TOURISTES

Ce vieux monsieur à la tête trop grosse ressemblait énormément à sa

femme. Tous deux avaient le masque démesurément large et des yeux

débordants. Ils étaient de la même taille, pas assez courts pour

être considérés comme des nains et pour avoir la gloire d’être des

phénomènes.

Le monsieur avait encore sur la tête des cheveux épais et rudes, et qui

n’avaient pas blanchi. Il était clair qu’à un moment donné la Nature

ne s’était plus occupée de cet être inintéressant, et lui avait laissé

ses cheveux noirs. La dame était noire aussi, mais ses bandeaux et

ses torsades étaient d’emprunt. Tous deux étaient vêtus tristement et

solidement de vêtements aussi inusables qu’eux-mêmes.

Ils habitaient dans un appartement très cher, dont quinze chambres sur

dix-huit n’étaient pas meublées. Mais la salle à manger, la chambre à

coucher et un des salons étaient remplis de vieux meubles d’un grand

prix, achetés d’un seul coup.

Le monsieur avait fait sa fortune dans le commerce... Comment avait-il

pu gagner un franc? Il semblait avoir au juste l’esprit d’initiative,

le génie entreprenant d’un soliveau. Mais de l’argent et de l’or, par

des lois mystérieuses, étaient venus s’agglomérer et s’amonceler autour

de lui. Quand il eut gagné plusieurs millions, il alla trouver son

notaire, à qui il put dire juste les paroles nécessaires pour exprimer

qu’il voulait vendre son fonds. Le notaire lui trouva un acquéreur. Il

déménagea et vint habiter un très beau quartier. Il n’avait l’air ni

heureux, ni malheureux. Il était probablement très heureux.

Il acheta une forte limousine de bonne marque. On lui indiqua un bon

mécanicien.

* * * * *

Le seul ennui qu’il parut éprouver, ce fut le jour de leur première

sortie, quand il fallut dire au mécanicien où il voulait aller.

Il n’avait pas la moindre connaissance géographique. Quand on

prononçait devant lui les noms de Melun ou de Versailles, il les

reconnaissait simplement. Les notions étaient rangées pêle-mêle dans

son esprit, comme dans un dépôt de ferraille. Ça s’y trouvait, voilà

tout.

Le mécanicien proposa Rouen. Ils n’avaient aucune raison pour refuser.

Ils partirent un matin, à huit heures.

Le vieux monsieur était installé à côté de sa femme dans la voiture.

Ce fut encore ce jour-là une image très spéciale de bonheur à deux que

celle de ces vieillards silencieux, qui regardaient droit devant eux et

dont le visage restait impassible. Ils tournaient la tête machinalement

quand ils entendaient un coup de trompe, ou regardaient en l’air quand

on passait sous un pont.

Le mécanicien les amena dans un restaurant de Rouen, où le vieux

commanda le déjeuner d’une voix basse et tranquille, après avoir

consulté du regard le regard toujours consentant de sa femme.

Le mécanicien vint les reprendre à trois heures. Puis ils rentrèrent

à Paris après avoir eu une panne de pneu. Entre Vernon et Bonnières,

la voiture s’était arrêtée. Le mécanicien était descendu et leur avait

dit: «J’ai un pneu d’arrière qui fiche le camp.» Le vieux monsieur

avait incliné la tête, la dame aussi. Ils étaient restés dans la

voiture. On avait haussé le tout avec un cric, et le mécanicien avait

procédé avec diligence à la réparation.

Quelques jours après, le mécanicien les emmena à Fontainebleau, puis

à Meaux. Comme la belle saison arrivait, il leur demanda un jour:

«Monsieur, Madame n’auraient-ils pas l’idée de faire un grand voyage

en France, et l’on pousserait jusqu’en Italie?» Ils acceptèrent. Le

mécanicien leur demanda trois jours pour mettre la voiture en état.

Ce mécanicien adorait l’auto. Il aimait sincèrement la nature et se

grisait de grand air. Mais il se dit que ce voyage serait plus agréable

s’il emmenait à côté de lui, sur le siège, une petite amie.

Il vint donc demander à Monsieur et à Madame d’emmener sa femme avec

lui. Le monsieur accepta d’un petit hochement de sa grosse tête, après

avoir recueilli chez sa femme un avis favorable, également silencieux.

* * * * *

Ce fut un voyage charmant pour le mécanicien et sa jeune compagne.

Ils avaient à l’œil une bonne voiture. Ils étaient bien logés et

confortablement nourris. Ils avaient fini par ne plus faire attention

aux deux véritables colis que renfermait le fond de la limousine.

Ils parcoururent les bords de la Loire, puis le Plateau Central, puis

le Dauphiné, puis la Savoie, passèrent en Piémont, en Lombardie, en

Vénétie. Le mécanicien se contentait, à l’arrivée dans chaque ville, de

dire à ses maîtres: «Nous voici à Turin, ou à Milan, ou à Venise...» Il

allait toujours dans le meilleur hôtel; mais, très gentiment, prenait

toujours pour Monsieur et Madame la meilleure chambre. Il mangeait à

une petite table à part avec sa petite amie. Le dîner fini, il allait

trouver Monsieur et Madame et leur disait, s’il avait envie de se

reposer: «On ne voyage pas demain, n’est-ce pas, Monsieur et Madame?»

Et Monsieur répondait, dans ce cas: «Non, pas demain.»

C’est le mécanicien également qui fixait les heures de départ. Il

s’était rendu compte au bout de très peu de temps de la barbarie qu’il

y avait à faire lever de trop grand matin ces personnes âgées. Aussi

partait-on vers dix heures, tranquillement, et faisait-on de courtes

étapes.

La voiture se comportait bien. Elle absorbait de l’essence à sa

suffisance. De temps en temps on procédait à une petite réparation pas

trop onéreuse.

On revint à Paris par le Midi de la France, en passant par un village

du Languedoc, où la petite amie du mécanicien avait sa vieille

grand’mère.

L’hiver fut moins agréable. Le mécanicien n’aimait pas le travail

de ville. Aussi expliqua-t-il à Monsieur et à Madame que la voiture

«fatiguait» beaucoup dans le service de Paris. Il leur enseigna une

excellente occasion, un coupé à deux chevaux qui fut employé pour la

plupart des courses. La limousine sortait de temps en temps, tous les

cinq à six jours, pour ne pas en perdre l’habitude.

Il arriva que, pendant cet hiver, le mécanicien se brouilla avec sa

petite amie. Mais, aux approches du printemps, il fit la connaissance

d’une autre demoiselle. Il annonça donc à ses patrons qu’il avait

divorcé et s’était remarié. Puis il proposa une longue excursion d’été

en Belgique, en Hollande et sur les bords du Rhin, car sa nouvelle amie

était blonde, elle aimait la rêverie et les paysages allemands.

Les veillées du chauffeur · 第 48 / 94 题