L’INVITÉ DES GIRAUD

Les Giraud avaient une maison de campagne, assez bien située, avec une

verdure très suffisante et une vue sur une colline lointaine, derrière

laquelle était la mer.

Les Giraud, depuis douze ans, venaient passer là trois mois d’été.

La maison n’était pas à eux. Ils la louaient quatre mille francs,

tout compris. La vieille demoiselle qui louait cette maison l’aurait

bien vendue. Mais M. Giraud hésita pendant cinq ans, et, quand la

propriétaire mourut et que la propriété fut mise en vente, il la poussa

timidement jusqu’à quatre-vingt-quinze mille francs, alors qu’il

avait décidé d’aller jusqu à cent mille. Tout le domaine fut vendu

quatre-vingt-seize mille francs. M. Giraud, pour se consoler, répéta

chez lui que l’adjudicataire avait l’air d’en vouloir, et qu’il aurait

poussé la maison bien plus haut.

M. et Mᵐᵉ Giraud recevaient chaque année plusieurs personnes de leurs

relations, qui se relayaient dans les chambres d’amis. Un seul invité

restait tout l’été, arrivant avec les Giraud et repartant quelquefois

deux ou trois jours après eux. C’était un célibataire assez âgé que

l’on appelait dans le pays et dans les châteaux environnants l’invité

des Giraud. Il avait bien un nom, mais on préférait le désigner par son

titre.

* * * * *

L’invité des Giraud était un homme assez maussade; il parlait peu,

mais ce n’était pas pour choisir ses paroles; ou alors, s’il les

choisissait, il fallait penser qu’il gardait pour lui le meilleur de

ses réflexions. On avait d’abord demandé aux Giraud quel était le

charme de leur invité; mais on avait remarqué qu’ils n’étaient pas

fixés, et que cette question, à cause de cela, les gênait. Alors, on

n’avait plus osé leur en parler davantage. On savait seulement, en

remontant très haut dans l’histoire, que l’invité des Giraud était

venu la première année, pendant une quinzaine seulement, en septembre.

Il s’était plu dans la maison. On avait eu l’imprudence de dire devant

lui que la campagne, dans le pays, était encore plus belle en juillet

qu’aux approches de l’automne; alors, dès l’année suivante, il était

venu pendant trois mois.

Si l’on n’osait, devant les Giraud, discuter ses titres, on en parlait

beaucoup, en revanche, entre invités. Et l’on s’étonnait, après chaque

discussion, de voir qu’une telle place d’invité était échue à ce vieux

gaillard, dénué non seulement de tout agrément, mais de toute utilité.

Car il était incapable de faire un quatrième au bridge ou au tennis.

Il ne marchait que dans l’intérieur de la propriété et n’allait jamais

se promener du côté de la poste. On ne pouvait compter sur lui pour

rapporter du tabac et des journaux de la ville voisine. A table, il

mangeait beaucoup et ne dédaignait pas les meilleurs morceaux. Il

buvait, les dents serrées, en faisant entendre un sifflement un peu

agaçant.

Ce qu’il y a toujours eu de curieux, par exemple, c’est l’autorité

énorme qu’il avait chez les Giraud. Et cette autorité était

indiscutable, parce qu’elle ne s’appuyait sur aucun titre. Un titre

quelconque, on aurait pu le contester.

Les Giraud, dans leur maison, ne se plaisaient qu’à demi, et ils

auraient volontiers choisi un autre lieu de villégiature. L’année où

la propriété fut mise en vente, le gérant, qui était du pays, vint

annoncer que le loyer serait augmenté de cinq cents francs. C’était

un bon prétexte pour déménager, et tous les invités, sauf un, furent

d’avis de louer quelque chose ailleurs. Seul, l’invité principal tint

bon. Et il n’eut pas grand effort à faire pour impressionner les Giraud.

--Et vous, qu’en pensez-vous? lui demanda M. Giraud avec une certaine

émotion. J’ai bien envie de ne pas relouer l’année prochaine.

--Pourquoi ça?

Il n’ajouta rien à ce pourquoi ça? prononcé d’une voix calme, et sans

anxiété dans l’interrogation. Mais ce simple pourquoi ça? jeté en

travers de nos arguments, les renversa par une force mystérieuse.

* * * * *

On voulut s’adresser au propriétaire lui-même. Mais il voyageait, il

était insaisissable. On signa avec le gérant un nouveau petit bail de

trois ans. Le loyer, au bout de trois ans, fut porté à cinq mille. La

vulgarisation des autos a donné une plus-value notable aux propriétés

de plaisance éloignées des gares. La question de situation a beaucoup

moins d’importance, puisque la distance n’existe plus.

Les Giraud, cependant, n’avaient pas d’auto. Mais ce raisonnement les

convainquit tellement qu’ils payèrent cinq mille francs et achetèrent

une automobile. L’invité fut emmené dans les promenades. Il ne sembla

pas s’y déplaire. On lui donna un siège inamovible sur la banquette du

fond.

A ce moment, l’invité commença à avoir sérieusement ce qu’on appelle

«une mauvaise presse». Les autres invités, sacrifiés, murmurèrent.

Mais les murmures, contenus, n’arrivaient pas jusqu’aux Giraud. L’ère

automobile consolida la puissance de l’invité, qui s’augmentait

naturellement à chaque prérogative nouvelle qui était échue à ce

personnage.

Seulement, la Providence, qui avait l’air de penser à autre chose, et

dont personne n’attendait plus l’intervention, la Providence entra

brusquement en scène. Par un mois de mai perfide, un chaud et froid

emporta en quelques jours cet invité considérable. Nous ne l’aimions

pas... Et nous fûmes émus. C’était quelque chose de très important

qui disparaissait. Il nous avait semblé qu’il était indestructible,

au-dessus des atteintes de la mort.

Mais nous eûmes bientôt l’occasion de comprendre que, s’il s’était

laissé mourir, c’est qu’il avait ses raisons. Cet homme mystérieux

avait de quoi nous en boucher un coin, même après sa mort... Les Giraud

apprirent que, depuis sept ans, leur véritable propriétaire n’était

autre que leur invité lui-même, dont personne n’avait jamais connu

au juste la vraie situation de fortune. On sut qu’à la mort de la

propriétaire, il avait acquis secrètement, au moyen d’une ingénieuse

combinaison de prête-nom, la propriété où il continua, sept années

encore, à se faire nourrir et loger.

--Voilà donc pourquoi, dit Mᵐᵉ Giraud, il nous conseillait d’accepter

toutes ces augmentations de loyer!

--Et c’est sans doute lui qui m’a empêché de pousser plus haut les

enchères, dit M. Giraud, quand il a fait adjuger la maison à un de ses

hommes de paille. Je ne m’en souviens plus, mais il a dû me tirer par

mon paletot...

Ils étaient très frappés; ils gardaient cependant à leur invité un

certain attachement et ne retournèrent plus dans leur maison de

campagne. Ça impressionnait M. Giraud, et ça faisait peur à Mᵐᵉ Giraud,

qui craignait les fantômes. Et, en effet, cet invité tenace eût été

bien capable de revenir dans cette maison, mais d’y revenir s’y faire

héberger en qualité de revenant.

Les veillées du chauffeur · 第 68 / 94 题