VIII

Le jour naissait, comme il naît à Londres. C'est-à-dire que le

brouillard devenait rouge et transparent et que les arbres du jardin

apparaissaient peu à peu au travers. Miss Ellen dit à mistress

Fanoche:--Puisque vous avez toujours peur de l'homme gris, venez avec

moi, je vais vous mettre en lieu sûr.

--Où me conduisez-vous donc? demanda la nourrisseuse.

--Chez le révérend Peters Town, l'homme le plus puissant de Londres.

--Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, dit-elle.

Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a parlé de l'archevêque de

Cantorbéry? Eh bien! le révérend Peters Town lui donne secrètement des

instructions.

A la suite de son entretien avec miss Ellen, mistress Fanoche voyait

clairement une chose; c'est qu'elle était doublement perdue, si elle

n'obéissait pas aveuglément.--Soit, dit-elle, je suis prête à vous

suivre.

Miss Ellen remit son manteau et en baissa le capuchon sur sa tête.

Mistress Fanoche jugea inutile de réveiller Mary l'Écossaise et de lui

apprendre son départ. Quelques minutes après, les deux femmes montaient

dans le cab que miss Ellen avait laissé à la porte.--Elgin Crescent!

dit-elle au cabman.

Le révérend Peters Town attendait sans doute la visite de miss Ellen,

car à peine le cab fut-il arrêté à sa porte que cette porte s'ouvrit

et que le prêtre anglican vint à la rencontre des deux femmes.--Je vous

présente mistress Fanoche dont je vous ai parlé, dit miss Ellen.

Le prêtre fit passer les deux femmes dans son cabinet et se prit à

regarder, curieusement, la nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui

fit un signe mystérieux que le révérend comprit, car il la fit passer

dans une pièce voisine laissant mistress Fanoche toute seule.

--Eh bien, elle consent?

--A tout. Avez-vous prévenu le lord chief justice?

--Sans doute, puisque je vous ai envoyé l'ordre d'arrestation. Mais

il y a une difficulté que nous n'avions pas prévue, reprit le révérend.

Cette femme va faire sa déposition par écrit...

Elle confirmera ensuite cette déposition de vive voix en présence d'un

magistrat de police et de deux secrétaires.

--Je lui ai promis sa grâce.

--Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les débats du procès,

s'il avait lieu, seraient publiés, et que la liberté de la presse nous

gênerait.

--Mais le procès n'aura pas lieu. On la relâchera sous caution et elle

pourra quitter l'Angleterre.

--Sa déposition n'en sera pas moins valable.

--Sans doute.

--Mais vous ignorez peut-être, miss Ellen, les règlements de Christ's

Hospital et les singuliers privilèges dont jouit ce collége, depuis le

roi Edouard VI son fondateur.

--Vous allez voir que je n'ignore absolument rien, répondit miss Ellen

en souriant. Tout élève revêtu de la soutane bleue et portant les bas

jaunes, est inviolable. On ne pourrait l'arrêter que s'il commettait un

crime dans la rue.

Il y a mieux; je suppose qu'on le désigne à un policeman auquel on dira:

Cet enfant est un condamné évadé de Bath square; le policeman ne voudra

pas le croire; mais, le crût-il, il vous répondra: Je ne puis pas mettre

la main sur un enfant revêtu de la soutane bleue. Enfin, j'admets, comme

dernière hypothèse, qu'un policeman intimidé ose passer outre et mettre

la main sur l'enfant, que celui-ci soit ramené en prison, reconduit au

moulin et reconnu par tous les gardiens de Bath square, le lord maire

protestera et, à la tête de ses aldermen, ira le réclamer.

--Vous voyez donc bien, dit le révérend Peters Town, que tous nos

efforts échoueront contre cette loi qui protège les élèves de Christ's

Hospital.

--Non, dit miss Ellen, car on arrêtera l'enfant dépouillé de son

costume. J'ai tout prévu.

Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagné une femme qu'on appelle la

Sirène? Cette, femme a fasciné le major Waterley: dans huit jours,

cet homme n'aura plus qu'une pensée, qu'une volonté, qu'un but, être

l'esclave de la Sirène. Il ne se souviendra même plus qu'il a une femme.

D'ailleurs j'ai pris soin de me débarrasser provisoirement de mistress

Waterley. Elle n'est plus à Londres.

--Qu'avez-vous donc fait pour cela?

--Une chose bien simple: elle a reçu une heure après que son mari était

sorti pour aller au club, un télégramme qui l'appelait en toute hâte a

Glascow auprès de son père qui, disait la dépêche, avait fait une

chute de cheval. Elle a fait chercher le major partout; on ne l'a point

trouvé, car il était chez mistress Burton, et la pauvre femme a pris

le train de minuit. Elle arrivera demain soir chez son père, qu'elle

trouvera bien portant et nous avons trois jours devant nous, en

supposant même qu'elle revienne sur-le-champ.

Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est aux genoux de la Sirène.

Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major, qui a oublié sa femme,

mais a un vague souvenir de celui qu'il croit son enfant, court à

Christ's Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain jeudi, jour

de congé. Le supérieur du collége laisse l'enfant sortir avec son père,

et celui-ci le conduit chez la Sirène.

--Mais, dit le révérend, la difficulté, l'impossibilité même dont je

vous parle existe toujours. L'enfant est revêtu de son costume, et vous

savez que lorsqu'un père obtient l'admission de son fils à Christ's

Hospital, il prend l'engagement de le laisser sous ce vêtement jusqu'au

jour où il a terminé son éducation.

--Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le major ne violera pas

cet engagement. Mais la Sirène le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un

narghilé, on se débarrassera du major quand on voudra. On déshabillera

l'enfant. La Sirène se charge de lui mettre un joli petit habit bleu ou

vert, avec des boutons de métal, ce qui ne peut manquer de l'enchanter.

--Et, alors la police arrivera.

--Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen, c'est la vôtre.

--Mais enfin dit encore le révérend, vous savez que les arrestations

dans les maisons sont très difficiles.

--Aussi arrêtera-t-on l'enfant dans la rue. A Hyde-Park, par exemple, où

la Sirène le conduira à la promenade.

Et, comme il regardait miss Ellen avec une sorte d'admiration, on

entendit retentir un coup de sonnette. En même temps le clergyman qui

servait de secrétaire au révérend entra.--Voici le magistrat de police

et ses secrétaires, dit-il. Le révérend repassa dans son cabinet, où

mistress Fanoche attendait, livrée à mille angoisses.--Madame, lui

dit-il, l'heure est venue pour vous de faire votre confession pleine

et entière. La porte s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors

mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur perler à son front,

et sa vue se troubla, et il lui sembla qu'elle entrevoyait, à travers un

brouillard, se dresser la potence devant Newgate et Calcraff la regarder

et lui crier: C'est à ton tour maintenant!

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 59 / 89 题