ÉCLUSES ET BARRIÈRES

L’_Auto_ nous dépeignait, il y a quelques semaines, d’une façon

vraiment saisissante, les difficultés que peut avoir un malheureux

chauffeur désireux de sortir de Paris. Il est certain que si nous avons

la guerre, et si une armée d’autos étrangères arrive malheureusement à

envahir le territoire, la sécurité de Paris ne sera pas menacée. Mieux

que des ponts-levis et des fossés, les caniveaux de la banlieue et les

pavés infranchissables défendront la Ville-Lumière. D’autant que même

si les autos ennemies arrivaient à passer les portes de Paris, elles

seraient arrêtées dès les premiers tours de roues par les difficultés

encore plus inouïes qu’elles rencontreraient à l’intérieur de nos

murailles. Et, comme elles n’auraient pas le merveilleux entraînement

des taxi-autos et des taxi-hippos de chez nous, elles ne tarderaient

pas à culbuter dans les palissades, chaussées dépavées, tranchées,

monticules de sable, que les Vaubans de la voirie ont disposés

habilement dans les moindres artères.

Ces précautions n’ont pas été prises uniquement en vue d’une invasion

étrangère, mais aussi pour régler et endiguer l’impétueux torrent de

la circulation parisienne. Un jour, on s’est aperçu que de fragiles

sergents de ville ne suffisaient plus, et que leur bâton blanc n’avait

plus que la force souvent précaire d’un emblème. Alors on a créé,

notamment sur les grands boulevards, des espèces d’écluses. C’est

surtout, je crois, contre les autos, jugées trop puissantes, que ces

sages mesures ont été prises. Qu’on pût aller de la Madeleine à la

Porte Saint-Martin à la vitesse de vingt kilomètres à l’heure, voilà

qui était inadmissible. Le système des écluses s’imposait, pour réduire

considérablement cette allure et pour rétablir une égalité démocratique

entre le véhicule le plus doué de force et le piéton le moins favorisé

(soit le vieillard goutteux ou la jeune fille convalescente). Sur les

boulevards, la tâche de l’administration se trouvait simplifiée par

l’abondance même des véhicules dans la voie principale et dans les

artères de croisement. Il suffisait, à certains endroits, d’organiser

quelque resserrement de voie, quelque ingénieux défilé des Thermopyles,

pour obtenir sur lesdits boulevards cet imposant stationnement, ces

cortèges immobilisés comme sur les tableaux de triomphe, enfin ces

glorieux encombrements dont Paris a le monopole. Les heures passent, le

soleil décrit un orbe majestueux, cependant que, sur les cadrans des

taximètres, des totaux ruineux s’accroissent sans cesse, par petites

secousses sismiques. Les cochers et les chauffeurs les ont mis en effet

au tarif horokilométrique, d’après une théorie sans doute discutable,

mais qu’il est souvent malaisé de discuter.

* * * * *

Les travaux du Métro, que l’on considère avec plus de patience, ne

suffiraient pas à entraver la circulation. Aux endroits où le Métro

ne doit pas passer, il faut trouver des prétextes pour barrer des

rues. Ces prétextes, le pavé de bois ou l’asphalte les fournissent à

chaque instant. Mais il s’agit pour le service des travaux de ne point

procéder au hasard. L’ingéniosité consiste à barrer en même temps

deux rues parallèles, de façon à empêcher les débouchés possibles,

et à obliger les malheureux taxis errants à mille détours, au bout

desquels un écriteau inopiné se dresse, qui les oblige à rebrousser

chemin. Et ainsi la marche d’un fiacre à travers les rues ressemble un

peu à la marche du pion dans ce petit jeu qui se joue sur un damier

et qui s’appelle le chat et la souris. Dans un dédale savamment

combiné, autos, victorias à chevaux, voitures de laitiers, omnibus,

vélos, motocyclettes, vont, viennent, stagnent, reculent, cherchent,

s’effarent et gémissent, pendant que le service de la voirie sourit

cruellement, tel le Minotaure.

Le plus curieux, c’est que dans ces rues barrées pour cause de travaux,

on voit rarement des travailleurs. La voie est déserte, la croûte

d’asphalte est enlevée par endroits et des morceaux de tarte en bitume

sec gisent sur la chaussée. Mais on n’aperçoit aucun ouvrier, et la

note d’animation n’est donnée que par d’agiles commerçants ambulants,

qui vendent des porte-monnaie, de la poudre pour les cuivres, des

appareils à découper artistement les légumes ou de gaies petites

manivelles destinées à fouetter la crème Chantilly. Assurément, ce

n’est pas uniquement pour aider au développement de ces industries

qu’on arrête brusquement la vie roulante de nos rues et de nos

faubourgs; est-ce au moins pour donner à nos concierges, privés de

villégiature, l’illusion d’une paix champêtre?

* * * * *

Il n’y a qu’une catégorie de rues qui puissent être assurées de n’être

jamais barrées; ce sont les rues détériorées et qui, par leur mauvais

état naturel, rendent inutile la création d’obstacles factices. Telle

l’avenue de Villiers à certains endroits, entre la place Malesherbes

et la rue Cardinet. Quel démon perfide, habile sculpteur sur pavé de

bois, a creusé ces ornières compliquées, fait saillir ces exhaussements

soudains, combiné ces petites banquettes et ces douves imprévues?

L’autre nuit, une auto qui passait là-dedans se sépara d’une de ses

roues. La voiture avait semblé tout à coup s’enfoncer dans la terre,

et ses passagers, en même temps, avaient aperçu la roue d’avant de

droite qui roulait toute seule, à quelques mètres sur la gauche,

ivre de liberté. Pendant qu’un des chauffeurs était allé chercher du

secours, l’autre, un monsieur barbu et respectable, était resté en

surveillance auprès de la voiture, et, tout fier d’avoir été d’un

accident, donnait complaisamment des détails à tous les passants

curieux qui faisaient cercle autour de l’auto désemparée. Des gentlemen

attardés, des garçons de café rentrant au logis et de tranquilles

apaches assistaient à ce cours du soir pour adultes. Seuls, les agents

cyclistes ne s’arrêtaient pas; car les agents cyclistes ne sont

préoccupés que de guetter les voitures en vitesse, et les accidents ne

les intéressent point; ils passent, sans daigner les voir, devant les

voitures en carafe, et méprisent d’une façon générale l’immobilité, cet

excès de lenteur.

Les veillées du chauffeur · 第 66 / 94 题