Cette longue journée du dimanche s'était écoulée enfin, car rien n'est
interminable et triste comme le dimanche à Londres. Tout est fermé,
magasins et public-house; la foule qui circule dans les rues est
silencieuse et recueillie, sinon par dévotion, au moins par habitude.
Chacun paraît s'ennuyer et se tordre la mâchoire; et on en voit
qui regardent le ciel, trouvant que le jour a l'air de se prolonger
indéfiniment. Enfin, la nuit vient, le gaz s'allume dans les rues,
quelques établissements publics se rouvrent; la poste, qui a chômé
tout le jour, expédie les lettres pour l'étranger et la province, et le
publicain reparaît à son comptoir avec son tablier, son habit noir et
sa cravate blanche. Le peuple anglais, le dimanche soir, est comme le
peuple turc pendant le rhamadan, c'est-à-dire au lendemain du carême. Il
se rattrape de son long jour d'abstinence avec une fiévreuse ardeur.
Dans les quartiers pauvres, au Wapping, à White-Chapel, à Rotherithe,
dans le Borough, dans le Southwark, les tavernes s'emplissent dès huit
heures du soir.
Le policeman, toujours respecté, se montre même indulgent; il
n'appréhende les ivrognes au collet que lorsque le scandale est trop
flagrant.
Sinon, il ferme les yeux sur ceux qui s'en vont en décrivant des courbes
et des arabesques, et passe devant les public-house sans trop regarder
à travers les carreaux, garnis au dedans de rideaux rouges. Ce soir-là,
Paddy, qui était demeuré tout le jour enfermé dans sa maison, Paddy se
leva du coin du poêle qui ronflait joyeusement, maintenant qu'on avait
de l'argent et partant du coke et du charbon:
--Femme, dit-il, je vais aller me promener un peu. J'ai mal de tête.
--Il fait froid, dit mistress Paddy.
--Je boutonnerai mon habit.
--Et puis, continua sa femme, je ne saurais dire pourquoi, mais
j'aimerais mieux que tu restasses ici.
--J'ai soif, dit Paddy.
--Il y a sur la table une cruche de bière brune toute pleine.
--La bière qu'on boit chez soi rafraîchit moins que celle du
public-house.
Mistress Paddy soupira.--Seigneur Dieu, dit-elle, comme les hommes sont
entêtés, en vérité!
--Ah çà! mais pourquoi donc veux-tu que je ne sorte pas? dit Paddy d'un
ton bourru.
--Je te l'ai dit, je ne sais pas. C'est une idée.
--Une drôle d'idée! ricana Paddy.
--Et puis, fit mistress Paddy, j'ai comme un pressentiment ce soir. Il
me semble que ce matin le prêtre irlandais s'est méfié de quelque chose.
Je ne sais pas pourquoi encore, continua sa femme, mais il me semble que
miss Ellen t'a donné là une drôle de besogne, en te disant de l'avertir
que Nichols et les autres savaient que John Colden était dans le clocher
de Saint-George.
--Moi aussi, dit Paddy, je ne comprends pas pourquoi elle m'a dit d'agir
ainsi.
--Car enfin, dit mistress Paddy, elle a, comme son père, la haine des
Irlandais, et alors pourquoi leur donner un avis charitable?
--Femme, dit Paddy, je te le répète, je n'y comprends absolument rien,
mais, enfin, du moment que je me suis vendu à miss Ellen et que je
lui ai juré de faire ce qu'elle me commanderait, je n'ai pas besoin de
discuter ses ordres.
Et Paddy fit un pas vers la porte. Mais sa femme lui prit le bras et le
retint. Écoute encore, lui dit-elle. Je te disais donc que j'avais dans
mon idée que ce matin l'abbé Samuel s'était méfié de quelque chose.
--Eh bien! que veux-tu que j'y fasse?
--Je voudrais que tu restasses ici. Je me méfie des Irlandais.
--Bon! dit Paddy, en haussant les épaules, si j'avais à me méfier, ce ne
serait pas d'eux.
--De qui donc?
--De John le rough et Nichols.
--Pourquoi?
--Mais parce que je leur avais promis d'aller les rejoindre, de leur
dire où était John Colden et que miss Ellen m'a défendu de les revoir.
Heureusement, ajouta Paddy, comme se parlant à lui-même, je ne les
rencontrerai pas par ici. Ils sont à Rotherithe et ils n'en bougeront
pas, car ils sont persuadés que c'est à Rotherithe que se cache John
Colden. Et il fit un pas encore.
--Ainsi tu veux sortir? dit sa femme d'une voix presque émue.
--Je vais boire un coup.
--Paddy, je t'en prie...
--Ah! mais tu m'ennuies! dit Paddy avec colère, laisse-moi donc aller
où je veux! j'ai passé d'assez mauvais moments à White-cross! Vas-tu
pas vouloir me remettre en prison, toi? Et il repoussa sa femme avec
brusquerie, tira la porte et sortit. Le passage où il demeurait était
bruyant comme en plein jour, et une foule de gens déguenillés s'y
croisaient en tous sens.
--Bonjour Paddy, dirent quelques voix, te voilà donc sorti de prison?
--Oui, mes amis, bonsoir! et merci! Et Paddy se dirigea d'un pas rapide
vers Adam's street qui était au bout du passage. Il concevait l'idée
d'aller boire du porter à _Queen-Elisabeth_.
La taverne qui portait ce nom royal était située au bord de la Tamise,
entre le pont de Westminster et Lambeth palace. La bière y était
excellente et coûtait un peu plus cher. Mais Paddy avait de l'argent en
poche et ne regardait pas à la dépense.
Il s'enfonça donc dans un dédale de ruelles, pour aller au plus court,
car les passages, à Londres, abrègent singulièrement les distances,
et il finit par se trouver dans une rue tout à fait déserte. Alors il
entendit marcher derrière lui.
Instinctivement et comme s'il eût été, à son tour, impressionné par
les pressentiments de mistress Paddy, il s'arrêta net et attendit que
l'homme qui le suivait s'approchât. Il s'était arrêté sous un bec de
gaz. Les pas devenaient plus bruyants et bientôt un homme apparut dans
le cercle de lumière décrit par le réverbère.
Paddy tressaillit. Il avait reconnu John le rough.--La! Paddy, dit
celui-ci, ne va donc pas si vite! Est-ce que tu bois sans les camarades
le dimanche? John paraissait de belle humeur et même un peu gris.--Où
vas-tu! dit-il encore.
--_Queen's Elisabeth tavern_, répondit Paddy.
--Eh bien! allons, dit John. Et il prit Paddy par le bras et l'entraîna.
A partir de ce moment, on ne devait plus revoir vivant le malheureux
Paddy...