On ne m’a pas adressé, à moi, le questionnaire de l’_Auto_. On ne m’a
pas demandé quelle voiture j’utilisais pour aller dans Paris, et quelle
voiture pour les excursions à la campagne, si je préférais l’auto
au train pour les longs voyages, si je regardais le paysage, si je
conduisais moi-même...
J’avais pourtant sur tous ces points des réponses bien préparées.
A Paris, j’ai un certain nombre d’automobiles à ma disposition. Elles
stationnent en face du Grand Hôtel, sur le boulevard des Capucines.
J’aime mieux les laisser là que devant ma porte, parce que les frais
de stationnement seraient un peu trop considérables. Voyez-vous quinze
automobiles devant chez moi, avec leurs petits drapeaux baissés et
leurs cadrans au bleu?
Je ne défends pas à mes mécaniciens de mettre mes voitures à la
disposition d’autres personnes, et je trouve tout naturel que ces
personnes leur remettent de petites sommes.
A la campagne, j’emploie des voitures plus fortes. Leur puissance et
leur marque changent suivant les pays. Ainsi, chez mon ami Jos, aux
environs de Caen, je me sers habituellement d’une 40-chevaux. Chez
mon ami Lucien, aux environs d’Honfleur, j’ai une 30-chevaux. Je ne
trimballe pas mes voitures d’un endroit dans un autre. Je les laisse
chez mes amis, et je leur permets de s’en servir, même quand je ne suis
pas là, à charge pour eux de payer l’essence, le mécanicien, l’impôt,
les diverses petites réparations, voire le prix d’achat du châssis, de
la carrosserie et des accessoires. J’ai adopté cette petite combinaison
pour les mettre à leur aise.
* * * * *
Si je regarde le paysage? Mais, tout le temps, inlassablement, sans
désemparer. Et c’est même une des raisons qui font que je m’abstiens de
conduire. Une autre de ces raisons, c’est que mes compagnons de voyage
me prient doucement de ne pas me mettre au volant, en ajoutant que
si je m’y installe nonobstant leurs prières, ils auront le regret de
quitter la voiture et de m’en faire descendre moi-même. Ces gens-là ont
une mesquine horreur de l’imprévu!
* * * * *
Pour les longs voyages, je m’en tiens au chemin de fer, malgré certains
inconvénients, la nécessité de se trouver à une heure fixe à un endroit
donné, et toutes sortes de petites formalités vexatoires, telles que
celle du billet. Comment la science moderne, qui a fait tant de choses,
qui a perfectionné l’éclairage des trains, supprimé les trépidations,
comment a-t-elle pu laisser subsister cette barbarie du billet! Voilà
qui gâte toutes les prévenances des Compagnies!
Sans cette odieuse formalité, un voyage en chemin de fer serait presque
une partie de plaisir. Les compartiments ne sont plus, comme au temps
jadis, de ces prisons cahotées, tapissées d’un drap poussiéreux et qui
sentait la houille. Les enfants aiment les voyages, n’est-ce pas? Hé
bien, quand j’étais petit, je considérais un voyage en chemin de fer
comme un supplice classé, qui m’effrayait autant que la perspective
de mettre des bottines neuves, de me faire couper les cheveux, ou de
prendre un bain.
Et puis, à cette époque, dans le train, on ne voyait rien. A travers le
petit cadre des vitres, même quand le temps n’était pas trop brumeux,
on n’apercevait que les montées et descentes monotones des fils
télégraphiques. Maintenant, en se promenant dans les couloirs, on a vue
sur de vastes échappées de pays. Je sais bien qu’on est souvent gêné
par les talus qui se font un malin plaisir de se soulever brusquement,
afin de nous masquer le paysage. Je sais bien que les trains de
marchandises se livrent aussi à ce genre de sport. Ils passent toujours
au moment où vous regardez au dehors. Vous vous détournez avec dépit...
Le train, pour vous aguicher à nouveau, fait passer deux ou trois
plates-formes, puis vous bouche la vue à nouveau avec ses hauts wagons
sombres. Mais enfin, tout de même, les trains de marchandises ne sont
pas éternels, et il y a des moments où l’on peut voir quelque chose.
On peut faire du tourisme sur les voies ferrées.
* * * * *
Ce qu’il faut regretter pourtant, de la vieille époque, c’est le
compagnon de voyage. Dans les wagons-couloirs, le monsieur inconnu que
le hasard a placé dans notre compartiment n’est pas lié à nous comme
jadis. Il peut sortir, s’en aller vagabonder dans le couloir. Il nous
quitte ou nous le quittons pendant une heure ou deux, pour gagner le
wagon-restaurant. Dans les anciens compartiments, la vie de ce quidam
était pour une demi-journée ou une journée mêlée à la vôtre... Il y
avait une période de défiance et d’attente. On commençait par ne pas se
regarder, par se mépriser, avec la rancune d’une intrusion réciproque.
Puis, l’instinct de sociabilité faisait son œuvre. On ramassait un
paquet tombé, on prêtait obligeamment une gazette. Puis la glace de la
discrétion fondait peu à peu... L’inconnu nous dévoilait sa vie, son
nom, nous parlait de ses relations, et après le déjeuner au buffet,
nous remettait sa carte de visite et des lettres de recommandation pour
ses amis influents.
Aujourd’hui, dans le wagon moderne, avec cette portière toujours
ouverte sur le couloir et sur la liberté, on se regarde parfois, on
s’observe, on se parle beaucoup moins. C’est un plaisir d’un autre
ordre. De vivantes devinettes sont en face de nous. Il faut nous aider
de différents indices, examiner les vêtements, les décorations, les
livres, les journaux, les initiales gravées sur les sacs de voyage...
* * * * *
Quelquefois, ces énigmes ne nous donnent jamais leur solution; ce ne
sont pas celles qui nous laissent le souvenir le moins curieux.
Deux personnages étranges étaient assis en face de moi, deux très vieux
vieillards. Ils étaient déjà installés, quand, arrivant au dernier
moment, j’étais entré dans leur compartiment à toute vitesse. J’étais
essoufflé, j’avais les yeux troubles, j’étais tout ému à l’idée que
j’aurais pu manquer le train... Ce ne fut qu’au bout d’un instant que
je songeai à regarder ces deux octogénaires, qui venaient de je ne sais
où et s’en allaient je n’ai jamais su où...
C’étaient peut-être le frère et la sœur. C’étaient peut-être le mari
et la femme, devenus absolument semblables à force de vivre ensemble.
Presque glabres, coiffés d’une toque de soie qui ne laissait voir aucun
cheveu, vêtus de douillettes noires qui descendaient jusque sur leurs
bottines d’étoffe, ils étaient vraiment tout pareils, et il eût été
impossible de dire quelle était la femme, et quel était l’homme, si la
femme n’avait gardé ses moustaches...