Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand je vais en auto et
que je suis installé sur le siège, à côté du mécanicien, il m’est
impossible de distraire mes yeux du spectacle toujours renouvelé de la
route. J’ai beau avoir fait cent fois le même chemin, je découvre ou
je précise des coins de paysage que je n’avais jamais bien vus. Ainsi,
cette route de Varaville à Cabourg, que j’ai si souvent parcourue,
elle était ce matin plus jolie et autrement jolie que les autres fois.
Sinueuse et calme entre les haies d’arbres qui la bordent, elle avait
l’air d’une rivière (au cours très lent). Elle tournait à droite, puis
brusquement à gauche, puis à droite encore, sans qu’il fût possible de
savoir pourquoi. Elle était d’une gaîté silencieuse; pas pressée du
tout, elle s’amusait discrètement.
Cependant notre sirène mugissait, sinistre, comme pour prévenir mille
dangers. O! la voix peu enchanteresse des sirènes d’autos! J’imagine
que les jolies personnes qui finissaient en queue de poisson avaient
tout de même, pour entôler les navigateurs, des chants plus captivants.
Il n’y avait personne sur la route, et vraiment cette sirène insistante
joignait l’inutile au désagréable. Cependant, comme le chemin, las
d’avoir tourné, se décidait à filer tout droit, nous aperçûmes, à deux
cents pas devant nous, une carriole qui allait son petit train, en
plein milieu de la route. La sirène saisit avec joie ce léger prétexte
et se mit à geindre avec véhémence.
A quoi pensent les charretiers et les paysans qui conduisent les
carrioles? On les croit occupés de vils calculs: ce sont des poètes! On
croit qu’ils supputent, et ils rêvent...
Quand brusquement ils entendent la sirène et la trompe, ils ont
toujours l’air d’enfants réveillés en sursaut. Ils donnent un coup de
guide saccadé, dirigent leur cheval droit sur le bas-côté, et cheminent
tout près du fossé, d’une façon un peu inquiétante. Le temps n’est
plus où ils maugréaient contre l’automobile. Non, ils sont résignés.
Depuis qu’ils savent très bien qu’on n’entendra pas leurs injures, ils
ont fait un grand pas vers la modération et le silence.
* * * * *
Il n’y a pas qu’eux en France qui soient des rêveurs. Il suffit que
certains hommes aient une tâche fixe identique pour essayer de s’en
évader par les moyens les plus rapides.
Il n’est pas nécessaire d’être isolé dans de grands espaces vides,
comme les pâtres chaldéens. On peut être entouré d’une foule affairée
et bruyante. La Tour d’Ivoire n’a pas nécessairement des parois
d’ivoire véritable. Construite par le rêve, elle est hermétiquement
close et d’une solidité à toute épreuve. Ainsi les contrôleurs
d’omnibus, qui sont dans les stations, m’ont toujours paru les hommes
les plus indifférents aux bruits du monde, les plus détachés des
préoccupations humaines, et notamment des questions de transport et
de correspondances. Et quand ils demandent quelle est la personne
descendue de l’impériale, c’est avec une sorte de voix de l’au-delà,
mais qui n’en est pas moins autoritaire.
L’automobile, l’autobus, a un peu agité toutes ces ombres et sorti de
leurs méditations toutes ces personnalités songeuses. Mais, il y a peu
de mois encore, avec quelle admirable lenteur le contrôleur quittait
son petit chalet tranquille pour arriver jusqu’à l’omnibus. Et tous
les gens pressés qui se trouvaient dans le véhicule comprenaient
tout à coup qu’ils avaient tort d’avoir tant de hâte: l’indolence du
contrôleur leur donnait une leçon édifiante sur la vanité de leurs
occupations.
Je n’ai vu des exemples d’un aussi beau nonchaloir que chez les
conducteurs de ces voitures publiques que l’on appelle encore des
diligences. Je prenais quelquefois la diligence sur une route de douze
kilomètres qui séparait deux ports de mer de ma connaissance. Jamais
je n’ai eu une aussi forte impression de l’esclavage, de l’esclavage
éternel, sans nul espoir de rébellion. L’homme, coloré solidement et
plein de moustache, qui conduisait la voiture, était l’autorité même.
Denis de Syracuse, auprès de lui, eût paru un blond timide. La station
qu’il faisait à mi-route devant une petite auberge se prolongeait ou
s’abrégeait à son gré, durant que son chargement humain cuisait au
soleil, aussi docile que des ballots de cotonnade. Qu’est devenu cet
homme terrible, maintenant qu’un autobus a remplacé son asthmatique
patache? Je ne puis croire qu’il se soit résigné à un autre métier, et
comme les places de dictateurs et de tyrans sont rares, j’imagine qu’il
a disparu brusquement des yeux du monde, englouti sans doute par la
terre.
On a voulu opposer à ces champions de nonchalance, les contrôleurs
d’omnibus et les conducteurs de diligences, certains employés des
compagnies de chemins de fer, les préposés ou préposées aux billets
dans les gares balnéaires. Et le fait est qu’il est très intéressant
quand le train est en gare et va partir d’une seconde à l’autre, de
voir le préposé aux billets indécis au milieu de ses petits casiers.
J’en ai vu un qui préparait un petit carton manuscrit pour chaque
voyageur. Je ne sais pas ce qu’il y notait, mais ça n’en finissait pas;
on avait l’impression qu’il écrivait ses mémoires.
* * * * *
Au fond, cette lenteur est bien une lenteur nationale. Elle est même
internationale et universelle. Et le charretier rêveur que nous
rencontrons sur les routes n’est qu’un échantillon pas plus spécial que
les autres; seulement, les autres, nous ne les rencontrons pas.
Déjà l’automobile en a corrigé un certain nombre. Ceux-là, on les
reconnaît de très loin, par la façon scrupuleuse et exagérée dont ils
tiennent leur droite. Mais les autres, ceux qui n’y pensent pas, ceux
qui ne se dérangent que lorsque l’auto a freiné, pourquoi errent-ils
sur la gauche de la route au lieu de vaguer sur la droite?
D’après les lois du hasard, il devrait y en avoir un tiers sur la
droite, un tiers sur la gauche, et le reste au milieu. Mais non, il
faut qu’ils aillent tous du même et du mauvais côté.
Je connais cependant un pays où ils restent tout naturellement sur leur
droite: c’est en Angleterre, où il faut prendre sa gauche.