DE HARDIS CHAUFFEURS...

Il a cinquante-cinq ans. Il est court et gros. Il a l’air d’un bon

petit menuisier de quartier, qui fait la réparation courante, et qui

a sous ses ordres un ouvrier et un apprenti. Mais, en le regardant

de près, on trouve que ce menuisier a des habits de drap bien neufs,

une jaquette un peu longue, des vêtements cossus et qui viennent

d’un tailleur cher. Et on s’étonne de le voir descendre par le grand

escalier, et monter dans l’allée, sous le porche, dans une énorme

voiture automobile, toute reluisante, pendant qu’un domestique en

livrée gros-bleu court devant la porte cochère pour surveiller la

sortie.

A la mer, dans la ville tapageuse où ils vont passer l’été, ils

emmènent leur automobile, qui a remplacé depuis l’année derrière la

victoria à deux chevaux où ils s’installaient tous les deux, lui et sa

femme... Sa femme est toute petite, toute maigre, plus âgée, et encore

plus triste que lui. Elle a des paupières qui retombent à moitié,

comme de petits stores aux ressorts trop faibles. C’est par là-dessous

qu’elle vous regarde, de son pauvre regard, qui n’est pas bienveillant,

mais qui n’a pas non plus la force d’être malveillant.

Pendant l’hiver, ils dînent en ville une douzaine de fois chez trois

ou quatre amis riches, qu’ils traitent eux-mêmes trois ou quatre fois

par an. Ils vont au Théâtre-Français, à l’Opéra, à l’Opéra-Comique. Ils

vont aussi dans les autres théâtres voir les pièces dont leurs amis

leur disent du bien. Mais ils préfèrent les théâtres subventionnés,

parce qu’on est abonné et qu’on n’a besoin de choisir ni la pièce ni

le jour. Quand on leur donne trois fois le même spectacle dans le

courant de l’hiver, et qu’ils entendent leurs amis se plaindre, ils se

plaignent aussi.

Quand leurs amis se sont mis à l’automobile, ils s’y sont mis aussi.

Se mettre à l’automobile, c’est acheter une voiture. Il a acheté une

voiture de soixante-chevaux, parce qu’elle était «en rapport» avec sa

grosse fortune.

Leur cocher, un homme rasé, aux gros sourcils hostiles, a appris en

trois mois le métier de chauffeur. Il porte maintenant une casquette et

une veste marron. On lui avait permis de laisser pousser sa moustache,

mais il est sorti de sa lèvre supérieure un poil tellement imprévu,

jaune, gris, noir, rouge, qu’on a préféré y renoncer, et que François a

gardé sa tête de cocher, très modifiée d’ailleurs par la casquette.

François est un homme très sûr, très prudent, et si affolé de propreté

que, même du temps où il était cocher, il ne laissait jamais le garçon

qui était avec lui s’occuper du nettoyage de la voiture. Maintenant il

se tue de travail sur l’automobile, et sa passion s’accroît de ce que

c’est plus compliqué et plus vaste, de ce qu’il y a une plus grande

étendue de parties vernies, et par-dessus le marché des cuivres, des

aciers, des chaînes qui s’encrassent pour un rien.

A la mer, on se sert de l’automobile comme on se servait de la victoria

à deux chevaux. On s’en va, chaque jour, à quatre heures, à deux lieues

de la maison, dans le port de mer le plus voisin. La voiture reste

exposée pendant une bonne heure devant le casino de ce port de mer,

pendant que les patrons prennent du café au lait ou regardent jouer aux

petits chevaux. Puis on rentre en faisant un détour d’une lieue, parce

qu’il y a trop de poussière sur la route de la mer.

Pendant la halte, le cocher-mécanicien a assez à faire à surveiller le

vernis de sa voiture et à empêcher les gamins d’y apposer avec leurs

doigts des signatures indélébiles.

Jamais ils n’auraient l’idée de faire une de ces grandes promenades,

après lesquelles l’auto revient à la maison, sa large caisse toute

blanche d’une poudre glorieuse, avec le noble aspect des anciennes

diligences... D’abord ils ne savent pas où aller. Il y a dans le coffre

de la voiture des cartes et des guides tout récents et, que l’on

n’ouvrira jamais. Le cocher-mécanicien n’a point le goût de l’aventure.

Et puis, personne ne leur indique d’excursions. Leurs amis ne sont pas

dans le pays.

* * * * *

J’ai fait connaissance avec ces personnes tout justement dans ce

casino où elles venaient goûter tous les jours. Un ami qui était avec

moi me présenta. Il s’établit entre nous une conversation languissante,

qui s’anima un peu quand un hasard nous apprit que nous nous

connaissions depuis très longtemps. Le monsieur et la dame exprimèrent

alors tout ce qu’il était en leur pouvoir de sentir, en tant que

satisfaction, plaisir et joie. Ce n’était pas considérable, mais on

sentait qu’ils n’étaient pas en état de faire mieux.

Ils nous invitèrent à passer quelques jours dans la villa somptueuse où

ils n’avaient pas moins de douze chambres d’amis, toutes inoccupées.

Nous n’étions libres que pour la quinzaine d’après. Nous acceptâmes

l’invitation. Il faut vous dire que nous avions tiqué sur la 60-chevaux

qui était à la porte.

Ces gens m’avaient bien paru ce qu’ils étaient, mesquins, bornés et

revêches. Mais ils avaient tout de même une grande qualité (à quatre

cylindres) qui rachetait tous ces défauts.

Mon ami et moi, nous nous proposâmes de leur remuer un peu leur

60-chevaux. On ferait voir du pays à ce monsieur et à cette dame. On

allait développer sérieusement en eux l’amour de la nature. On ferait

de l’homme mûr un buveur d’air et de la dame âgée une mangeuse de

kilomètres.

Pendant quelques jours nous préparâmes tout un programme. Peut-être

même pourrions-nous les entraîner dans un très grand voyage. Moi j’en

tenais pour l’Espagne. Mon ami préférait les bords du Rhin.

Nous attendions avec impatience le moment d’arriver là-bas... Nous les

vîmes sur le quai de la gare. Ils étaient à pied, mais leur villa se

trouvait tout près... Pendant le dîner, nous fûmes extrêmement gentils,

gais et prévenants, des invités modèles.

--Est-ce que vous aimez l’auto? nous demanda le monsieur.

--Beaucoup! m’écriai-je, en me modérant un peu... Je ne voulais pas

avoir l’air de ne tenir qu’à cela.

--Ah! c’est fâcheux... dit la vieille dame.

--Oui, c’est fâcheux, dit le monsieur. Nous avons précisément envoyé la

voiture aujourd’hui à Paris, chez le carrossier. Elle est là-bas pour

une quinzaine.

--Un accident? demandai-je d’une voix altérée...

--Non, mais il faut la vernir à neuf. Elle a été absolument abîmée par

des gamins...

Telles furent les paroles textuelles que prononça ce hideux

vieillard... On était en plein mois d’août, et des chauffeurs

sillonnaient les routes admirables, sur des voitures qu’ils étaient

allés chercher à l’usine, et qu’ils avaient emmenées impatiemment, sans

même les faire peindre...

Les veillées du chauffeur · 第 56 / 94 题