XXX

L'abbé Samuel tournait de temps en temps la tête vers l'escalier du

clocher, tandis que le prédicateur continuait son sermon, mais l'homme

gris ne reparaissait pas. Le sermon fini, le prêtre remonta à l'autel

et comme l'office divin allait être terminé, un homme vint s'agenouiller

auprès de l'abbé Samuel. Ce dernier leva la tête et regarda ce nouveau

venu avec indifférence. C'était un personnage vêtu avec cette élégante

simplicité que les Anglais de haut rang, fanatiques de l'habit noir pour

la soirée, affectent le matin. Une grosse bague chevalière brillait à

l'annulaire de la main gauche; il avait dans la main un stick à

pomme d'argent sculpté, et son col droit et raide accusait l'origine

britannique, bien qu'il eût les cheveux et les favoris d'un noir

luisant. L'office fini, cet homme regarda l'abbé Samuel et le salua, au

grand étonnement de ce dernier, qui croyait voir ce gentleman pour la

première fois.

Puis, il se dirigea lentement vers la porte.

A Londres, la population catholique est pauvre, souffreteuse, presque

entièrement composée d'Irlandais, et un gentleman paraissant favorisé

des dons de la fortune était chose rare, sinon inouïe, dans l'humble

église de Saint-George.

Aussi, l'abbé Samuel obéit-il en ce moment à une sorte de curiosité

vague en suivant le gentleman de loin.

De l'autre côté de la grille du cimetière, un groom, monté sur un

robuste poney d'Écosse, tenait en main une admirable jument de pur sang.

L'étonnement de l'abbé Samuel redoubla en voyant le gentleman se diriger

vers la jument, dont le groom lui présenta respectueusement la bride,

mettre le pied à l'étrier et sauter en selle.

Néanmoins, ce personnage ne s'éloigna pas tout de suite. Les Irlandais

se pressaient autour de lui et quelques femmes déguenillées, portant

leurs enfants demi nus, lui tendirent la main. Le gentleman fit

un signe, et son groom se mit à distribuer des shillings et des

demi-couronnes. Un vieillard s'approcha à son tour: c'était un vieux

soldat de marine, qui avait perdu un bras. Le gentleman lui mit une

guinée dans sa main unique et lui dit, en lui désignant le prêtre

irlandais qui s'était arrêté à quelques pas.

--Mon ami, vous voyez ce digne homme? c'est l'abbé Samuel.

--Oh! je le connais bien, dit le vieillard. Et quel est le malheureux, à

Londres, qui ne le connaît pas?

--Eh bien! veuillez aller à lui et priez-le de s'approcher de moi.

Mais le prêtre avait compris le geste, le regard, et il s'empressa de

venir au gentleman.

--Monsieur l'abbé, lui dit-il, voulez-vous accepter une modeste offrande

pour votre église?

Et il tendit au prêtre stupéfait un petit portefeuille en cuir de

Russie, qui renfermait sans doute une poignée de bank-notes.

Mais l'étonnement de l'abbé Samuel ne provenait plus de la générosité du

gentleman; il avait une tout autre cause. Le prêtre avait reconnu cette

voix, la seule chose qui restât de l'homme gris, dans ce parfait et

respectable gentleman. La foule se tenait respectueusement à distance,

et ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.

--Eh bien! fit le gentleman en souriant, puisque vous ne me reconnaissez

pas, pourquoi voulez-vous que les hommes de Scotland-yard me

reconnaissent?

Et s'il me prenait fantaisie de me présenter chez vous demain en

mendiant, et le front couvert de cheveux blancs, vous me feriez

l'aumône. Ainsi donc, rassurez-vous, et à demain...

Sur ces derniers mots, il salua le prêtre avec respect, jeta une

dernière poignée de shillings et de couronnes autour de lui, et rendit

la main à sa monture, qui partit à ce trot magistral auquel on reconnaît

les steppeurs de premier ordre.

La foule s'était écoulée peu à peu dans les petites rues avoisinantes,

l'homme gris avait disparu depuis longtemps, que l'abbé Samuel était

encore là, auprès de la grille du cimetière, plongé dans une rêverie

profonde.

Alors le jeune clergyman chargé d'exécuter les ordres du révérend Peters

Town s'approcha. Il y avait plus d'une heure qu'il attendait.

Prêtres catholiques ou clergymen, c'est-à-dire ministres du culte

anglican, ont à peu près le même costume, qui consiste en un pantalon

noir, une longue redingote boutonnée, un chapeau rond. Un étranger s'y

trompe, mais le peuple anglais ne s'y trompe pas. Le clergyman a un

cravate blanche. Le prêtre catholique porte un col noir assez haut,

duquel s'échappe un mince liseré blanc formé par la chemise. Toute la

nuance est là. Les deux cultes n'ont aucun rapport entre eux, et les

prêtres des deux églises s'évitent soigneusement.

Les anglicans, les dominateurs qui font observer et respecter la

religion de l'État et touchent de grosses prébendes, ont un profond

mépris pour ce pauvre homme, apôtre d'une foi tolérée et à peine

respectée, qui ne touche, lui, aucun traitement somptueux, et qui en

est réduit pour vivre aux aumônes des fidèles, presque aussi pauvres que

lui. Le prêtre catholique, évite aussi soigneusement tout contact avec

les clergymen.

Ce n'est point par dédain, mais par humilité, et peut-être aussi par

crainte, tant la persécution séculaire l'a accoutumé à passer la tête

inclinée. L'abbé Samuel fit donc un pas en arrière et eut même un

mouvement de surprise inquiète et craintive, en se trouvant face à face

avec un ministre de la foi inventée par le roi Henri VIII.

Mais le clergyman était jeune, il avait un visage sympathique, une voix

pleine de douceur, et il salua le prêtre catholique avec respect.

--Monsieur l'abbé, lui dit-il, il est un terrain neutre sur lequel nos

deux églises peuvent se rencontrer, c'est le terrain de la charité.

--Vous avez raison, monsieur, répondit l'abbé Samuel en rendant son

salut au clergyman.

Celui-ci continua:--Je me suis d'abord rendu à Saint-Gilles, mais, ne

vous ayant point trouvé, je suis venu ici.

Il vous est arrivé souvent, nous le savons, de prodiguer vos soins et

vos aumônes à des malheureux appartenant à notre communion.

--Tous les hommes sont mes frères, répondit simplement l'abbé Samuel.

--Nous aussi, reprit le clergyman, nous pratiquons votre maxime, et

c'est ce qui fait qu'un malheureux catholique est entre mes mains et va

mourir, en dépit de nos efforts et de nos soins. A la dernière heure, le

pauvre homme réclame vos consolations; les lui refuserez-vous?

--Je suis prêt à vous suivre, dit l'abbé.

--Eh bien! venez...

Et le clergyman héla un cab qui passait vide, au coin de la place.

Les misères de Londres, 4. Les tribulations de Shoking · 第 32 / 89 题