les yeux la lettre que vous aviez envoyée, lui
disant que cette lettre était allée le chercher au club, et que du club
on l'avait envoyée ici. Cette lettre était de mistress Waterley, qui
désespérant de voir rentrer son mari, était partie en lui annonçant
qu'elle allait assister aux derniers moments de son père. Cette lettre a
paru l'éveiller un moment et le tirer de la torpeur où l'ivresse
l'avait plongé. Je lui ai pris alors les deux mains et je lui ai
dit:--Donnez-moi une heure encore; puisque votre femme est partie, que
craignez-vous?
Je l'ai senti frissonner sous mes regards; en même temps, j'ai appelé
Lucy, ma femme de chambre. Lucy est venue, apportant une pipe chargée
d'opium. Peut-être eût-il fini par triompher de mes séductions. Mais à
la vue de la pipe, sa passion sauvage s'est réveillée ardente.--Vous le
voyez, ajouta la Sirène, vous le voyez, milady, maintenant il dort.
--Oui, dit miss Ellen, mais il faudra l'éveiller dans une heure ou deux,
en lui imbibant les tempes et les narines avec cette eau. Et miss Ellen
présenta à la Sirène un flacon à fermoir doré--Il s'éveillera encore
abruti, mais pas assez pour ne pas comprendre ce que vous lui direz.
--Et que lui dirais-je? demanda la Sirène:
--Écoutez-moi, dit miss Ellen, qui parlait toujours avec l'autorité du
maître qui dicte ses ordres à l'esclave.
X
Peut-être s'étonnera-t-on que la Sirène, qui avait vu des hommes du
grand monde se rouler à ses pieds en se tordant les mains de désespoir,
pour qui d'autres étaient morts, qui n'avait qu'à se montrer à Hyde-Park
pour y faire sensation et presque émeute parmi la jeunesse dorée de
Londres, fût si humble et si soumise en présence de miss Ellen? C'est
que cette femme était esclave au milieu de la libre Angleterre. Esclave
d'un passé nébuleux que tout le monde ignorait et que deux personnes
connaissaient: le révérend Peters Town et miss Ellen. Un jour, miss
Ellen avait eu besoin pour ses projets ténébreux d'une femme assez belle
pour tourner la tête à un homme, assez criminelle pour qu'on osât lui
demander tout, assez docile pour qu'on fût sûr de son obéissance. Le
révérend Peters Town avait découvert la Sirène. Les prêtres anglicans
sont bien autrement forts que qui que ce soit pour sonder la vie privée,
s'emparer des consciences et exercer une police mystérieuse. Le clergé
de Londres traque ces pauvres créatures qui se sont réfugiées dans
l'amour comme dans une profession. De temps en temps, il obtient de
la police qu'elle fasse une rafle, à trois heures du matin, sous les
arcades de Régent street. Et quand une créature est assez haut placée
par ses relations, pour échapper à l'action directe de la police, on se
livre à de secrètes investigations sur son passé.
Or la Sirène, à quinze ans, avait commis plusieurs vols. Elle se nommait
alors Anna Betlam, et elle était juive de naissance. Condamnée à dix ans
de réclusion, elle était parvenue à s'échapper, à quitter l'Angleterre
et à se réfugier en France d'abord, puis en Italie. Sa beauté lui avait
fait, en quelques années, une véritable opulence. Sûre d'être oubliée,
elle avait osé revenir à Londres, et, depuis un an, elle voyait tous
les dandies à ses pieds, lorsque le révérend Peters Town avait fini par
découvrir son identité. Il allait sans doute la signaler à la police, au
moment où miss Ellen était intervenue.--Voici la femme dont nous avons
besoin, avait-elle dit.
Le soir même, voilée, gardant le plus strict incognito, elle s'était
présentée chez la Sirène et l'avait saluée de son vrai nom d'Anna
Betlam. La Sirène avait pâli et balbutié. Alors miss Ellen lui avait
dit:--Il s'agit pour vous de retourner en prison ou de me servir. Je ne
vous demanderai rien qui sorte de vos habitudes et vous serez royalement
payée. Et la Sirène, moins pour l'amour de l'argent, que par terreur,
était devenue l'esclave docile de miss Ellen.
--Écoutez-moi donc, reprit celle-ci. Vous savez le rôle que vous devez
jouer quand l'enfant sera ici? Hier encore, en sachant à quel degré
de fascination serait parvenu le major, je n'avais pas fixé le jour.
Aujourd'hui, je sais qu'il est temps d'agir. Quand le major s'éveillera,
il est probable que deux souvenirs lui reviendront aussitôt. Il pensera
à sa famille, d'abord.
--Et à son enfant, ensuite?
--Justement. Vous enverrez un valet de pied à l'hôtel où il loge et le
valet de pied rapportera une fausse dépêche de miss Emily, que voici.
Miss Ellen remit la dépêche à la Sirène. Elle était enfermée dans une
enveloppe non scellée et ainsi conçue:
«Cher ami, arrivée à Glascow. Mon père hors de danger. Je reste trois ou
quatre jours avec lui. Dans cinq, je serai à Londres.»
Quand la Sirène eut pris connaissance de cette dépêche, miss Ellen lui
dit:--Le major rassuré sur sa femme ne demandera pas mieux que de passer
à vos pieds les quatre jours de liberté qu'on lui annonce. Mais il
se souviendra que c'est aujourd'hui jeudi et qu'il a coutume d'aller
chercher celui qu'il croit son fils à Christ's Hospital et de l'emmener
à la promenade. Vous lui direz alors:--Allez, mon ami, je serai
bien-heureuse de le voir, et je l'aimerai de tout mon coeur, pour
l'amour de vous. Le reste me regarde. Vous avez compris, n'est-ce pas?
--Oui, dit la Sirène.
--L'enfant déjeunera ici; vous aurez soin que le major boive de ce
vin de Porto que je vous ai envoyé et auquel est mêlé un puissant
narcotique. Il s'endormira. Alors vous montrerez à l'enfant les beaux
habits que je vais vous faire apporter et vous les lui ferez revêtir; il
ne demandera pas mieux, car cette affreuse soutane le gêne horriblement.
--Et à quelle heure irai-je à Hyde-Park?
--A trois heures. Vous entrerez par la porte de Pall-Mall, à pied,
en donnant la main à l'enfant. Vous irez vous promener au bord de la
Serpentine. Je passerai à cheval et je vous ferai un petit signe qui
voudra dire que les policemen sont là. Ces dernières instructions
données, miss Ellen quitta la Sirène, et ayant abaissé de nouveau son
voile épais sur son visage, elle remonta en voiture. Cette fois, elle
rentra chez elle.
Lord Palmure, qui était demeuré au club jusqu'au jour, s'était mis
au lit en rentrant, avec la persuasion que sa fille dormait depuis
longtemps. En revanche, miss Ellen trouva un homme qui l'attendait dans
l'antichambre de son appartement. C'était un homme d'apparence robuste
bien qu'il eût des cheveux gris. Il portait des lunettes bleues, et il
était enveloppé dans un manteau qui lui descendait jusqu'aux pieds. Il
présenta une lettre à miss Ellen; elle était du révérend Peters Town.
«Je vous envoie, disait-il, un homme qu'on m'a donné à Scotland yard
comme habile et résolu, il arrêtera l'enfant, sans esclandre, et fera la
chose si lestement qu'il est probable que personne n'y fera attention.
Cependant, comme il est probable aussi que les Irlandais surveillent
celui qu'ils considèrent comme leur chef dans l'avenir, il faut prévoir
quelque résistance. L'agent Barnel que je vous envoie sera fortement
escorté.»
Miss Ellen ayant lu cette lettre, regarda le personnage. Son apparence
lui plut; et il lui sembla qu'elle avait devant elle un homme calme et
résolu.--Vous savez, qu'il y a une prime de mille livres pour vous? lui
dit-elle.
L'agent s'inclina.--Mais, dit-il, je ne connais pas l'enfant.
--Soyez à trois heures à la porte de Pall-Mall, à Hyde-Park, je vous le
montrerai.
L'agent s'inclina, et se retira en saluant miss Ellen jusqu'à terre.