Citronnet était le plus célèbre de sa famille. On ne voyait d’ailleurs
jamais son père, un vague bûcheron. Quelquefois, sa mère traversait le
village avec une charge de bois mort. Mais, dans la Grande-Rue, qui
était la grand’route, on connaissait bien Citronnet.
Citronnet était âgé d’une dizaine d’années. On ne savait pas s’il
était jamais allé à l’école. Il passait à travers toutes les lois
sur l’enseignement. Je crois qu’on ne pouvait dire au juste à quelle
commune il appartenait, et que personne n’élucidait ce problème, moins
intéressant sans doute pour l’histoire que celui du véritable berceau
d’Homère.
D’ailleurs, on sentait obscurément qu’il ne fallait pas arracher
Citronnet à ses fonctions. Dans le village où tous les hommes, toutes
les femmes, tous les gosses travaillaient, soit aux champs, soit dans
des usines proches, Citronnet était «le badaud». Il était l’emblème haï
et jalousé de l’oisiveté éternelle.
Il passait pour un mauvais sujet, qui n’avait peur de rien. La vérité
est qu’il avait peur de tout. Mais, dans le désœuvrement où il vivait,
il était poussé tout à coup par les lubies. Si l’idée lui venait de
faire une blague à une poule, d’isoler tout à coup un poussin égaré,
ou bien de taquiner un veau attaché devant l’auberge, rien ne pouvait
arrêter en lui ce besoin impérieux de faire quelque chose. N’étant pas
satisfait par une vie inoccupée, ce besoin d’agir se manifestait par
des actions irrégulières, qui indignaient les habitants. Aussi le jeune
Citronnet vivait-il un peu comme un paria. On lui parlait de côté. On
ricanait parfois en le voyant, et l’air apeuré et doux qu’il avait
pour regarder le monde le faisait considérer comme individu le plus
dissimulé du département, d’un machiavélisme peut-être sans but, mais
évident.
Les autos qui s’arrêtaient chez l’épicier, pour prendre de l’essence,
avaient tout de suite la clientèle de Citronnet qui restait cependant
à une certaine distance des pneus. Car il savait bien que si par
malheur un des boudins s’était dégonflé, il n’y aurait eu qu’une voix
pour accuser la malveillance...
Citronnet n’avait jamais été en auto, même pendant trente mètres. Il
aurait bien voulu s’accrocher un jour derrière une voiture pour aller
jusqu’à la sortie du village. Mais il était trop surveillé par le
marchand d’essence, par la dame du tabac, par la forge, par tout le
monde.
* * * * *
Or, un jour, une auto grise à deux places s’arrêta pour faire de
l’essence. Elle avait un énorme capot à l’avant, et derrière les
baquets un arrière en biseau. Le chauffeur, pour conduire, était
presque couché sur le dos... Une fois qu’elle eût pris son essence, il
y eut un peu de coton pour la mise en marche, si bien que l’épicier,
qui avait affaire, rentra dans sa boutique. Comme il faisait très
chaud, la dame du tabac, à l’inverse du capucin du baromètre, restait
à l’intérieur de sa maison. La forge ne marchait pas... La route était
libre... Les deux chauffeurs avaient pris place dans la voiture.
Citronnet s’installa sournoisement à l’arrière. La voiture démarra...
Dès le début, Citronnet comprit que ça marcherait trop vite. Il eut
l’idée de descendre à l’instant même... Mais ça allait trop vite déjà.
Aux dernières maisons du village, l’auto filait à pleine allure.
Citronnet, accroché tant bien que mal, fermait et ouvrait les yeux,
ne sachant s’il avait plus peur de ce qu’il voyait ou de ce qu’il ne
voyait pas.
Au bout d’un instant, il se risqua à regarder devant lui. La route
montait, droite comme un mur. Il eut l’espoir de voir ralentir la
voiture, mais la voiture ne ralentit pas... Au haut de la côte, on
aperçut un petit village... On le traversa à toute vitesse... C’était
fini. On ne s’arrêterait plus qu’au bout du monde.
Quelles réflexions se faisait Citronnet? Il ne savait pas. Ça marchait
trop vite. Il se disait confusément qu’il allait se trouver très loin,
dans un pays inconnu, et sans aucune espèce de ressource. En effet,
le petit sou que la veille il avait reçu d’un autre chauffeur à qui
il était allé chercher du tabac, ce sou unique avait été dilapidé le
matin même, en un achat de boules de gomme.
On passait au milieu d’un paysage magnifique. Mais, comme tout bon
buveur d’air, Citronnet semblait dédaigner le paysage. On entra dans
une forêt assez fraîche, sur une maudite route roulante, où l’allure de
la voiture s’accrut encore.
Puis la forêt s’éclaircit peu à peu, et fit place à une plaine qui
n’était pas sans grandeur. La route, toute plate, filait entre des
champs très plats. Citronnet se demandait dans quel pays on se
trouvait, si c’était encore la France, ou l’Europe...
* * * * *
Puis, brusquement, après une embardée, la voiture s’arrêta. Et un des
deux messieurs à lunettes, qui ne mâchait pas ses expressions, lança
une expression toute crue... Citronnet avait sauté à terre et se tenait
sur le bord du chemin... C’est alors qu’un des chauffeurs l’aperçut,
le regarda avec stupéfaction, et lui demanda d’où il était sorti. Ce
chauffeur était bien sûr d’avoir vu la route déserte, rien qu’un
instant auparavant. Et Citronnet semblait avoir jailli du sol poudreux,
telle Astarté de l’onde amère.
Tout en le réquisitionnant pour aider au démontage du pneu, les deux
chauffeurs, soupçonneux, continuèrent à interroger leur compagnon
imprévu. Ils finirent par en avoir le cœur net et par savoir qu’ils
l’avaient ramassé quelque part...
Mais où donc? Ils ne s’étaient pas arrêtés depuis près de cent
kilomètres. Ils regardèrent sur leur carte et nommèrent la patrie de
Citronnet. Le jeune déraciné avoua qu’il était en effet originaire
de ce pays lointain, et les chauffeurs, ne sachant que penser,
l’examinèrent.
Je voudrais bien vous dire qu’ils l’emmenèrent à Paris, l’attachèrent à
leur maison, que Citronnet grandit à leur service, et qu’il finit par
épouser la fille de l’un d’eux, belle et riche héritière. La vérité est
qu’ils se bornèrent à le mettre en chemin de fer, dans un compartiment
de troisième classe... C’était aussi un des rêves de Citronnet d’aller
en chemin de fer. Mais ce bonheur lui arrivait trop subitement. Il n’en
jouit pas autant qu’il aurait dû.
Quelques-uns de ses concitoyens furent un peu étonnés quand il débarqua
à la gare du pays.
On lui demanda: «D’où c’est-il qu’tu viens?... Là-v-où qu’tu t’es en
allé?...» Citronnet n’était pas loquace. Il murmura quelques rauques
explications, et cette aventure fut loin de modifier dans un sens
favorable sa réputation locale.