Il est possible que d’ici cent ans l’automobile ait complètement
remplacé le chemin de fer, et que les convois sur voie ferrée aient
fait place à des trains sur route ordinaire, qui seront partout si
fréquents qu’il n’y aura même plus à se préoccuper de l’heure du train.
Je le regretterai, car s’il est agréable, d’un sens, de n’avoir plus à
penser aux horaires, c’était un vrai sport que celui qui consistait à
prendre un train. Une fois que le train était pris, ça devenait moins
intéressant. Mais «prendre un train», arriver à la gare à l’heure,
c’était là une source d’émotions qui avait son charme. J’ai longtemps
pratiqué ce sport sans savoir que c’en était un. Mais maintenant que
j’y pense, je me reproche de ne pas m’en être douté.
Arriver à l’heure à la gare, bien entendu, c’est arriver à l’heure
juste, et non pas dix minutes, ni cinq minutes, ni même deux
minutes avant. Je connais bien des gens qui tuent une heure sur les
quais de la gare de Lyon, quand ils partent pour Ambérieux ou pour
Chalon-sur-Saône, même quand ils ont retenu leur place d’avance. Ce
sont des philistins, des vandales.
Qu’ils perdent une heure, ce n’est pas la question. Moi je perds cette
heure chez moi à ne rien faire. Mais je ne quitterai mon domicile que
lorsque je n’aurai plus devant moi que le temps nécessaire pour aller à
la gare. Et je flâne chez moi jusqu’au dernier moment, non parce que je
suis un flâneur, mais parce que je suis un sportsman.
Dans le fiacre qui m’emmènera à la gare, je souffrirai terriblement
au moindre encombrement de voitures, je tirerai ma montre dix fois,
j’exposerai mon visage à la bise glacée pour crier au cocher que nous
sommes en retard et qu’il veuille activer l’allure. Pour m’épargner ces
petits tracas, je n’aurais qu’à partir cinq minutes plus tôt, mais ça
ne serait plus du sport.
Pendant trois ans, j’ai pris tous les matins le même train. Il fallait
de chez moi à la gare du Nord quatorze minutes avec un cheval très
rapide. J’ai donc adopté ce temps minimum et je ne prenais de voiture
que quatorze minutes avant l’heure. Je risquais de tomber sur un
mauvais cheval, mais je comptais sur l’amour-propre proverbial des
chevaux de fiacre qui, aux plus âgés et aux plus poussifs d’entre eux,
fait faire des prodiges.
Ma route était repérée. Je savais qu’il fallait atteindre tel coin de
rue au bout de six minutes, sortir de la rue Condorcet deux minutes
avant l’heure fatale. J’étais au courant de certaines particularités.
Je savais que si l’horloge de la grande ligne marquait cinq minutes
de plus que l’heure du départ, il y avait encore du bon, parce que
cette horloge avançait d’un peu plus de cinq minutes sur l’horloge
intérieure. C’était un rien, vingt ou vingt-cinq secondes, mais ça
suffisait pour prendre mon train, c’est-à-dire pour monter dans le
dernier wagon, que je rattrapais à la course, le convoi étant déjà en
marche.
Il fallait ainsi prendre le train de justesse, au départ lancé. Le
départ arrêté était misérable et n’offrait aucun intérêt sportif.
Parfois j’en avais jusqu’à Saint-Denis pour me remettre de mon
essoufflement.
Il est évident que plus l’enjeu est grand, c’est-à-dire plus il est
important de ne pas manquer le train, plus il y aura de sport à partir
très en retard.
J’étais navré quand je voyais que je m’étais levé par erreur cinq
minutes plus tôt. Comment arriverais-je à tuer ces cinq minutes-là? J’y
arrivais. Et ce jour-là j’étais encore plus en retard que de coutume.
* * * * *
A la campagne, c’est encore plus passionnant. On fait entrer en ligne
de compte le retard habituel que le train a sur l’horaire. On sait
aussi que si l’on passe sur tel pont en même temps que l’express passe
dessous, on aura juste le temps d’arriver à la gare, où le train vous
aura devancé, mais où il aura perdu du temps à échanger quelques
ballots de toile contre des paniers de poules, et à troquer une vieille
dame assez longue à descendre, contre une famille encombrée de valises
et d’enfants.
Je recommande également aux amateurs une autre variété de ce sport.
Cette variété consiste à prendre deux trains successifs dont le second
n’assure pas la correspondance. L’émotion est d’autant plus forte que
l’on n’a pas le moyen d’activer le premier train s’il a du retard. Et
c’est un chronométrage continuel et enfiévré.
Je me rappelle d’avoir pris de Portsmouth à Londres un train qui devait
m’amener à la station de London-Bridge, assez proche de la station de
Cannon-Street, d’où partait le train de Douvres, qu’il fallait ne pas
manquer, sous peine de passer une nuit à Londres. A vrai dire, il eût
été beaucoup plus pratique de ne pas chercher à le prendre, car rien
d’urgent ne me rappelait sur la terre natale. Mais je n’avais que très
peu de temps pour courir, avec ma valise, d’une gare à l’autre, de
London-Bridge à Cannon-Street et cette difficulté m’excitait comme une
sorte de gageure... C’était du sport, vous dis-je...
Il m’est impossible de renoncer à une possibilité «d’attraper» un train.
Pendant toute la durée du trajet de Portsmouth à Londres, je me posai
cette question: Le train aura-t-il ou non du retard? Aux stations, je
regardais s’il n’était pas en retard sur son temps. Et j’avais toutes
les peines à lire les chiffres microscopiques d’un épais indicateur, où
je perdais constamment la bonne page.
Dans la dernière demi-heure, je me mis à interroger deux voyageurs
qui se trouvaient dans mon compartiment, et qui n’avaient pas
eu la prévoyance d’apprendre le français, alors qu’ils auraient
bien pu s’attendre à voyager en ma compagnie. Avant d’engager la
conversation, j’alignai dans mon esprit le pauvre effectif de mots
anglais que j’avais sous mes ordres. C’était une petite bande bizarre
et cosmopolite, où figuraient des mots allemands et d’autres termes
hybrides ou sans nationalité définie. C’eût été encore bien si j’avais
pu mettre en mouvement ce vocabulaire à la manque. Mais aussitôt que
l’on avait besoin d’eux, ces mots prenaient peur et se sauvaient comme
des lapins.
Un des Anglais se découragea tout de suite, me regarda avec une pitié
ma foi très gentille, et reprit sa lecture. L’autre Anglais mit à
m’écouter et à se faire entendre une telle persistance, un dévouement
si plein de bonté, que je feignis de le comprendre et hochai la tête
avec énergie.
Je ne savais pas au juste si ma montre retardait ou marchait bien.
Cependant, il me semblait que le trajet tirait à sa fin, et qu’il
n’était pas plus de neuf heures du soir. Nous nous arrêtâmes dans des
stations que je croyais chaque fois être London-Bridge. Je demandai à
chacun de mes deux compagnons: London-Bridge? London-Bridge? Ils me
répondaient: «Oh! no!» Si bien que je me décourageai, que je n’osai
plus rien leur demander du tout, et que lorsque nous arrivâmes dans le
véritable London-Bridge, je ne bougeai plus de ma place... Mais ils me
dirent ensemble: London-Bridge! en criant comme des malheureux, et me
poussèrent de force sur le quai.
Ce qui fut un peu ridicule, c’est que j’arrivai à Cannon-Street plus de
cinq minutes avant l’heure... Mais j’étais excusable, connaissant si
mal la langue et le pays.