VI

Pénétrons maintenant chez mistress Fanoche, notre ancienne connaissance

de Dudley street. Mistress Fanoche avait renoncé, comme on le pense

bien, à son premier métier de nourrisseuse d'enfants. D'abord elle

s'était séparée de la vieille dame aux lunettes qui battait les enfants

par inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste, hésité à la

trahir. On se souvient de ce qui s'était passé entre mistress Fanoche

et l'homme gris. Après la disparition de Ralph, elle était retournée à

Londres et à son grand étonnement, elle avait trouvé sa maison déserte.

Si la vieille dame qui était partie, la veille au soir, en compagnie

de lord Palmure et qui se voyait déjà propriétaire d'un joli cottage à

Brighton avait abandonné les cinq petites filles dans le jardin, après

son départ, une main charitable avait recueilli les pauvres délaissées.

Par les soins de l'homme gris, les enfants avaient été conduites

dans une vraie pension où on prendrait soin d'elles et où on ne les

maltraiterait pas. Mistress Fanoche ne s'était pas beaucoup préoccupée

de savoir ce qu'étaient devenues ses anciennes pensionnaires; elle était

retournée à Hampsteadt où elle s'était tenue bien tranquille, jusqu'au

jour où l'homme gris, au lieu de la châtier, avait préféré se servir

d'elle pour représenter au major Waterley le petit Irlandais comme son

fils et le faire admettre ainsi à Christ's Hospital. Mistress Fanoche

avait été largement payée. Aussi, depuis ce temps-là, vivait-elle fort

tranquillement, mangeant ses petites économies, et craignant, sinon

Dieu, au moins cet homme qui se jouait d'un pair d'Angleterre et lui

appliquait un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche avait

conservé Mary l'Écossaise, sa fidèle servante. Mary sortait seule,

allait aux provisions et rapportait à sa maîtresse, qui n'osait franchir

le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier. C'était ainsi que

mistress Fanoche avait été tenue au courant de ce qui se passait dans

le cottage voisin, chez le prétendu lord Wilmot qui, pour elle, était

toujours le mendiant voisin. Elle avait appris, par la même source, que

le condamné John Colden avait été arraché à l'échafaud et que l'homme

gris, soupçonné d'avoir préparé cet enlèvement, n'avait pas reparu

au cottage depuis. Cette dernière information avait permis à mistress

Fanoche de reposer plus librement. Elle avait servi l'homme gris, mais

elle le craignait, et la Comme elle prenait son thé, vers huit heures du

soir, elle entendit sonner à la grille du cottage. Mary alla ouvrir et

revint avec une lettre. Cette lettre ne lui avait point été remise par

le facteur, mais bien par un homme dont elle n'avait pu voir le visage,

car il était enveloppé dans un grand manteau et avait son chapeau

rabattu sur ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette lettre, éprouva

un petit tremblement nerveux.

Les consciences timorées, comme celle de la nourrisseuse d'enfants,

ont de ces pressentiments inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette

lettre avec une sorte de répugnance, puis elle courut à la signature.

Mais la signature était absente. Elle lut: «Mistress Fanoche est priée

d'attendre cette nuit la visite d'une personne qui viendra lui parler de

choses de la plus haute importance. Si mistress Fanoche n'ouvrait pas

à la personne qui sonnera, elle s'exposerait à de vifs désagréments.

Si mistress Fanoche avait la malencontreuse idée de porter la présente

lettre à la police, elle s'exposerait à d'autres mésaventures. Enfin,

si elle confiait à qui que ce soit la substance de ladite missive, elle

encourrait la colère d'un personnage puissant.» La lettre échappa

aux mains de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur s'empara

d'elle.--Oh! dit-elle à Mary, ce n'est pas possible, on t'a trompée...

L'homme gris n'est pas en prison.

Et, à partir de ce moment, mistress Fanoche fut en proie à une véritable

panique. Néanmoins elle se conforma aux avis mystérieux renfermés dans

la iettre, elle ne la montra point à Mary et exigea même que celle-ci

s'allât coucher, son service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit

elle-même, elle demeura dans ce petit salon qui donnait sur le jardin

et dans lequel, un soir, Shoking et l'homme gris avaient pénétré si

brusquement. Là, anxieuse, tremblant au moindre bruit, elle attendit. La

soirée s'écoula; elle entendit sonner minuit à toutes les paroisses du

voisinage: puis deux heures du matin, puis trois et quatre. Le visiteur

mystérieux ne se présentait pas. Mistress Fanoche commençait à espérer

vaguement qu'on l'avait mystifiée. Mais, tout à coup la sonnette tinta.

Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son sang affluer violemment

à son coeur. Un moment même elle crut qu'elle n'aurait pas la force de

bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle sortit de la maison

et traversa le jardin. Arrivée auprès de la grille, elle respira plus

librement. Elle avait reconnu une femme dans la personne qui sonnait.

Elle ouvrit la grille et une voix jeune et fraîche lui dit:--Vous êtes

bien mistress Fanoche?

--Oui, dit-elle.

--Je suis la personne que vous attendez, dit miss Ellen, car c'était

elle. Et la patricienne entra, ajoutant: Je suis la fille de lord

Palmure.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 57 / 89 题