Le Malade imaginaire avait ceci de bon que constamment il se croyait
malade. Il ne sortait jamais de chez lui, et sa neurasthénie ne
sévissait que sur son entourage.
Nous avons de nos jours des Argans intermittents, qui ne se croient
malades que par accès. Mais leurs accès les prennent n’importe où, au
théâtre, au café, en automobile.
Un des derniers Argans que j’aie connus--j’en ai connu des
légions--était un gaillard rondelet, orné d’une belle barbe blonde, et
respirant la plus parfaite santé. Ce portrait physique est d’ailleurs
indifférent, car ce genre de neurasthénie n’est jamais révélé par
l’apparence extérieure de l’individu, lequel peut être grand ou petit,
gros ou mince.
Le jour où nous arrangeâmes cette partie d’auto, Argan était dans une
période d’accalmie. Aussi nous demanda-t-il avec empressement d’être
des nôtres. La plupart du temps, on ne peut pas l’avoir, parce qu’il
a mal à la gorge (c’est-à-dire une crainte, une quasi-certitude de
diphtérie), ou mal au ventre (le cancer probable), ou des oppressions
(angine de poitrine imminente). Ces symptômes sont plus ou moins ceux
des maladies qu’il prévoit: il n’a qu’une science de la médecine
incomplète, évitant autant qu’il peut d’entrer dans un volume de
médecine, d’où il ressortirait contaminé par mille appréhensions
diverses.
* * * * *
Nous étions arrivés pour déjeuner à onze heures dans un restaurant
d’une toute petite ville de l’Yonne. Repas appétissant, auquel nous
fîmes tous honneur, à l’exception toutefois de notre ami, qui, vous le
pensez bien, suit toujours un régime compliqué.
Il lui fallut de la viande hachée, des légumes sans beurre, du pain
grillé. Il ne fut pas question de boire de l’eau du pays, ni même de
l’eau minérale, qui pouvait être falsifiée. Il se fit apporter des
feuilles de thé et une lampe à esprit de vin, où il fit bouillir de
l’eau lui-même. Le thé une fois fait, comme la théière, selon une
vieille tradition, fonctionnait mal, il renversa sur la nappe une
bonne partie du liquide bouillant, inondant le pain de ses voisins.
On protesta, mais il rejeta toute la faute sur cette sacrée théière,
d’où le thé ne coulait pas tout d’abord, puis s’échappait, l’instant
d’après, à flots torrentueux.
S’étant occupé de sa propre alimentation, il ne se fit pas faute
ensuite de critiquer la nôtre, nous prédisant toutes sortes de
malheurs, parce que nous mangions des concombres, puis du cresson,
arrosé, nous dit-il, avec des eaux empoisonnées.
Nous n’attachions pas d’importance à ces prédictions sinistres; mais
il est agaçant tout de même, pendant que l’on mange, d’avoir en face
de soi un conférencier qui analyse votre nourriture et commente votre
façon de manger.
--Ah! que je suis content, ne cessait-il de répéter, en s’installant
dans la voiture, ah! que je suis content de n’avoir pas mangé de vos
terribles concombres et de votre sale cresson...
* * * * *
--Voulez-vous dire au mécanicien d’arrêter pendant un instant?
J’étais placé sur le siège et je me retournai... Je vis notre ami
Argan très pâle et très agité. Je priai immédiatement le mécanicien de
stopper, ce qu’il fit d’assez mauvaise grâce, car la voiture allait
remarquablement.
L’auto arrêtée, Argan descendit, puis, sans mot dire, il alla s’étendre
sur l’herbe, de tout son long.
Nous descendîmes également, et nous l’entourâmes, assez effrayés.
--Qu’y a-t-il?
--Il y a... que j’ai l’appendicite!
Nous connaissions Argan, et ce n’était pas la première alerte qu’il
soulevait dans notre petit groupe. Mais, quoi? cela pouvait être vrai.
Et cette déclaration était d’autant plus impressionnante qu’il était
assez pâle et avait les yeux un peu troubles.
--Écoutez, nous dit-il à demi-voix. Penchez-vous pour que je puisse
vous parler tout doucement, sans faire aucun effort. Il faut aller me
chercher un médecin dans la prochaine ville, et me le ramener ici...
--Ne serait-il pas plus simple de te transporter doucement dans
l’auto?...
--Vous êtes fous!... Quand on a une crise d’appendicite, il faut garder
l’immobilité absolue...
... L’un de vous va rester près de moi, ajouta-t-il en me désignant.
Les autres vont chercher un docteur, et me le ramener.
--Je suis certain, m’écriai-je (sans en être certain) que vous n’avez
pas l’appendicite... Mais je suppose que vous l’ayez, et qu’on vous
opère; on ne vous opérera pas là, sur le chemin... Et d’ailleurs, je
ne sais pas si l’on va trouver un médecin qui soit capable de vous
opérer...
--Il sera en tout cas capable de m’examiner. Peut-être ma maladie
n’est-elle pas l’appendicite, mais une typhlite, ou une attaque de
choléra, ou une manifestation de cancer... Oh! mon Dieu! mon Dieu!
dépêchez-vous. Nous perdons un temps précieux...
La voiture partit. Je restai seul avec Argan, toujours étendu au bord
du fossé. Il geignait doucement...
--Si j’ai l’appendicite, dit-il d’une voix entrecoupée, on me...
portera... jusqu’à la... prochaine ville... dans une civière... Il y a
bien un hôpital... J’espère qu’on aura... le temps... de faire venir un
chirurgien... de Paris...
Puis il ferma les yeux. J’étais un peu effrayé. Mais je m’aperçus, au
bout d’un instant, qu’il dormait, avec une respiration bien régulière...
Le temps ne passait pas vite. J’ai su plus tard qu’ils avaient eu
beaucoup de mal à ramener un docteur. Le médecin du petit bourg où
ils s’arrêtèrent tout d’abord était en course dans la campagne, et il
avait fallu lui donner la chasse. On le ramena de chez un laboureur qui
souffrait d’une entorse, et dont il était en train de masser le pied.
Quelques minutes avant leur retour, Argan se réveilla....
--Ah! gémit-il, j’ai le cœur barbouillé... Et comme je regrette de
n’avoir pas mangé de concombres. Au moins, je me dirais que c’est ça...
--Comment va votre ventre?
--... Peut-être mieux... répondit-il après une légère hésitation. La
douleur s’est faite plus sourde... Mais je n’ose encore rien dire...
Je fus persuadé à ce moment qu’il n’avait rien du tout. Et je commençai
à le regarder avec une certaine hostilité.
Le docteur était un homme à face rude, moustachu et grimaçant. Il
descendit de l’auto avec autorité et se rendit droit au malade.
Argan ouvrit son pantalon, retroussa sa chemise et nous aperçûmes un
ventre imposant, rebondi et tranquille... Mais il y a de ces ventres
tranquilles qui recèlent les pires cataclysmes intérieurs...
Le docteur posa deux doigts entre le nombril et la hanche droite...
Argan poussa un cri émouvant...
--Je vous ai fait mal? dit le docteur.
--Non, dit Argan un peu penaud; seulement, j’ai eu tellement peur que
vous me fassiez mal à cet endroit-là que j’ai crié par angoisse.
Le docteur appuya plus fort...
--Aucune sensibilité, déclara-t-il. Vous n’avez rien. Un léger froid...
ou quelque gaz...
Argan se rhabilla et se releva. Il prit un air grave, un peu triste,
pour ne pas montrer sa joie, au milieu du froid silence de ses
compagnons...