L’ÉCRITEAU

M. Desbretonneaux était un commerçant français de bonne race: pendant

toute sa carrière commerciale, il avait été moins préoccupé de gagner

de l’argent que d’empêcher les autres d’en gagner. Il avait eu la

constante horreur des intermédiaires. Si on lui proposait une affaire

d’un rapport certain, il était moins réjoui par ses dix mille francs de

bénéfice personnel qu’il n’était gêné et révolté par les douze cents

francs qu’empochait le courtier... Il n’arriva jamais à comprendre

qu’il est bon de rémunérer ses auxiliaires, de stimuler leur zèle par

l’espoir du gain. Il aurait désiré qu’on l’aidât pour ses beaux yeux,

alors que lui-même n’eût travaillé pour les beaux yeux de personne.

Pourtant, grâce au secours injuste du Hasard, M. Desbretonneaux fit

sa fortune. Il céda son fonds de commerce, après des négociations

qui durèrent quatorze mois, et pendant lesquelles les intermédiaires

échangèrent force contre-lettres et papiers secrets avec l’acquéreur,

afin que tout indice de commission échappât à l’œil inquiet de M.

Desbretonneaux.

L’ancien négociant put s’installer à la campagne, dans une villa

d’occasion, à laquelle il s’efforça de donner un aspect grandiose,

grâce à des travaux qu’il fit exécuter par son jardinier tout seul, et

qui, à ce train, ne pouvaient être achevés qu’après cent vingt années,

par l’arrière-petit-fils de ce travailleur. Mais c’était un plaisir,

pour M. Desbretonneaux et sa famille, que de supputer à tout instant ce

que serait un jour «la propriété».

Dans une vente de démolitions, il acheta une grille magnifique, en fer

forgé, malheureusement un peu courte pour la façade. Il fallut laisser

au milieu une brèche un peu vaste, que toute la famille finit par

trouver monumentale.

M. Desbretonneaux ne sortait pas du village. Il y avait autour de la

maison de jolies promenades tout à fait semblables, disait-il, à

celles qu’on devait trouver un peu plus loin. Dans ces conditions, il

est bien inutile d’avoir une voiture, si ce n’est pour le «fla-fla».

Quand il allait chez son banquier, M. Desbretonneaux prenait le

chemin de fer. Il profitait de son voyage pour acheter du drap, qu’il

apportait ensuite à un ouvrier tailleur retraité, qui habitait le

village, et qui lui confectionnait des vêtements bien supérieurs à tout

ce qu’il aurait pu trouver à la ville.

* * * * *

Comment M. Desbretonneaux eut-il soudain l’idée de s’acheter, ou plutôt

de se faire fabriquer une automobile?

Bien entendu, il avait le plus grand mépris pour les marques en

renom. Pour rien au monde, il n’eût voulu «payer la marque», comme

quelques-uns de ses voisins de campagne, avec qui il était entré en

relations. Ce fut même le noble désir d’avoir une voiture meilleur

marché que les leurs, bien plus rapide, bien plus solide, qui le décida

à devenir chauffeur à son tour.

Il mit à profit les six ou sept mois de la mauvaise saison pour faire

construire son auto. Pour assembler les divers organes «en acier ou en

bronze extraordinaires», qu’il s’était procurés à droite ou à gauche,

il dénicha, bien entendu, le petit ouvrier unique que l’on trouve

toujours... un mécanicien comme il n’y en avait pas deux. On pouvait

parcourir, pour avoir son pareil, les usines du monde entier.

Un matin du mois de juin, M. Desbretonneaux convoqua ses amis pour

sortir avec la voiture.

* * * * *

Il avait appris à conduire lui-même, bien entendu. Vous ne pensiez pas

qu’il allait donner deux cent cinquante francs par mois à un chauffeur.

Il emmenait avec lui, sur le marchepied, le mécanicien-constructeur. On

pouvait charger cette voiture! Elle ne craignait rien!

M. Desbretonneaux embrassa sa femme, à huit heures juste du matin.

«Nous allons faire deux cents kilomètres, et nous reviendrons pour

déjeuner».

Puis on se mit en marche, doucement d’abord, pour sortir du pays... Le

mécanicien pressait une trompe détachée. Mais c’était un avertisseur

bien inutile, car le bruit de la voiture eût suffi à faire ranger les

charretiers, à trois lieues en aval.

On eût cru entendre simultanément une batterie mécanique et une machine

à écraser les caillous qui, par instants, devait écraser quelque chose

d’autre, car des essieux ou du moteur s’élevait le cri d’un animal

étrange... A toutes les portes des maisons se montraient des faces

anxieuses. Les enfants devaient pleurer, si l’on en jugeait par leurs

bouches ouvertes. Le bruit de la voiture couvrait tout autre bruit.

Enfin on arriva en rase campagne... Une belle route déserte, en palier,

roulante comme une piste, s’offrait aux buveurs d’air.

Mais les buveurs d’air n’étaient pas encore prêts à boire. L’allure

n’avait pas changé sensiblement, si l’énorme bruit persistait toujours.

Au bout de cinq cents mètres, M. Desbretonneaux arrêta tout l’appareil,

et échangea quelques mots avec le mécanicien, qui prit sa place sur

le siège, pendant que lui-même, avec une désinvolture héroïque,

s’installait sur le marchepied.

Le mécanicien remit la voiture en marche, et s’employa sans relâche

à faire manœuvrer des leviers, avec la diligence d’un marchand de

gaufres pressé de servir une clientèle avide. Au bout d’un instant,

il renonça à bouger, les mains au volant, pendant que l’équipage

continuait son trantran, à une allure de 8 à 10 kilomètres à l’heure.

M. Desbretonneaux ni ses passagers ne parlaient... On couvrit ainsi

une lieue de pays. Le mécanicien, les yeux devant lui, attendait une

intervention de la Providence... Cette magnifique route n’en finissait

plus. Enfin, on aperçut une agglomération.

C’était un petit bourg, que M. Desbretonneaux nomma, avec une

fierté relative. On arrivait tout de même quelque part... La

voiture, continuant sa marche régulière, parvint jusqu’aux premières

maisons... On vit alors un poteau, avec un écriteau bleu, que l’on

ne déchiffra qu’au bout d’un instant, et sur lesquels le conducteur,

M. Desbretonneaux, tous les invités, purent lire cet avis plein de

prudence:

_Allure modérée prescrite à tous véhicules_.

Les veillées du chauffeur · 第 55 / 94 题