UN VRAI PUR

Parmi les types sympathiques que j’ai rencontrés au cours de ma

carrière déjà longue de chauffeur amateur, j’ai déjà signalé ce

mécanicien si aimable, qui porte, à vélo ou à pied, les lettres à la

poste, qui donne un coup de main au valet de chambre pour balayer

l’appartement, qui se met au besoin à un petit travail de jardinage. Il

s’acquitte de ces différentes fonctions avec une bonne humeur parfaite,

qui ne cesse qu’au moment précis où il est question de faire un tour en

automobile...

Et combien j’ai aimé aussi ce vieux négociant retiré, qui s’est bien

offert le luxe d’une quarante-cinq chevaux, mais chez qui le besoin

d’ostentation est fortement combattu par une vigilante parcimonie! Il

veut bien promener sa voiture le plus possible dans Paris où l’usure

des pneus et la consommation d’essence sont insignifiantes. Mais comme

il souffre lorsqu’on sort des fortifications! Sa torture commence quand

on arrête devant le marchand d’essence. Il a un regard de vrai malade

anxieux, quand il voit les bidons pleins d’un beau liquide transparent

se vider l’un après l’autre dans le réservoir insatiable.

J’ai connu aussi cet autre propriétaire d’auto qui ne sort jamais d’un

petit cercle étroit, tracé autour de sa maison de campagne, non pas

par avarice et pour ménager sa voiture, mais par une espèce de manque

d’imagination, par une timidité devant les routes inconnues.

Mais ceux-là, à vrai dire, ne sont pas des chauffeurs. Ils ont une

voiture parce qu’il faut en avoir une quand on est dans une certaine

situation sociale. Ils ne connaissent de la machine que ce que leur

en dit leur mécanicien; celui-ci les instruit négligemment, selon

sa fantaisie. Il faut qu’ils se contentent de ce qu’il leur dit.

D’ailleurs, ils s’en contentent. Leur compétence n’est appréciable

que lorsqu’ils parlent de leurs pneus. Ils ont lu les factures et

savent très bien qu’un pneu de 135, ce n’est pas la même chose qu’un

pneu de 105. Avez-vous remarqué que c’est toujours aux pneus qu’ils

s’intéressent? Ils vont même jusqu’à examiner l’enveloppe crevée, pour

voir si elle pourra encore servir.

* * * * *

Mais, je vous dis, cette variété de chauffeurs à la manque n’a rien qui

me passionne. Bien plus curieux est cet automobiliste forcené de la

première heure qui a toujours eu dans sa remise des voitures de bonne

marque, mais qu’il ne sort jamais sur les routes, parce qu’il n’aime

dans le sport automobile que la contemplation, la possession de la

voiture.

Qu’est-ce que ça peut lui faire de filer sur les grands chemins à

quarante, soixante, quatre-vingts kilomètres à l’heure? Il n’aime pas

le mouvement et le déplacement inutiles, il n’aime pas le paysage,

il ne regarde rien. Les villages que l’on rencontre sont toujours le

même village, les paysans ressemblent aux paysans comme les arbres aux

arbres. Il s’écrierait volontiers: Que de verdure, que de kilomètres!

Ce qu’il lui faut, c’est sa voiture. Il n’est pleinement heureux que

lorsqu’il la voit dans sa remise, bien à lui, toute propre, indemne

de poussière et vidée d’invités intrus. Le dimanche matin, il se lève

à quatre heures, et il va dans sa remise, et il retrouve chaque fois

l’impression délicieuse qu’il a éprouvée le jour où la voiture est

venue de chez le carrossier, bien reluisante, ornée de pneus tout

blancs. Il a beaucoup souffert quand elle est sortie pour la première

fois. Toute cette poussière infâme qui venait encrasser les chaînes! Ce

vernis, ce beau vernis de coffre, aussi net que du cristal, la route le

prendrait et le ternirait à chaque tour de roue!

Il ne se refuse pas à faire marcher le moteur dans la remise. Il est

heureux quand il tape bien. A quoi bon le faire marcher sur les routes?

A quoi bon parcourir des distances, dépasser des bornes, subir la

trépidation des bouts de routes pavés et la secousse souvent inattendue

de ces brutes de caniveaux?

* * * * *

Mais quelle astuce pour repousser les propositions de promenades

dont ses parents et ses amis le tyrannisent! Il a un peu honte de

les refuser carrément, et d’avouer sa passion--que le vulgaire ne

peut comprendre--de l’automobile immobile. Il sait bien que tous ces

profanes riraient de lui... Alors il faut, chaque dimanche, inventer

des prétextes nouveaux. Parfois il feint d’être retenu à Paris, ou

plutôt à Neuilly, où il habite, par une invitation à déjeuner. Il va

déjeuner au restaurant, et guette l’après-midi le moment où tout le

monde sortira de chez lui, pour retourner en toute hâte dans sa remise.

Et cet homme de quarante ans passés n’hésite pas à monter dans cette

voiture arrêtée, à prendre le volant à deux mains, et à rester parfois

des demi-heures entières dans une position de vainqueur de circuit,

tenace et infatigable, mais ivre de contentement à l’idée que sa

voiture ne marche pas!

Pour qu’il se décide à sortir, il faudrait un temps extrêmement sec, un

ciel inaltérable. Et le temps n’est jamais assez sec, ni le ciel assez

bleu. Aussi vit-il dans l’angoisse chaque samedi à l’idée qu’il pourra

faire beau le lendemain...

Il vient d’ajouter un trait magnifique à sa glorieuse et pure carrière

de chauffeur en chambre. Comme il pouvait difficilement, étant donné

qu’il habitait la banlieue, ne pas venir en automobile à Paris, où

l’appellent des affaires quotidiennes, il a déménagé. Il a pris un

appartement près de la rue Beaubourg, à deux pas de son bureau. Il a

fallu pour cela aller dans une vieille maison, qui sent une étrange

odeur de vieux plâtras, où le parquet est accidenté, où les portes

se sont soulevées et laissent passer sous elles une grande quantité

de courants d’air terre à terre. Mais l’appartement, bas de plafond,

tapissé d’un papier défraîchi, se loue en même temps qu’une spacieuse

écurie, désaffectée, où notre ami a installé sa voiture dans des

conditions parfaites de confortable. Il inventera des prétextes pour

ne pas quitter Paris pendant la belle saison. Il fera son possible

pour que la précieuse auto passe tout son été bien tranquille, et

même tout l’automne, jusqu’au moment où elle sera remplacée par un

modèle plus récent acheté au Salon de l’Automobile. Car la passion de

notre ami exige qu’il ait sans cesse dans sa remise les primeurs de la

construction automobile, les engins de la toute dernière heure.

Les veillées du chauffeur · 第 53 / 94 题