XXXII

Le révérend Peters Town sembla vouloir profiter de la stupeur de l'abbé

pour continuer:

--Voyez-vous cette ville immense? C'est Londres, la capitale des

trois royaumes et du monde entier, car où que vous alliez, au fond des

déserts, sur le moindre rescif perdu au milieu de l'océan, flotte le

drapeau britannique.

Londres est la maîtresse du monde, et deux pouvoirs se partagent cette

royauté, la noblesse et le clergé.

Le lord chancelier commande à l'un, l'archevêque de Canterbury est le

chef de l'autre.

Voulez-vous être un jour celui qui gouverne sous les lambris de Lambeth

palace? Vous avez le front vaste des hommes que Dieu fait rois par la

pensée, vous devez être ambitieux, continua le révérend Peters Town.

Abandonnez ce culte suranné, cette église vermoulue que vous avez

condamnée chez nous à l'obscurité et au silence; nous vous tendons la

main, venez avec nous.

La stupeur du jeune prêtre avait fait place à l'indignation, mais cette

indignation était muette et contenue à ce point que le révérend Peters

Town put croire que la tentation le mordait au coeur.

--Jusqu'à présent, poursuivit-il, quel a été votre lot? vous avez vécu

pauvrement, obscurément, prêchant votre foi à des mendiants, servant une

cause perdue d'avance.

Venez à nous et nous vous ferons grand et fort, vous serez riche et

puissant, et vous deviendrez un de ces deux maîtres du monde dont je

vous parlais tout à l'heure.

Enfin la voix de l'abbé Samuel se fit jour à travers sa gorge

crispée.--Mais c'est une apostasie que vous me demandez! s'écria-t-il.

--Non point une apostasie, mais une conviction, dit le prêtre anglican

avec audace.

Soudain l'abbé Samuel, qui d'abord avait reculé, fit un pas vers lui. A

son tour, il prit la main du prêtre anglican et lui dit:

--Je vous ai écouté, écoutez-moi à votre tour.

Il était transfiguré en parlant ainsi.

Ce jeune homme, pâle et chétif en apparence, avait grandi tout à coup;

son oeil bleu, si doux et si triste d'ordinaire, lançait des éclairs,

sa voix était devenue sonore et vibrante, et le révérend Peters Town,

ce grand dominateur de consciences, courba la tête sous ce regard plein

d'éclairs.

--Écoutez-moi, répéta l'abbé, écoutez-moi!

Et, lui aussi, il s'avança vers la balustrade et il promena un long

regard sur la ville colossale accroupie comme un monstre aux millions

d'yeux et de têtes sur les deux rives de la Tamise.

--Oui, dit-il alors, vous avez raison: à vous les palais aux dômes d'or,

à vous le fleuve sur lequel passent les grands navires aux opulentes

cargaisons, à vous la puissance commerciale du monde et les biens de

la terre. Vous m'avez montré Lambeth palace, et le Parlement, et

Westminster...

Eh bien! regardez plus loin encore, sur la gauche, au milieu de ces

pauvres maisons enfumées du Southwark? Voyez-vous cette humble

église? Voyez-vous ce clocher qui monte dans le ciel brumeux, c'est

Saint-George.

Saint-George est notre temple à nous, et il est l'égal de Saint-Pierre

de Rome, la vieille basilique, et l'autel où nous montons est le même

que celui où montaient les premiers prêtres chrétiens, il y a dix-huit

cents ans.

La doctrine que vous prêchez est d'hier, et pourtant vous êtes aussi

divisés que des frères ennemis, et chacun de vous a une foi nouvelle, et

chacun veut être pontife et avoir ses disciples.

Nous, nous n'avons qu'un autel, comme nous n'avons qu'un chef.

Vous placez dans vos temples tout neufs les statues de vos grands

hommes, mais nous, à travers les siècles, à travers les âges barbares,

nous avons conservé les oeuvres des maîtres, qui étaient grands surtout

parce qu'ils croyaient.

Que notre église soit la cathédrale orgueilleuse ou l'humble chapelle

irlandaise, elle restera debout au milieu des orages, car la foi est

éternelle.

Ah! vous me montrez Londres, la ville immense, et vous me dites: Voilà

notre empire! Je vous montre, moi, ces pauvres maisons qui entourent une

misérable église, et je vous dis: Nous sommes plus riches que vous!

La parole de l'abbé Samuel était devenue sonore comme les sons graves de

l'orgue; à son tour il tenait courbé sous son regard cet homme qui avait

méprisé sa jeunesse et sa foi.

Et, quand il eût fait un geste pour que le révérend Peters Town lui

livrât passage, celui-ci s'écarta tout frémissant.

Et l'abbé Samuel, la tête haute, calme, sublime, quitta cette terrasse

de la tentation, gagna l'escalier du dôme et descendit.

Le jeune clergyman était en bas, auprès de la chaire, attendant les

ordres de son supérieur.

Le prêtre catholique passa près de lui sans le voir, et sortit de

Saint-Paul. Alors le clergyman, frappé de cette démarche, de ce visage

plein de sérénité, comprit qu'il avait dû se passer en haut quelque

chose d'extraordinaire, et il monta.

Le révérend Peters Town, pâle, l'oeil en feu, les lèvres crispées, était

toujours appuyé à la balustrade du dôme. Tel Satan devait être lorsque

le Christ eut repoussé ses offres. Le clergyman s'approcha: le révérend

ne le vit point. Pendant quelques minutes, le jeune homme se tint

à l'écart, n'osant faire un pas, n'osant prononcer un mot. Enfin le

révérend se retourna; il vit le clergyman et lui dit:

--Que peuvent-ils donc avoir au coeur ces hommes qui ont fait voeu

de pauvreté et dont la vie est un combat perpétuel? J'ai parlé à son

ambition, et son ambition est restée muette. Ah! ce jeune homme est

notre ennemi le plus terrible, croyez-le... mais je le terrasserai...

Et le révérend, du haut de Saint-Paul, montra le poing à l'humble église

de Saint-George.

--L'abbé Samuel m'a terrassé, murmura-t-il, mais j'aurai ma revanche, et

elle sera terrible!...

Et il eut un accent de haine et une expression de fureur dans le visage

et le regard qui firent frissonner le jeune clergyman.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 34 / 89 题