LE TIR

C’est à Enghien-les-Bains que je fis mes débuts de cavalier. C’est

aussi dans cette localité, éminemment sportive, que je m’exerçais, dès

l’âge de douze ans, à la rame et au tir à la carabine.

Mes essais de rowing me lassèrent rapidement. Je ne savais pas ramer

avec nonchalance. Je mettais un stupide orgueil à prendre des poses de

canotier vigoureux. Mon idéal était d’avoir des biceps énormes et durs.

Mais, au bout de cinq minutes, le bateau me semblait retenu par quelque

amarre invisible. L’eau était résistante comme de la poix.

Je finissais, après des efforts douloureux, par revenir à la rive.

Débarrassé de mon bateau, je foulais joyeusement la terre élastique.

Mais, avant de me rendre au tir à la carabine, je m’arrêtais un

instant devant le marchand de gaufres, qui m’inspira toujours une

admiration inconsciente, tant il était sûr de lui-même.

Il avait une façon incomparable de pousser et de retirer les gaufriers,

de verser la pâte liquide entre les plaques de fonte surchauffée, qui

claquaient ensuite l’une contre l’autre, comme les dents de quelqu’un

qui grelotte. Il avait toujours autour de lui un certain nombre de

clients et, malgré sa diligence, on n’était pas servi tout de suite, et

il fallait attendre son tour. Aussi ne manquais-je point de postuler

pour une de ces gaufres si difficiles à obtenir; mais je ne les aimais

pas. J’avais beau les secouer, il restait trop de sucre en poudre, et

je n’osais pas demander qu’on en mit moins.

La fête d’Enghien durait quinze jours ou trois semaines. Il y avait un

jeu de petits chevaux très excitant, où l’on gagnait des pots à tabac

et des paniers de porcelaine imitant la paille tressée. On jouait avec

ardeur à un jeu de billard où l’on renversait des quilles. On jouait

avec moins d’enthousiasme à la toupie hollandaise, car la part de

l’adresse y était moindre, et nous n’aimions pas les jeux de hasard.

Nous cherchions surtout à la foire d’Enghien des satisfactions de

vanité.

Nous nous arrêtions parfois devant l’homme qui vendait de la guimauve.

Il avait suspendu à un crochet un gros tas de pâte rose, que ses mains

caressantes relevaient et tordaient sans relâche, comme la chevelure de

Vénus Astarté. Cet homme vendait également du nougat et du sucre d’orge

à l’absinthe. Mais la guimauve était la grande préoccupation de sa vie.

Le dimanche, il y avait quelques forains supplémentaires, l’homme qui

vous électrisait, le concessionnaire de la tête de turc, et celui des

bonnets de coton.

Vous avez connu le jeu des bonnets de coton. Il y avait sept trous dans

une planche peinte en rouge. A chacun de ces trous était adapté un

bonnet de coton, la mèche en bas. Il y avait ainsi sept poches où il

fallait envoyer, dans l’ordre, sept œufs en bois, en se mettant au bout

de la planche. On allait facilement jusqu’au quatrième bonnet, et même

au cinquième. Mais on citait les gens qui avait atteint le sixième.

Les essais succédaient aux essais, et le borgne ironique, directeur de

l’entreprise, gardait dans un panier ses lapins, qui paraissaient bien

tranquilles.

Ce fut un des rêves de ma jeunesse, un rêve d’homme d’affaires précoce,

de m’installer chez moi moyennant trois ou quatre francs un jeu de

bonnets de coton, d’y acquérir par un entraînement sournois une adresse

impeccable, et d’aller ensuite rafler tous les lapins dans les fêtes de

la banlieue.

* * * * *

Nos expéditions aboutissaient presque toujours à la baraque de tir.

Elle n’avait rien de luxueux. C’était une baraque très petite et très

modeste; mais elle avait ainsi l’avantage de n’être pas très profonde.

L’œuf qui montait sur le jet d’eau était difficile à manquer, sauf

quand il dansait un peu trop. Alors, dans ces cas-là, on laissait à

quelqu’un d’autre l’honneur de le dégotter. On s’essayait sur des

cartons et sur des pipes. Les pipes n’étaient pas commodes, parce

qu’elles étaient très entamées. Le patron ne les remplaçait pas

souvent; il fallait tirer sur des petits tuyaux. On ne les pulvérisait

qu’avec la grosse carabine; mais la grosse carabine coûtait dix

centimes le coup.

C’était la grave question: le tir était trop coûteux. On changeait

éperdument des pièces de vingt sous, avec la fièvre d’un joueur en

déveine. On y dépensait, en un quart d’heure, l’argent de toute une

semaine. Tant pis! On ne sortirait pas les soirs suivants. On resterait

à la maison, à lire... Mais il fallait avoir le tuyau de pipe...

On m’a raconté l’histoire d’un capitaine de vaisseau économe qui,

dans une des récentes guerres navales, était continuellement partagé

entre le désir de bombarder l’ennemi et la crainte de dépenser trop

de munitions. Il avait calculé que chaque coup de ses gros canons

revenait à près de quatre mille francs. Et ça lui faisait mal au cœur.

Alors il faisait des additions et répétait tristement, chaque fois que

retentissait le tonnerre de ses bouches à feu: «Vingt-huit mille...

Trente-deux mille... En voilà pour trente-six mille francs!»

J’étais un peu dans cette triste situation, au tir à la carabine. Si

j’ai souhaité à ce moment-là de gagner un jour beaucoup d’argent,

c’était afin de pouvoir le dépenser en coups de flobert ou de

«bosquette».

J’ai connu plus tard d’autres établissements de tir, mais mieux

installés, avec des cibles pour les armes de guerre, et des

«bonshommes» pour le pistolet.

Je me souviens du tir d’Etretat, où l’on tirait à vingt-cinq pas,

au commandement, sur une silhouette. Il y avait là un vieillard de

quatre-vingt-cinq ans, qui chargeait les armes, et qui vous faisait les

commandements. J’ai assisté à une de ces séances où un jeune homme de

la plage «charria» ce vieillard avec beaucoup de respect. Il s’était

fait expliquer toutes les règles du tir au commandement.

--Je dirai d’abord: Attention! spécifiait le vieillard... Puis je

demanderai: Êtes-vous prêt?... Ensuite de ça, je dirai: Une! Deux!

Troisse!... Et feu! Il faut tirer entre le mot: Une! et le mot: Feu!...

Je commence!... Attention!... Êtes-vous prêt?

--Non, répond le jeune homme.

--Je recommence, dit le vieillard, un peu étonné... Attention!...

Êtes-vous prêt?

--Non, répond le jeune homme.

--Je recommence... Attention!... Êtes-vous prêt?

--Non, dit encore le jeune homme.

Le vieillard s’assit, découragé: «Quand je vous demande si vous êtes

prêt, dit-il d’une voix faible, il faut répondre: Oui.»

--Et si je ne suis pas prêt? dit le jeune homme... Pourquoi me

demandez-vous si je suis prêt, si vous êtes sûr de la réponse? Ce n’est

pas sérieux, ajouta-t-il sévèrement.

Et il partit, laissant le vieillard torturé par le doute à la fin de sa

vie, à l’idée que la réglementation du tir au commandement n’était pas

parfaite. Mais cette torture dura peu. Car le client facétieux avait

laissé un bon pourboire à l’octogénaire; et l’on se console vite à cet

âge.

Les veillées du chauffeur · 第 58 / 94 题