UN CHEVAL FASHIONABLE

Il fallait vraiment que Mᵐᵉ Hofer, la cantinière qui gagna un million,

habitât dans une de ces citadelles de l’hippisme qu’est forcément

un quartier de cavalerie, pour faire à un de nos confrères cette

déclaration énorme «qu’elle ne comptait pas acheter d’automobile».

Conçoit-on cela? Une gagnante de gros lot qui n’achète pas d’automobile?

Toutes les Perrettes de ma connaissance qui, leur pot au lait sur la

tête, attendent avec une confiance impatiente le tirage des loteries,

toutes ces joueuses me font la même réponse quand je leur demande ce

qu’elles feraient, une fois le gros lot encaissé... «J’achèterai une

automobile.»

Quelques-unes disent: «J’achèterai deux automobiles: une électrique

pour Paris, une voiture à pétrole pour la campagne.»

C’est surtout à la campagne qu’il est agréable d’avoir une automobile.

La raison avouée, c’est «le paysage». La raison inavouée, presque

inconsciente, c’est le besoin de faire de la poussière. Faire de la

poussière... depuis longtemps, bien avant l’invention des automobiles,

cette expression a signifié: faire de l’esbrouffe, de l’épate, du luxe.

Quand nous disons d’un ton haineux, en regardant notre prochain: «En

fait-il, une poussière!», c’est avec l’espoir secret qu’un jour viendra

où nous ferons de la poussière à notre tour.

Au fond, le westrumitage, le goudronnage, le pétrolage, et tous les

procédés qui tendent à supprimer la poussière, font le tort le plus

grave au commerce de l’automobile, et les clubs, chambres syndicales et

autres pouvoirs vigilants devraient bien faire une guerre sournoise aux

ennemis de la poussière bienfaisante.

Je m’étonne que certains fabricants n’aient pas adapté à leurs voitures

des balais à hélice pour augmenter l’ampleur des tourbillons et la

longueur du sillage. Ce que nous demandons--et nous espérons que

le prochain Salon de l’Automobile nous donnera satisfaction sous ce

rapport,--c’est la voiture pas trop cher, donnant un bon rendement de

poussière, produisant un bruit considérable et dissimulant un humble

petit moteur sous un capot de dimensions énormes.

Il ne faut pas perdre de vue ce point essentiel, et nous ne cesserons

d’y insister: l’automobile n’est pas seulement un instrument idéalement

commode et agréable, c’est surtout un signe de luxe. «Ce sont des gens

très bien; ils ont une automobile.» On est classé.

On ne lit plus dans les romans (qui nous donnent une idée si exacte des

opulences et des somptuosités mondaines): «Le châtelain passa dans son

superbe landau, au trot de ses admirables steppeurs...» On ne parle que

de sa quarante, sa soixante-chevaux, et même de sa trois cents-chevaux,

comme j’ai pu lire récemment dans l’œuvre d’un de mes confrères (à qui

l’essence ne coûtait rien).

On serait mal venu à parler désormais des chevaux d’un milliardaire.

C’est ce qui me détermine à vous raconter en toute hâte une certaine

histoire américaine qui, au train où vont les choses, ne serait plus

comprise d’ici très peu de temps.

Cette histoire me fut contée par un jeune journaliste de Boston, doué

d’une certaine fantaisie, et à qui, en raison des vieilles traditions

d’hospitalité française et de l’heure avancée, il ne fallait pas

demander des preuves rigoureuses de ce qu’il disait.

--J’habitais, me disait-il, dans une maison de campagne, à une dizaine

de milles d’une des résidences d’été de M. Mackay. Un matin, je vis

s’arrêter devant ma maison le piqueur de M. Mackay et je reconnus avec

émotion, dans cet homme au teint coloré, un de mes frères de lait.

(J’ai eu trois nourrices et j’ai un certain nombre de frères de lait

qui, tous, n’occupent pas une situation aussi brillante.)

«Le frère de lait conduisait un cheval attelé à un sulky, et ce cheval,

je l’appris avec émotion, était le cheval favori de M. Mackay, celui

qu’il faisait atteler de préférence quand il allait se promener dans

la campagne. Le piqueur m’apprit même le petit nom de ce cheval; mais

je l’ai oublié, tant j’étais troublé au moment de la présentation...

Je fis entrer mon frère de lait chez moi pour lui offrir à boire (il

buvait maintenant autre chose que du lait). Mais auparavant, j’avais

conduit le cheval de M. Mackay dans une écurie qui me servait de

débarras. Je lui fis le plus de place possible en jetant hâtivement

dehors tout ce qui encombrait l’écurie: une bicyclette hors d’usage

et un vieux bois de lit; puis je mis à sa disposition une botte de

paille et un seau d’eau, tout en regrettant de ne pas être mieux pourvu

pour recevoir des chevaux de milliardaires... Mais j’étais pris à

l’improviste. Et si j’avais pu m’attendre...

«Un quart d’heure plus tard, quand après d’honnêtes libations mon frère

de rhum et moi nous revînmes à l’écurie, nous vîmes avec satisfaction

que le cheval de M. Mackay avait tiré un bon parti de mes humbles

ressources: il avait détaché un brin de la botte de paille et buvait

lentement son seau d’eau avec un chalumeau.»

Les veillées du chauffeur · 第 49 / 94 题