XXXI

Le cab monta rapidement vers le pont de Londres. L'abbé Samuel était

tellement absorbé qu'il n'avait pas entendu les indications données

au cabman par le clergyman. Le pont de Londres est peut-être le plus

encombré du monde. Des milliers de voitures s'y croisent en tous sens

et à toute heure, et souvent la circulation s'y trouve momentanément

interrompue. Quand le cab fut au milieu, il fut contraint de s'arrêter.

Alors l'abbé Samuel put embrasser d'un regard cet immense panorama de

la Tamise, et cet horizon, sans limite, de toits, de chapelles et de

clochers qu'on appelle Londres. Le clergyman, étendant la main, lui

montra la coupole étincelante de Saint-Paul, qui resplendissait sous

un pâle rayon de soleil, à travers le brouillard. Regardez, lui dit-il,

c'est là que nous allons.

--A Saint-Paul? fit l'abbé Samuel en tressaillant.

--Comment donc un catholique se trouve-t-il dans votre église?

--Je ne sais pas, répondit le clergyman, je ne sais, en ce moment,

qu'obéir aux ordres que j'ai reçus, car c'est le révérend Péters Town

qui m'a envoyé vers vous.

--Ah! fit l'abbé qui se prit à songer à cet homme qui avait servi les

fenians, dans la nuit qui avait précédé l'enlèvement de John Colden.

Au bout du pont de Londres, le cab se reprit à rouler avec rapidité, et

il monta au grand trot la large voie de Cannon street. Un quart

d'heure après, le prêtre catholique et le ministre anglican entraient à

Saint-Paul. L'office du matin était fini et l'église était déserte. Un

bedeau éteignait les cierges du choeur. Saint-Paul a plutôt l'air d'un

panthéon que d'une église. Avec ses statues de généraux et d'amiraux,

ses murs blancs, ses boiseries froides et d'un effet monotone, ses

dorures d'un goût médiocre, ça et là, ce temple fait regretter la plus

modeste des églises catholiques, avec ses vieux vitraux, ses tableaux de

sainteté, et cette atmosphère chargée d'encens qui éveille dans l'âme

la moins croyante de mystérieuses aspirations. Le clergyman conduisit

l'abbé Samuel qui, pour la première fois, entrait dans Saint-Paul.

--Le moribond est là haut dans la lanterne. Et il le mena à la porte de

cet escalier de plusieurs centaines de marches qui monte à l'intérieur

de la coupole.--En haut, lui dit-il, vous trouverez le révérend Peters

Town et le malheureux qui vous attend. Et le clergyman resta dans

l'église, tandis que l'abbé Samuel commençait cette pénible ascension.

En montant, l'abbé se posait cette question qui lui paraissait

insoluble:

--Comment un catholique se trouvait-il dans la lanterne de Saint-Paul,

l'église métropole du culte anglican? Tout en haut de l'escalier, l'abbé

Samuel leva la tête et vit l'austère révérend Peters Town debout sur les

dernières marches, qui le salua de la main et lui dit:--Venez, monsieur,

suivez-moi. Et il le conduisit dans une chambre ménagée dans la

coupole, où le prêtre catholique vit un homme couché dans un lit et qui

paraissait prêt à rendre l'âme. Il s'approcha de lui et prit sa main.

Le prétendu moribond leva sur lui un oeil plein de gratitude. Puis son

regard alla chercher le révérend Peters Town et devint suppliant.

--Monsieur l'abbé, dit ce dernier, je vous laisse seul avec ce

malheureux. Vous me retrouverez sur la terrasse de la coupole.

L'abbé Samuel s'inclina. Puis, le révérend parti, il ferma la porte et

revint auprès de cet homme qui réclamait son ministère.

--Vous êtes donc bien malade, mon ami?

--Non, répondit cet homme tout bas; mais il y va de ma vie, et c'est

pour cela que j'ai consenti à vous faire demander. Et le prétendu

moribond, qui était Irlandais, se mit à parler dans ce patois des côtes

de la verte Érin qui est incompréhensible pour les Anglais.

--Je suis un misérable, lui dit-il. Catholique, je me suis mis au

service des ennemis de notre foi et je suis sacristain ici depuis près

de dix ans, mais le repentir m'a touché et j'ai servi nos frères une

heure. C'est moi qui ai allumé le feu électrique.

--Je le sais, dit l'abbé Samuel. Mais ne vous a-t-on pas mis en prison?

--Oui d'abord, mais on m'a relâché, faute de preuves.

--Alors on vous a chassé d'ici. Comment y êtes-vous revenu?

--C'est le révérend Peters Town qui est venu me chercher et m'a dit que

mon emploi me serait rendu si je consentais à jouer le rôle d'un homme

qui va mourir et si je vous appelais à mon chevet.

Pourquoi? je ne sais pas. Que veulent-ils? je l'ignore...

--Mais défiez-vous... On m'a fait avaler je ne sais quelle médecine qui

m'a donné la fièvre et m'a mis en cet état; mais j'ai conservé toute ma

raison, et c'est pour cela que je vous préviens. Je ne veux plus trahir

mes frères... défiez-vous.

Et pendant que cet homme parlait, le révérend attendait derrière la

porte, et il crut que le prêtre catholique recevait la confession du

sacristain.

Au bout d'une demi-heure, l'abbé Samuel rouvrit la porte. Le révérend

feignit d'accourir.

L'abbé Samuel était pâle, mais la sérénité régnait sur son visage, et

quelque piége qu'on lui eût tendu, il paraissait résolu à braver ses

ennemis. Le révérend Peters Town le prit par la main et le conduisit sur

cette étroite terrasse qui fait le tour du dôme, lui disant:

--Venez, monsieur, il faut que je vous parle!... Le jeune prêtre le

suivit.

Saint-Paul est bâti au point culminant de la colline qui domine les deux

rives de la Tamise.

Du haut de cette terrasse, pour peu que le temps soit clair, pour peu

que le brouillard se déchire, la ville immense apparaît toute entière

aux regards fascinés.

Comme Jésus, emporté par Satan sur la montagne, l'abbé Samuel avait

été conduit là par le ministre anglican, qui voulait éblouir l'humble

apôtre, en déroulant sous ses pieds les splendeurs titanesques de la

cité colossale.--Regardez! lui dit-il.

--Pourquoi me montrez-vous cela?

--Londres est la reine du monde, et cette église où nous sommes, la

reine de Londres, dit le révérend d'une voix solennelle et inspirée.

Vous êtes jeune, vous êtes éloquent, pourquoi ne vous laisseriez-vous

point devenir grand?

--Je ne vous comprends pas?

--Regardez, non plus à vos pieds, dit le révérend, mais là-bas, à

l'ouest, au bord du fleuve, voyez-vous ce palais dont le brouillard en

lambeaux estompe les tourelles et les clochetons?

--Oui, dit l'abbé Samuel; c'est Lambeth palace.

--C'est la demeure du chef de notre religion à nous, fit le révérend

avec orgueil; c'est un palais aux lambris dorés, aux escaliers de

marbre, et ce palais, je vous l'offre.

--A moi? dit l'abbé Samuel.

Et l'abbé fit un pas en arrière, et, il regarda cet homme, comme Jésus

dut regarder Satan lorsque celui-ci lui offrit l'empire du monde!...

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 33 / 89 题