UNE RACE QUI S’ÉTEINT

--Regarde de tous tes yeux, regarde!

C’était, je crois, le terrible Ogareff qui s’adressait en ces termes à

Michel Strogoff, pendant que l’on chauffait la lame de sabre, pour la

passer ensuite, incandescente, devant les yeux de l’envoyé du Tsar.

Il n’est pas question pour le moment de nous passer à tous devant les

prunelles des lames portées ainsi à une température plus haute que

celle du rouge-blanc. D’autant que nous ne trouverions pas tous, à

point nommé, en pensant à notre famille une larme protectrice qui nous

préserverait, comme elle en préserva Strogoff, du fâcheux effet de ce

sport sibérien.

Pourtant nous ne saurions trop vous exhorter à regarder de tous vos

yeux autour de vous, car le spectacle devant lequel la plupart des

hommes passent, d’ailleurs indifférents, le spectacle en vaut vraiment

la peine.

* * * * *

Vous savez pourtant ce que c’est qu’une ère? C’est quelque chose

d’important, une ère; les siècles, à côté d’une ère, ne sont que des

petits garçons. Eh bien! nous sommes en ce moment à ce point si rare

de l’histoire où il nous est permis d’assister à l’arrivée d’une ère

nouvelle, et, en même temps, à l’agonie d’une ère ancienne. Il y a

en ce moment deux ères sur le pavé de Paris, celle toute-puissante

d’éclat et de jeunesse de la locomotion nouvelle, et l’ère décrépite,

asthmatique, râlante, de la traction animale.

Regardons-les de tous nos yeux ces véhicules hier encore familiers,

aujourd’hui déjà étranges, qu’emmènent des grosses bêtes grises, jaunes

ou noires. Un omnibus à chevaux n’est-il pas déjà aussi barbare qu’un

pousse-pousse égyptien? Et les cochers, les cochers ne nous font-ils

pas l’effet d’apparitions, de fantômes, en chair et en os, qui entrent

tout vivants dans le Préhistorique?

* * * * *

Regardez-les encore, car bientôt nous ne les verrons plus. Examinons

leurs variétés diverses, dont quelques-unes d’ailleurs ont déjà disparu.

Les auteurs de romans-feuilletons ne connaissaient qu’un exemplaire

du cocher de fiacre, qu’ils appelaient l’automédon. C’était lui qui

disait: «Hue, Cocotte!» ou «Suffit, bourgeois!» Il fouettait sa bête,

d’ordinaire maigre et poussive, par opposition aux robustes percherons

que le cocher des berlines «enveloppait d’un large coup de fouet».

Le cocher de fiacre des romans était aussi étroitement défini que le

portier ou le porteur d’eau. Pourtant, disons-le, il y avait et il y

a encore des spécimens très différents de cochers de fiacre. La race,

en ces dernières années, s’est affinée. Le cocher de fiacre d’il y a

vingt ans avait une bien mauvaise réputation. Il passait pour un être

grossier, insolent, âpre au gain. Il oubliait toute politesse, quand il

s’agissait de faire remarquer à ses clients leur manque de générosité.

Il leur exprimait sa façon de penser avec une rudesse toute barbare.

On trouve encore, parfois, autour des gares de ces cochers d’une autre

époque. Ce sont ceux qui font du camping, la nuit, dans les stations de

débarcadères, qui sont comme des Musées de Cluny des anciennes voitures

de louage, de ces extraordinaires véhicules, de ces véritables fiacres

classiques, plaintifs et cahotés, pleins d’humidité et de courants

d’air, et qu’un de mes amis définissait ainsi: «Appareils de vieux fer

et de vieux bois pour pousser les chevaux malades.»

* * * * *

Nous voyons aujourd’hui beaucoup de fiacres propres et vernis comme des

voitures de maître, attelés de chevaux moins fringants, du moins en

bonne santé. Ils sont conduits par des cochers corrects, bien entourés

dans leur couverture et qui tiennent au moins leurs rênes, au lieu de

les laisser flotter sur leur cheval, comme Hippolyte ou comme ce cocher

barbu en veston de toile, au chapeau de paille mis très en arrière. Ce

cocher-là, paisiblement, les jambes croisées, malgré les remontrances

des gardiens de la paix, s’obstine à fumer la pipe pendant que les

voyageurs de sa victoria reçoivent dans la figure des parcelles de

cendre enflammée et de fines gouttelettes, le tout au prix de dix

centimes les quatre cents mètres.

Ce cocher traditionnel est, je l’ai dit, d’aspect très paisible, mais

le moindre incident de parcours détermine chez lui une véritable

irruption d’injures. Le blanchisseur qui lui coupe sa ligne, le cocher

de maître qui passe un peu trop près de lui, sont immédiatement pris à

partie. Il se livre, bien qu’il les voie pour la première fois, à des

appréciations les plus sévères sur leur intelligence et n’hésite pas à

salir leur vie privée.

Pourquoi le cocher moderne, pourquoi surtout le mécanicien sont-ils

moins mal embouchés? C’est sans doute qu’ils vont plus vite. L’homme

qui crie, qui invective, est celui que l’on dépasse. Quelquefois, le

cocher plus rapide, empoigné au passage, se retourne pour répondre par

une injure aussi violente. Mais c’est là comme une hostilité d’usage,

quelque chose comme un devoir de politesse, et où la rancune n’a aucune

part. Au fond, la meilleure réponse et la plus dédaigneuse, c’est la

vitesse... La colère du charretier dépassé se perd dans le vent.

Les gens sur les routes continuent à crier après le chauffeur; mais ils

crient avec de moins en moins de conviction, parce qu’ils s’aperçoivent

que leurs injures n’atteignent plus la voiture.

Voilà comment l’automobile adoucira les mœurs. Les mécaniciens qui vont

vite, n’ont pas le temps d’«agrafer» leur prochain qui, au bout de

deux secondes est déjà loin d’eux. Les tombereaux seront remplacés par

les volumineux poids lourds, trop imposants, trop réguliers dans leur

marche pour ne pas être entourés de respect. Le charretier disparaîtra

comme le cocher de fiacre et, avec eux, une certaine verdeur, une

assez belle truculence de la langue vulgaire, qu’il faudra sans doute

regretter, car le besoin d’être violent et incisif poussait toujours

les «empoigneurs» de la rue à chercher des mots nouveaux, non émoussés

par leur emploi de tous les jours, et cette recherche et cette

invention continuelles donnaient, il n’y a pas à dire, pas mal de nerf

au langage.

Les veillées du chauffeur · 第 52 / 94 题