Pénétrons maintenant chez mistress Fanoche, notre ancienne connaissance
de Dudley street. Mistress Fanoche avait renoncé, comme on le pense
bien, à son premier métier de nourrisseuse d'enfants. D'abord elle
s'était séparée de la vieille dame aux lunettes qui battait les enfants
par inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste, hésité à la
trahir. On se souvient de ce qui s'était passé entre mistress Fanoche
et l'homme gris. Après la disparition de Ralph, elle était retournée à
Londres et à son grand étonnement, elle avait trouvé sa maison déserte.
Si la vieille dame qui était partie, la veille au soir, en compagnie
de lord Palmure et qui se voyait déjà propriétaire d'un joli cottage à
Brighton avait abandonné les cinq petites filles dans le jardin, après
son départ, une main charitable avait recueilli les pauvres délaissées.
Par les soins de l'homme gris, les enfants avaient été conduites
dans une vraie pension où on prendrait soin d'elles et où on ne les
maltraiterait pas. Mistress Fanoche ne s'était pas beaucoup préoccupée
de savoir ce qu'étaient devenues ses anciennes pensionnaires; elle était
retournée à Hampsteadt où elle s'était tenue bien tranquille, jusqu'au
jour où l'homme gris, au lieu de la châtier, avait préféré se servir
d'elle pour représenter au major Waterley le petit Irlandais comme son
fils et le faire admettre ainsi à Christ's Hospital. Mistress Fanoche
avait été largement payée. Aussi, depuis ce temps-là, vivait-elle fort
tranquillement, mangeant ses petites économies, et craignant, sinon
Dieu, au moins cet homme qui se jouait d'un pair d'Angleterre et lui
appliquait un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche avait
conservé Mary l'Écossaise, sa fidèle servante. Mary sortait seule,
allait aux provisions et rapportait à sa maîtresse, qui n'osait franchir
le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier. C'était ainsi que
mistress Fanoche avait été tenue au courant de ce qui se passait dans
le cottage voisin, chez le prétendu lord Wilmot qui, pour elle, était
toujours le mendiant voisin. Elle avait appris, par la même source, que
le condamné John Colden avait été arraché à l'échafaud et que l'homme
gris, soupçonné d'avoir préparé cet enlèvement, n'avait pas reparu
au cottage depuis. Cette dernière information avait permis à mistress
Fanoche de reposer plus librement. Elle avait servi l'homme gris, mais
elle le craignait, et la Comme elle prenait son thé, vers huit heures du
soir, elle entendit sonner à la grille du cottage. Mary alla ouvrir et
revint avec une lettre. Cette lettre ne lui avait point été remise par
le facteur, mais bien par un homme dont elle n'avait pu voir le visage,
car il était enveloppé dans un grand manteau et avait son chapeau
rabattu sur ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette lettre, éprouva
un petit tremblement nerveux.
Les consciences timorées, comme celle de la nourrisseuse d'enfants,
ont de ces pressentiments inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette
lettre avec une sorte de répugnance, puis elle courut à la signature.
Mais la signature était absente. Elle lut: «Mistress Fanoche est priée
d'attendre cette nuit la visite d'une personne qui viendra lui parler de
choses de la plus haute importance. Si mistress Fanoche n'ouvrait pas
à la personne qui sonnera, elle s'exposerait à de vifs désagréments.
Si mistress Fanoche avait la malencontreuse idée de porter la présente
lettre à la police, elle s'exposerait à d'autres mésaventures. Enfin,
si elle confiait à qui que ce soit la substance de ladite missive, elle
encourrait la colère d'un personnage puissant.» La lettre échappa
aux mains de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur s'empara
d'elle.--Oh! dit-elle à Mary, ce n'est pas possible, on t'a trompée...
L'homme gris n'est pas en prison.
Et, à partir de ce moment, mistress Fanoche fut en proie à une véritable
panique. Néanmoins elle se conforma aux avis mystérieux renfermés dans
la iettre, elle ne la montra point à Mary et exigea même que celle-ci
s'allât coucher, son service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit
elle-même, elle demeura dans ce petit salon qui donnait sur le jardin
et dans lequel, un soir, Shoking et l'homme gris avaient pénétré si
brusquement. Là, anxieuse, tremblant au moindre bruit, elle attendit. La
soirée s'écoula; elle entendit sonner minuit à toutes les paroisses du
voisinage: puis deux heures du matin, puis trois et quatre. Le visiteur
mystérieux ne se présentait pas. Mistress Fanoche commençait à espérer
vaguement qu'on l'avait mystifiée. Mais, tout à coup la sonnette tinta.
Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son sang affluer violemment
à son coeur. Un moment même elle crut qu'elle n'aurait pas la force de
bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle sortit de la maison
et traversa le jardin. Arrivée auprès de la grille, elle respira plus
librement. Elle avait reconnu une femme dans la personne qui sonnait.
Elle ouvrit la grille et une voix jeune et fraîche lui dit:--Vous êtes
bien mistress Fanoche?
--Oui, dit-elle.
--Je suis la personne que vous attendez, dit miss Ellen, car c'était
elle. Et la patricienne entra, ajoutant: Je suis la fille de lord
Palmure.