L’été dernier, à la campagne, nous avions la bonne fortune d’avoir avec
nous un organisateur. C’était un organisateur au repos. Il avait tant
organisé pendant l’hiver, qu’il ne demandait qu’à souffler un peu. Il
se plaignait beaucoup des rudes fatigues endurées pendant la mauvaise
saison. Il n’y avait pas eu à Paris d’homme plus surmené, ni plus
malheureux. On se demandait, d’ailleurs, pourquoi. Rien, en effet, ne
l’obligeait à organiser...
--Enfin, voyons, si ça vous fatigue tant et si ça vous ennuie, pourquoi
continuez-vous ce dur labeur?
L’organisateur avait alors un douloureux sourire et disait qu’il était
faible, qu’il se jurait toujours de renoncer à son métier et que chaque
fois il se laissait faire et succombait aux sollicitations... N’est-ce
pas? On a beau être sûr de ne pas recommencer, se dire qu’on fait un
travail de chien pour ne rien récolter, si ce n’est bien souvent de
l’ingratitude, on a beau songer à sa santé, à sa tranquillité, on ne
peut laisser dans l’embarras des gens qui n’ont confiance qu’en vous,
qui sans vous ne sauraient où donner de la tête. On cède, en se disant
que c’est la dernière fois... Et ce n’est jamais la dernière fois...
C’est ainsi que l’organisateur, malgré ses protestations, dut organiser
en une année cinq banquets, trois bals à l’Hôtel Continental, un
certain nombre de concours de marche, une fête aéronautique et ne
posa pas moins de quatre premières pierres. Car notre ami appartient
également à cette noble caste des poseurs de premières pierres, de ces
gens qui ne considèrent qu’une seule pierre des écoles, des musées, des
ponts et se désintéressent de toutes les autres pierres subséquentes de
ces monuments et ouvrages d’art.
Ils pensent également que les cuirassés de trente millions, que les
paquebots de deux cents mètres n’ont de raison d’être que pour être
«lancés», après avoir été bénis, dans un port pavoisé, au milieu des
fanfares. Sitôt lancés, ces monstres de la mer n’existent plus à leurs
yeux. Ils peuvent, s’ils le veulent, couler au fond des eaux ou se
déchirer contre les récifs. L’annonce de ces catastrophes ne produira
dans l’âme du lanceur de bateaux qu’un sentiment d’indifférence, nuancé
à peine par l’espoir d’un nouveau navire à lancer pour remplacer celui
qui vient d’être perdu.
Le Destin, qui fit naître organisateur notre malheureux ami, l’a
naturellement conduit dans les milieux les plus propices à l’exécution
de la tâche pour laquelle il était désigné et marqué au front. Il
s’est trouvé dirigé, nécessairement, vers les sociétés de tir, de
gymnastique, de vélo, les sociétés de théâtre, les associations
d’anciens élèves. Comment peut-il être ancien élève de tant
d’institutions différentes? Je ne pense pas qu’il se soit fait mettre
à la porte de plusieurs écoles. Mais, tout enfant, encore, il savait
sans doute obscurément quelle œuvre il aurait à remplir et changeait
certainement d’institution pour augmenter le champ de ses futurs
anciens condisciples.
Plusieurs villes de France se disputent l’honneur de lui avoir donné
le jour; il fait partie d’une dizaine de sociétés provinciales, qui
portent toutes un nom de mets du terroir. Et il n’a pas plutôt organisé
le banquet du «Haricot Rouge» qu’il lui faut en toute hâte penser au
bal du «Foie de Canard».
C’est ce qu’il nous racontait, avec un air accablé, le soir de son
arrivée parmi nous. Et il nous dit avec lyrisme son ivresse d’être
débarrassé momentanément de tous ses soucis: les pourparlers avec
les restaurateurs, les insignes à commander, les invitations à faire
imprimer, les accessoires de cotillon, les cigares, les orchestres,
les bouquets aux dames artistes qui veulent bien prêter leur concours!
Comme il allait jouir de la vie, égoïstement, lui qui ne faisait que se
consacrer à autrui! C’était bien son tour d’être un peu tranquille! Oh!
les flâneries dans les prés, les promenades sur les routes ombragées!
Et, pour le soir, il apprendrait enfin à jouer le bridge; car, à Paris,
il ne joue jamais. Le voyez-vous attablé à une table de jeu, lui qu’on
vient déranger à chaque instant, pour réclamer ses instructions ou
invoquer son autorité!
On le promena le lendemain toute la journée. Il avait l’air un peu
mélancolique des gens qui ne s’habituent pas tout de suite à leur
bonheur. On lui apprit le bridge, le soir, et il feignit de s’y
intéresser. Quand on se quitta pour aller se coucher, il nous serra la
main avec effusion et nous dit avec une ardeur un peu factice: «Voilà
la vie, la vraie vie!»
Mais le lendemain matin, on le vit errer comme une âme en peine sur
la terrasse du château. Il y avait d’un côté de vastes prairies
désertes, de l’autre une superbe forêt. On n’apercevait, en fait
d’agglomérations, qu’un tout petit village, qui se trouvait à deux
lieues de là. Il nous dit qu’il allait faire une longue promenade à
pied... Quand il revint pour déjeuner, très en retard, il nous apprit
avec résignation qu’il était allé jusqu’à ce petit village, que c’était
dans quinze jours la fête annuelle et qu’il organisait une course en
sacs et une retraite aux flambeaux.