XXXVII

On l'a vu, la femme de Paddy s'était opposée de toutes ses forces à ce

qu'il sortît.

Mais les femmes si puissantes sur l'homme en toute autre circonstance,

sont battues par la taverne. L'homme qui a soif n'écoute rien. Donc,

Paddy était parti. Les enfants étaient couchés sur leur grabat, côte à

côte, la soeur et le frère, exemple touchant de la misère anglaise qui

va jusqu'à mélanger les deux sexes.

Lisbeth remit du coke dans le poêle, l'additionna d'une galette de

fiente de vache et, mouchant avec ses doigts la chandelle de suif qui

brûlait sur la table, elle se mit à lire la Bible en bonne Anglaise

qu'elle était.

Les catholiques convaincus s'accommoderaient mal des transactions de

conscience de mistress Paddy: mais, elle, partant de ce principe, que

les pauvres gens n'ayant pas le choix de la besogne, appartiennent à

ceux qui les payent et suivent ensuite leurs ordres, ne se jugeait pas

tellement coupable qu'elle crût pouvoir se dispenser de ses devoirs

religieux.

Donc, elle s'était mise à lire la Bible fort dévotement, prêtant parfois

l'oreille aux bruits du dehors, s'interrompant quelquefois pour regarder

les deux enfants qui dormaient. Les heures s'écoulèrent. Lisbeth lisait

toujours, mais son visage devenait de plus en plus inquiet. Peu à peu

les rumeurs du dehors s'éteignirent; les portes des maisons voisines, se

fermaient, le silence succédait au bruit. Paddy ne revenait pas. Alors

Lisbeth se leva et, de plus en plus inquiète, ouvrant sa porte, elle se

mit sur le seuil.

Un homme entrait dans le passage, elle eut un battement de coeur,

pensant que c'était Paddy.

Mais l'homme passa devant elle et ne s'arrêta point. Ce n'était point

celui qu'elle attendait. Puis après celui-là, un autre, et encore un

autre; et puis, plus rien. Le passage était devenu ombre et silence.

Lisbeth entendit sonner successivement deux et trois heures du matin.

Les femmes des ouvriers de Londres sont comme les femmes du peuple de

Paris; elles savent où sont les cabarets que leurs maris fréquentent et

connaissent les habitudes de chacun de ces établissements.

Lisbeth, de plus en plus agitée par des pressentiments sinistres,

repassa dans sa tête cette nomenclature de public-house et de tavernes

que Paddy fréquentait avant son incarcération. Où était-il? Était-il

demeuré dans le Southwark? avait-il poussé jusqu'au Borough? Tout à coup

un souvenir traversa son esprit: Elle se rappela que, lorsqu'elle allait

voir Paddy à White-cross, le prisonnier pour dettes, quand il avait bien

maudit son créancier, pleuré sur ses enfants dont il était séparé et

épuisé la kyrielle de ses lamentations, donnait un regret à la bière

brune et au gin de _Queen's Elisabeth Tavern_.

Elle se rappela encore que, pendant cette journée qui venait de

s'écouler, le nom de cette taverne lui était venu deux ou trois fois aux

lèvres. Or, la taverne de la Reine-Élisabeth était ce qu'on appelle à

Londres un établissement de nuit. Elle avait une licence pour demeurer

ouverte jusqu'au jour, Lisbeth n'hésita plus. Les enfants dormaient,

et à leur âge on a le sommeil dur. Elle souffla la lampe, tira la porte

après elle et donna un tour de clé, tout en laissant cette clé dans

la serrure, pour le cas où Paddy rentrerait tandis qu'elle serait à sa

recherche.

Les pauvres ne se volent pas entre eux.

Lisbeth savait bien que sa maison était la dernière à laquelle les

voleurs songeraient, par la raison toute simple qu'il n'y avait rien à

voler.

La femme de Paddy se mit donc à errer dans le Southwark. Tout en ayant

la conviction que son mari était à Queen's tavern, elle ne voulut pas

laisser inexplorés les cabarets du voisinage. Elle entra successivement

dans une demi-douzaine de public-house où Paddy était connu. On ne

l'avait pas vu, et la plupart des publicains le croyaient encore à

White-cross. Dans le dernier où elle entra, elle rencontra un homme de

Adam's street qui lui dit:--Tu cherches Paddy? je l'ai rencontré... Il

descendait vers la Tamise seul?--C'est bien cela, pensa Lisbeth; il a de

l'argent, il est allé à la _Reine-Élisabeth_.

Et elle sortit du public-house et se dirigea d'un pas rapide vers le

bord de la Tamise. Là, les rues étaient tout à fait désertes. Seul,

l'établissement de Queen's Élisabeth tavern brillait dans la nuit, comme

un phare au raz de l'eau.

Cette taverne si fort prisée par Paddy, était une sorte de repaire

composé d'un vaste rez-de-chaussée en planches et en torchis qui

s'élevait de quelques mètres à peine au-dessus du niveau de la Tamise,

et dont le seuil était quelquefois inondé, au moment des grandes marées.

Quand tout dormait dans le voisinage, la taverne ouvrait ses yeux rouges

et flamboyants, c'est-à-dire ses fenêtres éclairées par des lampes

fumeuses, dont les reflets indécis ricochaient sur la Tamise, et dans

le silence de la nuit, on entendait monter ses refrains obscènes et ses

bruyantes querelles.

Une autre femme eût hésité peut-être à aborder ce repaire, mais Lisbeth

entra.

Personne ne la connaissait, et quelques hommes la regardèrent avec

curiosité.

Elle demanda au publicain s'il avait vu Paddy.

A ce nom de Paddy, un homme, qui buvait tout seul dans un coin, leva la

tête.--Est-ce de Paddy qui sort de White-cross, la petite mère, que

vous voulez parler? dit-il. Je l'ai rencontré voilà une heure, dans

Bridge-road, il paraissait ivre. Il remontait vers Saint-George.

--Est-ce qu'il était seul?

--Non, il était avec deux hommes qui m'ont paru être des Irlandais,

aussi vrai que je m'appelle John et qu'on m'a surnommé le Rough, comme

si nous n'étions pas tous des roughs, hein? Et John le rough se

remit tranquillement à boire. Lisbeth, agitée des plus sinistres

pressentiments, sortit.--Oh! murmura-t-elle, j'ai peur du prêtre

catholique... Il se sera vengé!... j'ai peur... j'ai peur... Et mistress

Paddy conservant néanmoins l'espoir que son mari avait fini par rentrer,

regagna le Southwark en toute hâte. Il était alors quatre heures du

matin, et si Paddy n'avait pas reparu, c'est que, bien certainement, il

lui était arrivé malheur...

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 39 / 89 题