Robardet s’était emparé d’un plan immense dont il suivait les lignes
rouges. Guillaume, qui sait cependant lire les plans, n’avait point
osé, impressionné par son autorité, lui retirer ses fonctions.
La bonne route n’est malheureusement teinte en rouge que sur le plan.
Dans la réalité elle est blanche comme les autres. Par deux fois
Robardet envoya le mécanicien dans une direction qui n’était pas celle
qu’il fallait, ce qui donna l’occasion de vérifier l’excellence de la
marche arrière.
Après avoir dîné à Evreux, on repartit, phares allumés, dans la nuit.
Guillaume, qui n’avait jamais voyagé après neuf heures du soir, n’était
pas tranquille, d’autant qu’à partir de Lisieux on devait prendre des
petits chemins pour arriver à Gerbeville et qu’il était peu probable
que la science topographique de Robardet se perfectionnât dans
l’obscurité...
La lampe électrique allumée dans la voiture projettait assez de lueur
pour qu’on pût examiner le plan. Robardet donnait fidèlement les
instructions au mécanicien... Mais il les donnait toujours un peu tard
et disait: «A droite! à droite!» quand on s’était déjà engagé sur la
route de gauche.
Guillaume était un peu inquiet. Il se demandait comment tout cela
allait finir...
* * * * *
Cela finit de la façon la plus simple du monde:
A un tournant du chemin, la voiture alla dans une barrière, qu’elle
coucha sous elle, pendant que le lecteur du plan annonçait:
--Un passage à niveau!
Il ne se trompait pas. C’était bien un passage à niveau...
La cinquante-chevaux alla donner contre un petit mur qui se trouvait de
l’autre côté de la voie. On entendit un fracas terrible...: les phares,
brisés, s’éteignirent... Quelques instants après l’homme du passage à
niveau arriva avec une lanterne--car les gardiens des passages à niveau
ont toujours des lanternes allumées à côté de leur lit, afin d’arriver
en toute hâte auprès des chauffeurs blessés qui sont venus heurter, la
nuit, les passages à niveau dépourvus de lanternes.
On réussit à faire sortir la voiture de la voie et à la mener sur la
route. La barre de direction était complètement faussée, mais avec
beaucoup de précautions ils purent parcourir à six à l’heure les douze
kilomètres qui les séparaient de Gerbeville.
Guillaume ne disait rien. Le chauffeur était sombre. Robardet gardait
la sérénité d’un homme vraiment fort...
On arriva à Gerbeville à trois heures du matin. Tout le monde était
couché. A la lueur d’une triste lanterne le mécanicien examina les
blessures de la voiture: quinze jours de traitement au garage et chez
le carrossier. Pendant ces deux semaines on pourrait se distraire en
faisant des excursions aux environs, à pied, ou en louant des voitures
à âne, ou bien encore en allant chercher à plusieurs kilomètres un
train qui, deux fois par jour, venait troubler la tranquillité d’une
petite gare.
--C’est, disait Robardet, un peu de ma faute, si tout cela est arrivé.
--Mais non, dit poliment Guillaume.
--Mais si, dit Robardet. En tous cas, après cet accident, où nous avons
couru ensemble un si grand péril, je ne peux plus vous quitter comme
ça. Je reste avec vous toute la saison.