A cette époque--je vous parle d’il y a quatre ans--je n’avais pas
encore conquis cette compétence, faite de trois ou quatre notions
heureusement choisies, et qui me permet de soutenir honorablement mon
rang dans une conversation ayant trait à l’automobile, soit dans un
salon, soit sur un trottoir, au milieu d’un groupe de badauds arrêtés
auprès d’une voiture.
C’est ainsi qu’à l’heure actuelle je peux dire à un mécanicien, en
chiquant des yeux:
--Vous avez des pneus de 90 (ou mieux encore: du 90) aux quatre roues.
Vous ne trouvez pas que c’est un peu faible pour l’arrière?... Il est
vrai que c’est plus commode, pour les pneus de rechange, de n’avoir
qu’une seule dimension.
Je sais également que dans les voitures de certaines marques, la barre
de direction du modèle 1906 est derrière l’essieu, au lieu d’être
devant l’essieu, comme en 1905.
C’est bien plus intéressant, et je dirai plus élégant d’être au courant
de ces particularités, que de connaître les pièces essentielles qui
composent une voiture. Ainsi, j’ai été très longtemps sans savoir au
juste ce que c’était que le carburateur. Je devenais aussi très prudent
quand on se mettait à parler du différentiel, par exemple. Mais, ayant
appris par hasard ce qu’entendaient les chauffeurs par le mot alésage,
l’emploi judicieux de ce vocable suffit tout de suite à me poser.
C’est ainsi que s’instruisent les gens du monde. Et c’est ainsi que
la conversation d’un homme paresseux, mais doué d’un peu de tact,
éclipse tout de suite celle d’un savant laborieux. Il s’agit de ne pas
commettre de bourdes, de savoir d’avance les emplacements dangereux sur
lesquels il ne faut pas s’aventurer, et d’amener par de petits chemins
le troupeau des écouteurs sur un terrain où l’on se sent plus ferme.
Je sais un monsieur qui, en se taisant habilement sur les questions
d’art et de littérature et en orientant la conversation vers les
questions médicales, réussit chaque fois à placer les connaissances
spéciales qu’il a acquises en matière d’appendicite, ayant eu la
bonne fortune d’être opéré récemment. Ce monsieur a présentement la
réputation d’un brillant causeur.
* * * * *
En 1902, j’avais, en ce qui concernait l’automobile, une ignorance très
complète, très confortable, plein de sécurité. Mais j’aimais beaucoup
faire de l’auto. Ma voiture n’était pas encore arrivée de l’usine. (Je
l’attends toujours... Et le pis, c’est que je ne sais toujours pas dans
quelle usine elle est en fabrication...)
Je n’avais donc pas de voiture; mais chose plus grave, l’ami chez qui
je me trouvais n’en avait pas non plus. C’était une situation un peu
pénible. J’en étais gêné pour lui. Je le décidai à louer pour six
semaines un tacot assez important.
Ce tacot ne marchait vraiment pas mal, les jours où il était bien
disposé. Et même quelquefois, quand il se montait un peu, il dépassait
le cinquante à l’heure, mais du vrai cinquante, du cinquante de
chronomètre, pas du cinquante de chauffeur. Bien entendu, il ne faisait
pas ça naturellement et sans se donner du mal. On remuait; la voiture
et les voyageurs ne cessaient de trembler.
Albert, le mécanicien, était un grand bon garçon, vraiment pas fier
avec les invités. Il n’abusait pas de sa toute-puissance.
Il acceptait gentiment tous les itinéraires qu’on lui proposait. Il
n’avait pas pour sa voiture cette sollicitude--d’ailleurs souvent
louable--que montrent certains mécaniciens, qui traitent leur robuste
30-chevaux comme une petite fille chétive et n’emploient pour elle que
de l’huile de foie de morue.
Albert était toujours prêt à marcher. Il répondait gentiment aux
questions. Mais il parlait peu. Il devait avoir dans la tête et dans le
cœur une grande passion. Chaque fois que l’on s’arrêtait dans un bourg,
il se précipitait chez le marchand de cartes postales, puis au bureau
de poste. Il couvrait de phrases ardentes non seulement la partie
réservée à la correspondance, mais encore, du côté de l’image, tout le
ciel des paysages, l’eau des rivières et les murs blancs des maisons.
Ces préoccupations sentimentales d’Albert n’avaient rien de déplaisant.
Nous le considérions avec sympathie, en prenant parfois en pitié son
visage un peu triste.
Malheureusement, conformément à une théorie médicale très en faveur
dans le peuple, le mal d’amour d’Albert entraîna un mal de dents.
Il souffrit pendant trois nuits (au point de ne pas fermer l’œil).
Il voulut à toutes forces continuer son service. J’essayai de l’en
dissuader, par bonté d’âme, et aussi par un autre sentiment que je
sentis poindre en moi un après-midi; j’étais assis à côté de lui sur
le siège, et il me confia qu’à certains moments il avait tellement
mal qu’il ne voyait plus clair... Nous allions à ce moment-là à
quarante-huit à l’heure, sur une route bordée d’arbres solides.
Je rapportai ce propos le soir même au conseil de famille, et l’on
décida d’urgence que dès le lendemain matin Albert serait conduit,
ou plutôt se conduirait chez un dentiste de Rouen. Deux d’entre nous
furent désignés pour l’accompagner, et je me vois toujours dans cette
rue de Rouen, sur le trottoir, auprès de l’auto, qui semblait en panne,
devant une maison où au deuxième étage, un dentiste américain réparait
notre organe essentiel...