HANS HUMPELHANS

Cet autre mécanicien que j’ai connu s’appelait Hans Humpelhans. Il se

disait Suisse; mais je crois qu’il était Allemand. Il avait une bonne

figure ronde, avec des yeux peints en bleu. Il n’appartenait pas à

cette race de mécaniciens taciturnes qui nous en imposent tant. Hans

Humpelhans était expansif, toujours jovial et satisfait. C’est un

grand tort pour un mécanicien qui veut garder son autorité. Il faut

qu’il soit peu communicatif, et paraisse toujours mécontent de quelque

chose. Alors, on le respecte, et tous autour de lui, patron et invités,

s’ingénient à lui être agréables.

Hans Humpelhans ne dédaignait pas de causer avec le monde; il employait

comme les autres mécaniciens des termes techniques qui échappaient

aux profanes; mais ce n’était pas du pédantisme, c’est qu’il croyait

naïvement que vous étiez au courant de toutes ces choses compliquées.

Hans Humpelhans avait remplacé dans la maison un mécanicien qui ne lui

ressemblait pas du tout, sombre et noir comme le Cocyte, et qui avait

donné son compte un beau matin pour une raison qu’il n’avait pas voulu

faire connaître, et que personne ne connut d’ailleurs jamais. Notez que

mes amis, s’ils en avaient pris eux-mêmes l’initiative, auraient eu

des motifs plus précis pour se priver de ses services. Car ce premier

mécanicien était un effroyable mangeur d’essence. Le réservoir de la

voiture semblait avoir été construit sur le modèle ancien et un peu

coûteux du tonneau des Danaïdes. Tout le monde savait que le chiffre de

cette consommation était en dehors de toute vraisemblance; mais telle

était l’autorité de ce mécanicien brun et triste qu’elle s’augmentait

de toutes les prévarications qu’il pouvait commettre.

Sous le règne du débonnaire Humpelhans, la consommation du pétrole fut

considérablement réduite, et parut néanmoins excessive. Il fut renvoyé

pour un bidon! Évidemment ce ne fut qu’un prétexte. Mais le fait

même qu’on osa se servir d’un prétexte aussi futile indique nettement

combien le malheureux Suisse avait peu de prestige dans la maison où il

était en droit d’exercer une si complète dictature.

Ce furent des intrigues d’office qui déterminèrent mes amis à se

séparer de ce gros homme blond. Hans, comme son prédécesseur, mangeait

à la cuisine. Mais au lieu d’y trôner avec une auréole, comme un Messie

en voyage qui s’arrête chez d’humbles gens, au lieu de planer au-dessus

du jardinier, du cocher de la voiture à chevaux, et même du chef de

cuisine, Humpelhans était confondu parmi les convives, servi à son tour

de bête, et n’avait aucun privilège de préemption sur les plats qui

revenaient de la salle à manger, ni à plus forte raison sur la petite

réserve spéciale de morceaux choisis, qu’un bon chef de cuisine sait

prélever sur le rôti avant de le livrer aux appétits grossiers de la

table des maîtres.

On apprit un matin que Humpelhans avait été congédié. Et le fait même

que l’assemblée générale des invités n’eût pas été consultée sur son

renvoi montra encore à quel point sa personnalité était chétive...

On ne le vit pas partir; je fus seul à le regretter; et même je ne le

regrettai pas longtemps, je le dis à ma honte; car j’eus tout de suite

une consolation: l’automobile se trouvant momentanément privée de

conducteur, la sortie de l’après-midi fut remplacée par une partie de

poker... Je me dis qu’après tout Humpelhans lui-même avait peut-être

bien pris la chose, et qu’il s’était en allé tranquillement, avec une

âme insouciante.

Je fus détrompé quelques mois après. Je rencontrai Humpelhans sur la

place de l’Europe. Il était toujours frais et propre. On ne pouvait

savoir si sa casquette était une casquette de chauffeur en place ou de

mécanicien sans emploi. Hans Humpelhans fut content de me revoir...

--Ah! monsieur! me dit cet homme, ennemi des préambules, vous savez

comment c’est arrivé? Ils ont dit que c’était pour le pétrole, mais

c’est rapport à une dispute avec la femme de chambre Marie... Je

passais comme ça dans le vestibule...

A ce moment, je m’aperçus que j’avais un train à prendre et que ma

montre retardait sur l’horloge. Je quittai Hans Humpelhans, avec un

mot de congé rapide...

A trois mois de là, je le retrouvai dans les Champs-Elysées. Il vint à

moi, et, sans me dire ni bonjour, ni comment ça va? reprit son récit à

la virgule même où il l’avait laissé.

--Et comme elle descendait de l’étage, voilà que soi-disant sans

le faire exprès, elle laisse tomber son torchon en feutre sur ma

casquette... Justement voilà monsieur qui sortait du fumoir. Voyant

cela, il me dit...

Une dame que je n’avais pas vue depuis longtemps, passa en voiture...

J’avais besoin de lui parler et courus après elle. Hans Humpelhans

n’avait décidément pas de chance avec son histoire. Mais d’ici un

an, je compte bien le rencontrer deux ou trois fois, et il trouvera

peut-être le moyen de la finir...

Les veillées du chauffeur · 第 46 / 94 题