--Et vous passez l’été?
--Toujours au même endroit. Nous avons notre maison de campagne, que
nous avons achetée assez cher. Si nous voulions la vendre, nous ne
retrouverions jamais notre prix. Alors nous l’habitons.
--Plaignez-vous. Elle est très confortable, située dans un pays
charmant...
--Un pays charmant, mais toujours le même. Nous voudrions changer un
peu. N’est-ce pas un des charmes des vacances que de se «dépayser»?
Maintenant nous avons notre résidence d’été, aussi connue de nous,
aussi familière que notre résidence d’hiver. Or, pour bien goûter
le plaisir du home, il faut en sortir quelquefois. Nous y sommes
emprisonnés. C’est le home à perpétuité. Comme dit l’héroïne du _Pain
de Ménage_, de Jules Renard, nous sommes heureux d’un bonheur auquel il
faut se résigner.
* * * * *
Après la lamentation des gens qui ont «leur propriété», il faut
entendre la plainte inquiète de ceux qui ne savent où aller, et qui
cherchent des villas sur toutes les côtes de France, de Belgique et
d’Angleterre.
Ils s’effraient à l’idée de demeurer vingt-quatre heures dans un hôtel
avec leurs bagages en consigne. On voit passer sur les plages de ces
petites troupes d’aventuriers timides, peu faits pour l’aventure,
des familles sans gîte de gens paisibles, rangés, et qui n’ont pas
l’entraînement nécessaire pour coucher sous les ponts...
D’ailleurs, il n’y a même pas de ponts. Les piles de bois goudronné qui
soutiennent la jetée sont tapissées d’un vert humide et incrustées de
coquillages... On répand des bruits sinistres sur l’encombrement des
hôtels... Un monsieur a dû passer la nuit sur un billard... La légende
du monsieur sur le billard a cours sur toutes les plages. A noter
aussi désormais cette légende plus moderne des chauffeurs malheureux
qui ont dû dormir au garage, dans leur automobile.
On avait décidé d’abord de faire soi-même toutes les rues du pays,
afin de découvrir les villas meublées sans avoir recours aux agences,
de façon que le prix de location ne fût pas majoré de la commission
accordée par le propriétaire à l’intermédiaire. Mais, de guerre lasse,
on finit par s’adresser à un de ces agents...
Alors commence la promenade à travers la ville. On est tellement
fatigué qu’on a frété une voiture, une de ces voitures vénérables
appelées paniers, avec une caisse en osier et un dais chancelant. Sur
le siège a pris place un vieux forban plein de mystère, et, entre les
brancards qui l’étayent, trotte et galope à la fois, mais sur place, le
plus osseux et le plus âgé des anciens chevaux de dragons.
* * * * *
Cet attelage, qui n’avance pas, arrive tout de même à un endroit assez
distant du point de départ, on ne sait par quel prodige, probablement
parce que la terre tourne sous lui. Un arrêt officiel s’effectue devant
une grille, disparue sous de la verdure sauvage. L’agent de location
essaie successivement dix clefs, puis finit par ouvrir une petite porte
geignarde. On aperçoit à travers des arbres une villa abandonnée, dont
les cambrioleurs même ne veulent plus.
--Vous ne pouvez pas juger du jardin, parce qu’il n’est pas soigné en
ce moment. Mais il est très joli aussitôt qu’il est ratissé.
Il semble évident que ce jardin, depuis la création du monde, n’a
jamais été touché par la main de l’homme. On finit tout de même par
distinguer les sentiers couverts d’herbe des pelouses qui n’en ont pas.
On escalade avec mille précautions un perron aux marches tremblantes.
Puis recommence la longue et patiente expérience des clefs. C’est
toujours la dernière qui marche, au moment où l’on ne s’y attend plus.
La porte s’ouvre enfin sur une nuit plus noire que n’importe quelle
nuit, une nuit de derrière les fagots. L’agent et les visiteurs entrent
à la file, les mains étendues, comme une théorie d’aveugles. Puis
l’agent s’attaque à une croisée, qu’il ouvre malgré les plaintes du
vieux bois. Il éventre une persienne si vieille qu’elle ne crie même
plus... Un jour dégoûté pénètre dans la chambre.
Pellisson, dans cette pièce, aurait de quoi s’occuper. Les coins de
murs soutiennent une quantité de ces travaux légers, de ces petits
hamacs de mousseline grise extra-fine, d’où descend jusqu’à terre le
fil presque invisible d’un petit funiculaire pour une seule personne.
C’est la salle à manger.
Le salon est aussi encombré d’araignées, mais il contient, en outre,
des photographies d’êtres humains, d’odieux inconnus, et même des
diplômes encadrés, qui, inlassablement, dans la nuit et le silence,
proclament le triomphe de Fourraget Marie au certificat d’études, et
les succès de Marchand Louis-Victor au concours de tir.
Ce qu’il y a de curieux, c’est que ce séjour inhabitable devient
habitable, une fois habité. On chasse les araignées. On arrache l’herbe
des petits chemins, et s’il ne pousse pas de gazon sur les pelouses,
c’est qu’il ne faut tout de même pas demander à Dieu l’impossible.
Mais la maison, respirant par toutes ses fenêtres ouvertes, s’est
animée d’une jeunesse nouvelle. On découvre dans des coins un vieux
damier qui possède presque tous ses pions. Il y a sur la table du salon
une boîte de cigares à musique, qui charme les âmes juvéniles. On se
familiarise avec les photographies, et l’on finit par se réjouir un
peu dans sa vanité des succès de Louis-Victor Marchand et de Marie
Fourraget.