Le jour naissait, comme il naît à Londres. C'est-à-dire que le
brouillard devenait rouge et transparent et que les arbres du jardin
apparaissaient peu à peu au travers. Miss Ellen dit à mistress
Fanoche:--Puisque vous avez toujours peur de l'homme gris, venez avec
moi, je vais vous mettre en lieu sûr.
--Où me conduisez-vous donc? demanda la nourrisseuse.
--Chez le révérend Peters Town, l'homme le plus puissant de Londres.
--Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, dit-elle.
Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a parlé de l'archevêque de
Cantorbéry? Eh bien! le révérend Peters Town lui donne secrètement des
instructions.
A la suite de son entretien avec miss Ellen, mistress Fanoche voyait
clairement une chose; c'est qu'elle était doublement perdue, si elle
n'obéissait pas aveuglément.--Soit, dit-elle, je suis prête à vous
suivre.
Miss Ellen remit son manteau et en baissa le capuchon sur sa tête.
Mistress Fanoche jugea inutile de réveiller Mary l'Écossaise et de lui
apprendre son départ. Quelques minutes après, les deux femmes montaient
dans le cab que miss Ellen avait laissé à la porte.--Elgin Crescent!
dit-elle au cabman.
Le révérend Peters Town attendait sans doute la visite de miss Ellen,
car à peine le cab fut-il arrêté à sa porte que cette porte s'ouvrit
et que le prêtre anglican vint à la rencontre des deux femmes.--Je vous
présente mistress Fanoche dont je vous ai parlé, dit miss Ellen.
Le prêtre fit passer les deux femmes dans son cabinet et se prit à
regarder, curieusement, la nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui
fit un signe mystérieux que le révérend comprit, car il la fit passer
dans une pièce voisine laissant mistress Fanoche toute seule.
--Eh bien, elle consent?
--A tout. Avez-vous prévenu le lord chief justice?
--Sans doute, puisque je vous ai envoyé l'ordre d'arrestation. Mais
il y a une difficulté que nous n'avions pas prévue, reprit le révérend.
Cette femme va faire sa déposition par écrit...
Elle confirmera ensuite cette déposition de vive voix en présence d'un
magistrat de police et de deux secrétaires.
--Je lui ai promis sa grâce.
--Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les débats du procès,
s'il avait lieu, seraient publiés, et que la liberté de la presse nous
gênerait.
--Mais le procès n'aura pas lieu. On la relâchera sous caution et elle
pourra quitter l'Angleterre.
--Sa déposition n'en sera pas moins valable.
--Sans doute.
--Mais vous ignorez peut-être, miss Ellen, les règlements de Christ's
Hospital et les singuliers privilèges dont jouit ce collége, depuis le
roi Edouard VI son fondateur.
--Vous allez voir que je n'ignore absolument rien, répondit miss Ellen
en souriant. Tout élève revêtu de la soutane bleue et portant les bas
jaunes, est inviolable. On ne pourrait l'arrêter que s'il commettait un
crime dans la rue.
Il y a mieux; je suppose qu'on le désigne à un policeman auquel on dira:
Cet enfant est un condamné évadé de Bath square; le policeman ne voudra
pas le croire; mais, le crût-il, il vous répondra: Je ne puis pas mettre
la main sur un enfant revêtu de la soutane bleue. Enfin, j'admets, comme
dernière hypothèse, qu'un policeman intimidé ose passer outre et mettre
la main sur l'enfant, que celui-ci soit ramené en prison, reconduit au
moulin et reconnu par tous les gardiens de Bath square, le lord maire
protestera et, à la tête de ses aldermen, ira le réclamer.
--Vous voyez donc bien, dit le révérend Peters Town, que tous nos
efforts échoueront contre cette loi qui protège les élèves de Christ's
Hospital.
--Non, dit miss Ellen, car on arrêtera l'enfant dépouillé de son
costume. J'ai tout prévu.
Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagné une femme qu'on appelle la
Sirène? Cette, femme a fasciné le major Waterley: dans huit jours,
cet homme n'aura plus qu'une pensée, qu'une volonté, qu'un but, être
l'esclave de la Sirène. Il ne se souviendra même plus qu'il a une femme.
D'ailleurs j'ai pris soin de me débarrasser provisoirement de mistress
Waterley. Elle n'est plus à Londres.
--Qu'avez-vous donc fait pour cela?
--Une chose bien simple: elle a reçu une heure après que son mari était
sorti pour aller au club, un télégramme qui l'appelait en toute hâte a
Glascow auprès de son père qui, disait la dépêche, avait fait une
chute de cheval. Elle a fait chercher le major partout; on ne l'a point
trouvé, car il était chez mistress Burton, et la pauvre femme a pris
le train de minuit. Elle arrivera demain soir chez son père, qu'elle
trouvera bien portant et nous avons trois jours devant nous, en
supposant même qu'elle revienne sur-le-champ.
Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est aux genoux de la Sirène.
Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major, qui a oublié sa femme,
mais a un vague souvenir de celui qu'il croit son enfant, court à
Christ's Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain jeudi, jour
de congé. Le supérieur du collége laisse l'enfant sortir avec son père,
et celui-ci le conduit chez la Sirène.
--Mais, dit le révérend, la difficulté, l'impossibilité même dont je
vous parle existe toujours. L'enfant est revêtu de son costume, et vous
savez que lorsqu'un père obtient l'admission de son fils à Christ's
Hospital, il prend l'engagement de le laisser sous ce vêtement jusqu'au
jour où il a terminé son éducation.
--Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le major ne violera pas
cet engagement. Mais la Sirène le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un
narghilé, on se débarrassera du major quand on voudra. On déshabillera
l'enfant. La Sirène se charge de lui mettre un joli petit habit bleu ou
vert, avec des boutons de métal, ce qui ne peut manquer de l'enchanter.
--Et, alors la police arrivera.
--Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen, c'est la vôtre.
--Mais enfin dit encore le révérend, vous savez que les arrestations
dans les maisons sont très difficiles.
--Aussi arrêtera-t-on l'enfant dans la rue. A Hyde-Park, par exemple, où
la Sirène le conduira à la promenade.
Et, comme il regardait miss Ellen avec une sorte d'admiration, on
entendit retentir un coup de sonnette. En même temps le clergyman qui
servait de secrétaire au révérend entra.--Voici le magistrat de police
et ses secrétaires, dit-il. Le révérend repassa dans son cabinet, où
mistress Fanoche attendait, livrée à mille angoisses.--Madame, lui
dit-il, l'heure est venue pour vous de faire votre confession pleine
et entière. La porte s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors
mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur perler à son front,
et sa vue se troubla, et il lui sembla qu'elle entrevoyait, à travers un
brouillard, se dresser la potence devant Newgate et Calcraff la regarder
et lui crier: C'est à ton tour maintenant!