ALLER ET RETOUR

--Une première pour Saint-Guillaume-en-Caux!

--Une première simple?

--Oui, aller seulement.

--Voilà, Monsieur. Deux francs quarante.

--... Deux premières pour Saint-Guillaume-en-Caux!

--Tiens! Monsieur et Madame Bardumeux! C’est vous qui étiez derrière

moi! Si je m’attendais à vous trouver à Rouen! Et vous allez comme nous

à Saint-Guillaumne?

--Mais oui, Monsieur Poulard. Nous sommes aux environs de Rouen depuis

trois semaines, chez des amis. Et nous allons passer l’après-midi de ce

dimanche à Saint-Guillaume, probablement dans la maison où vous allez.

--Chez les Petitgrand?

--Chez les Petitgrand... Mais ne restons pas là à causer. Nous gênons

la circulation. Et je crois que le train est formé et que nous pouvons

aller nous installer... C’est par là... Tenez, Monsieur Poulard, voilà

un excellent compartiment de milieu où il n’y a personne.

--Madame Bardumeux préfère aller en avant ou en arrière?

--En avant, en avant.

--Dans ce cas, prenez ce coin. Vous n’aurez pas le soleil... Ah! il

fait bon être assis! Est-ce que nous allons trouver une grande société

chez les Petitgrand?

--Je ne pense pas. Nous ne serons que trois invités. Mᵐᵉ Petitgrand l’a

écrit à ma femme. Ce qui me donne à penser qu’ils nous feront faire une

promenade dans leur automobile, et qu’en tout cas, très probablement,

ils nous ramèneront à Rouen. C’est même pour ça que je n’ai pas pris de

billets de retour.

--Tiens! j’ai eu la même idée! Je n’ai pas profité de la réduction,

parce que j’ai pensé que les Petitgrand nous ramèneraient en auto et

que notre retour serait perdu.

--Ils ont une très belle automobile...

--Oh! très belle, Madame, vingt-quatre chevaux. Je l’ai vue l’autre

jour à Rouen. Petitgrand m’a dit qu’elle était excellente.

--Ce sont des gens très gentils. Ils ne savent pas quoi faire pour être

agréables à leurs amis. C’est vraiment très aimable à eux d’avoir songé

à me dire de venir. Ils ont su indirectement que j’étais à Rouen. Ils

m’ont invité l’autre jour pour le premier dimanche.

--C’est comme nous. Il a rencontré mon mari il y a quelques jours à

la gare de Rouen. Il l’a invité tout de suite. Petitgrand n’est pas

libre en semaine. Il est très tenu à Paris pour affaires. Il vient à

Saint-Guillaume du samedi au lundi.

--Ses affaires, je crois, vont très bien?

--Oh! très bien! C’est un homme intelligent. Mon mari l’a vu à l’œuvre.

D’ailleurs, pour que ces gens-là se paient une vingt-quatre chevaux!

--On tient facilement six dans la leur, avec le mécanicien. Et c’est

une voiture fermée?

--Oui, Madame, une voiture fermée.

--Heureusement, parce que moi, avec mes névralgies, mon mari ne me

laisserait pas monter dans une voiture découverte. Et puis, je

n’aurais aucun agrément à me décoiffer et à recevoir la poussière.

Tandis que, dans une voiture fermée, c’est vraiment un plaisir exquis.

Oh! je me réjouis beaucoup, beaucoup, de faire cette promenade en auto.

Et la route est bonne de Saint-Guillaume à Rouen?

--Parfaite. Ce sera une délicieuse promenade, surtout avec les

Petitgrand. Petitgrand est un vrai causeur...

--Sa femme n’est pas sotte non plus. Nous nous sommes connues jeunes

filles. C’est une personne fort distinguée. Vous savez qu’elle est

excellente musicienne.

--Ah! je ne savais pas.

--J’espère que vous allez en juger. C’est la perfection.

* * * * *

--Trois premières aller simple pour Rouen... Je prends les billets,

Bardumeux.

--Oui, je vais vous rendre ça. Mais dépêchez-vous, le train est en

gare. Viens vite, Agathe. Venez, Poulard... Au revoir, Petitgrand, au

revoir...

--A bientôt. Maintenant que vous savez le chemin...

--Certainement, certainement...

--Rouen, en voiture!...

--Dépêche-toi, Agathe, dépêche-toi. Voilà trois places dans ce

compartiment.

--Il n’était que temps. C’est terrible de monter comme ça dans un train

en marche.

--C’est Petitgrand qui nous a retardés. Il vient nous reconduire à la

gare en pantoufles. Il n’avançait pas. Il y a encore bien quinze cents

mètres de la gare chez lui.

--Eh bien! Qu’est-ce que vous dites de ça, Bardumeux?

--Sans commentaires!

--Qu’est-ce que vous dites de la visite à l’auto, dans la remise?

Qu’est-ce qu’ils ont fait de leur auto? Est-ce qu’il y avait quelque

chose de cassé?

--Non, le mécanicien m’a dit qu’elle était en excellent état.

--Alors, quoi? Ils ne s’en servent pas?

--Non, ils la montrent. Ils font une petite exposition.

--Moi, pendant que j’étais avec Irma Petitgrand, qui me rasait à me

faire voir ses poules, j’attendais de minute en minute qu’on parle de

la promenade... Quand ils ont dit qu’ils allaient nous reconduire, j’ai

cru que ça y était.

--Moi aussi. Et Bardumeux aussi. Mais il s’agissait de nous reconduire

à la gare, seulement, et à pied.

--Ni lui ni Irma, mon excellente amie, n’ont eu l’idée que ça nous

amuserait d’aller en auto.

--Comment! Ils n’en ont pas eu l’idée! Ils en ont eu l’idée

parfaitement. Ils n’ont pas voulu, voilà tout!

--Mais enfin, monsieur Poulard, concevez-vous cela?

--Ce sont des gens qui ne veulent pas dépenser d’essence, tout

simplement.

--Quelques francs d’essence!

--Quelques francs d’essence, Madame, c’est quelques francs! Ce

n’est pas comme le monsieur qui a une voiture avec un cheval. Son

cheval, qu’il sorte ou qu’il ne sorte pas, mange de l’avoine. Mais

la voiture ne mange de l’essence que lorsqu’on la sort. Alors, au

moment de sortir, ils y regardent à deux fois. Ils pensent à ce qu’ils

dépenseront comme essence, comme huile à graisser, comme usure de

pneus. Ils pensent aussi aux risques de crevaisons. Alors, comme ils

ont suffisamment épaté l’invité en lui montrant la voiture dans la

remise, ils préfèrent le distraire d’une façon moins coûteuse.

--En lui jouant du piano?

--Oui, Madame, croyez-vous qu’on nous a gâtés! Ah! ils ménagent leur

voiture, mais ils ne ménagent pas leur piano! Deux heures, montre en

main, de Schumann, de Beethoven, de Grieg! C’est une bonne musicienne,

il n’y a pas d’erreur. Nous le savons. Nous avons fait cinquante-deux

kilomètres aller et retour pour le constater. Deux heures de musique,

sans repos! Il est vrai que pendant qu’on entendait la femme on avait

cette consolation qu’on n’entendait pas le mari avec ses histoires

d’économie politique! Il veut faire croire qu’il est un grand

financier. Ça fait partie de son programme d’épate!.. Je ne sais pas si

ses belles théories l’ont conduit à la fortune.

--Pourtant son auto...

--Ah! Madame! si tous les gens qui ont des automobiles étaient riches!

--Alors, vous croyez que cette automobile...

--Oh! je ne dis rien, je ne dis rien! Mais je voudrais bien voir la

facture acquittée...

Les veillées du chauffeur · 第 61 / 94 题