Miss Ellen suivit mistress Fanoche, qui la conduisit dans le petit salon
où elle était tout à l'heure. La nourrisseuse d'enfants avait commencé
à respirer en voyant une femme; elle se rassura presque entièrement en
entendant prononcer le nom de lord Palmure. Un lord qu'on avait ainsi
traité dans son jardin à elle, mistress Fanoche, et qui n'en avait pas
tiré vengeance, devait être un homme de moeurs douces et par conséquent
peu à craindre. Et puis, enfin, il n'était pas question de l'homme gris,
le personnage tant redouté. Cependant, lorsque miss Ellen eut relevé son
voile et que son oeil se fut arrêté sur mistress Fanoche, cette dernière
ne put s'empêcher de tressaillir.
--Madame, dit la jeune fille, je n'ai pas le temps de vous faire un long
discours; et je vais vous expliquer en deux mots le motif et le but
de ma visite nocturne. Vous avez été nourrisseuse d'enfants? dit miss
Ellen.
--J'ai tenu un pensionnat, répondit mistress Fanoche.
--Vous aviez l'habitude de faire noyer les enfants...
--Oh! quelle calomnie!... s'écria mistress Fanoche, qui devint tout à
coup livide.
--C'est du moins ce qu'a déclaré un homme que la justice a sous la main
et qui se nomme Wilton.
--Le misérable!
Miss Ellen haussa légèrement les épaules.--Chère madame, dit-elle, je
vous l'ai dit, je n'ai pas le temps d'entrer avec vous dans de longs
détails; laissez-moi donc aller droit au but. Je viens vous donner à
choisir: ou Botany Bay, c'est-à-dire la transportation, si même vous
n'êtes condamnée à mort, ou l'impunité et quatre mille livres. Il est
bien entendu, vous le comprenez, que j'ai besoin de vous.--Mais, milady,
balbutia mistress Fanoche, de plus en plus dominée par l'accent hautain
de la jeune fille, et comme palpitante sous son regard, je vous jure...
--Écoutez-moi donc, fit sèchement miss Ellen, vous allez voir que je
suis renseignée. Il y a quelques mois, un officier, revenant des Indes,
le major Waterley, vous écrivit pour vous réclamer un enfant qui vous
avait été confié.
--Ah! s'écria mistress Fanoche. Voilà bien qui prouve que je suis
innocente de tout ce dont on m'accuse, car cet enfant, je l'ai rendu
au major. Et la preuve en est, qu'il est aujourd'hui pensionnaire du
collège de Christ's Hospital.
--Je sais cela, dit miss Ellen, seulement cet enfant vous l'aviez volé,
il se nommait Ralph; mon père a voulu le ravoir et il s'est adressé à la
vieille dame qui était votre associée.
Mistress Fanoche courba la tête. Elle voyait que miss Ellen était plus
instruite qu'elle ne le supposait d'abord.
Miss Ellen poursuivit: L'enfant s'échappa, tomba aux mains d'une bande
de voleurs, fut envoyé à Cold bath field et condamné au moulin, puis
enlevé par un certain John Colden, qui a été condamné à mort.... Enfin,
une personne qu'on appelle l'homme gris vous l'a rendu, à la seule fin
que vous le présentassiez au major Waterley comme son fils.
Le nom de l'homme gris avait fait pâlir mistress Fanoche.--Cet homme,
dit-elle, est tout puissant dans Londres, il ordonnait, j'ai dû obéir,
sous peine de mort.
--Eh bien! dit froidement miss Ellen, je suis son ennemie, moi. Et j'ai
engagé avec lui une lutte sans trêve ni merci. Elle disait cela avec un
calme hautain, le regard assuré, la tête rejetée en arrière, et mistress
Fanoche ne put s'empêcher d'éprouver pour elle une naïve admiration.
--Vrai? dit-elle, vous osez lutter avec l'homme gris!
--Et je l'ai presque terrassé à cette heure, dit miss Ellen avec un
accent qui fit passer une conviction dans l'esprit de la nourrisseuse
d'enfants. J'avais besoin d'un instrument pour lui donner le coup de
grâce, ajouta miss Ellen. Cet instrument, c'est vous.
La nourrisseuse se prit à trembler.--Oh! pas moi, madame, pas moi!...
--Tenez, dit miss Ellen qui ouvrit son corsage et en retira un papier
qu'elle mit sous les yeux de mistress Fanoche frémissante, tenez,
lisez...--Un ordre d'arrestation! exclama la nourrisseuse éperdue.
--Signé du lord chief justice.
--Mais, je suis perdue, mon Dieu!
--C'est-à-dire que, je n'ai plus qu'à remettre cet ordre à deux
policemen et vous serez conduite à Newgate demain matin. Cependant, vous
n'irez pas en prison et vous toucherez une récompense de quatre mille
livres si vous me servez.
--Mais, si je vous sers, milady, s'écria mistress Fanoche qui se voyait
dans un impasse terrible, l'homme gris me tuera.
--Et si vous ne me servez pas, vous serez pendue. Wilton, à qui on a
promis sa grâce, s'il faisait des révélations, est prêt à donner le
chiffre de vos victimes.
Mistress Fanoche commençait à s'arracher les cheveux et elle avait les
yeux pleins de larmes. Un moment elle songea à se ruer sur miss Ellen,
à appeler Mary l'Écossaise à son aide et à lui arracher l'ordre
d'arrestation. Mais c'eût été une violence inutile. Même en assassinant
miss Ellen elle n'eût pas détourné l'orage.
--Au lieu de vous lamenter, dit encore miss Ellen, écoutez-moi
attentivement, et vous verrez que le danger que vous redoutez peut être
conjuré. Le jour où je me servirai de vous pour frapper l'homme gris, il
sera pendu et ne pourra plus se venger de vous.
--Mais enfin, dit la nourrisseuse, que faut-il que je fasse?
--Il faut que vous déclariez par un écrit adressé au lord chief justice
que l'enfant rendu au major Waterley n'est pas le sien, qu'il est
Irlandais et se nomme Ralph, et que c'est le même qui a été condamné au
moulin.
--Mais si j'écris cela, dit mistress Fanoche, je m'avoue coupable.
--Sans doute, et il faut même que vous confessiez dans cet écrit que
vous avez confié le fils du major à Wilton, qui l'a noyé.
--Et alors je suis perdue! dit encore mistress Fanoche.
--Vous serez condamnée, mais la reine vous fera grâce.
--Et qui me l'assure?
--Moi, dit froidement miss Ellen. Et il y avait un tel accent de
sincérité dans ce mot unique, que mistress Fanoche ajouta foi à cette
promesse.