LOUIS... LOUIS...

Joachim était un mécanicien modèle, très adroit, à la fois vite et

prudent. En outre--et ce point n’est pas négligeable--il avait un

caractère charmant. Il ne se laissait jamais aller à ces silences

inexpliqués, à ces bouderies incompréhensibles qui serrent le cœur des

passagers de la voiture et tuent toute la gaîté du bord. Il souriait

gentiment des plaisanteries que faisait en cours de route la personne

admise à l’honneur d’être placée sur le siège. Quand la voiture

s’arrêtait, à la question: «Qu’y a-t-il Joachim?» il ne grognait pas:

«Y a quéque chose», en soulevant rageusement son capot. Au contraire,

sociable, complaisant, amical, il mettait ses compagnons de voyage dans

la confidence de ses incertitudes et de ses recherches.

Il ne connaissait jamais la route, mais il supportait tout de même

les indications. Et quand il apercevait sur le sol quelques pierres

éparses, il s’abstenait de donner des signes d’impatience, de hausser

les épaules avec irritation et ne rendait pas le guide du bord

directement responsable des moindres aspérités qui se trouvaient sur le

chemin.

Quand on lui disait: «Nous partirons demain à cinq heures, ou à sept

heures, ou à neuf heures», il ne répondait pas, quelle que fût l’heure

indiquée, par un «Bien!» haineux et plein d’une sourde révolte. Mais il

faisait un aimable signe de tête, et, le lendemain matin, il était au

rendez-vous, avec à peine une demi-heure de retard. S’il lui arrivait

de faire attendre ses passagers plus longtemps, à vrai dire il ne

pouvait s’empêcher de faire un peu la tête; mais, au bout de quelques

minutes de marche, il n’y paraissait plus.

* * * * *

Il s’occupait de sa voiture avec un soin infini. Aussitôt arrivé à

l’étape, et bien qu’il aimât assez visiter les villes, il ne sortait

pas du garage avant d’avoir nettoyé sa 24 HP limousine. Et si on

arrivait tard, tant pis pour les musées et les églises! Il se privait

même ce jour-là d’écrire ses quinze cartes postales quotidiennes.

Nous nous réjouissions tous d’avoir avec nous un mécanicien comme

Joachim. Nous en félicitions le propriétaire de la voiture, qui

souriait, avec un peu de crainte, car il avait une âme naturellement

inquiète et disait fréquemment que les bonheurs humains sont

fragiles... Plus insouciants, nous nous laissions aller à notre

plaisir. Ce voyage d’auto s’annonçait comme un des plus beaux et des

plus heureux qu’il nous eût été donné d’entreprendre. Nous avions déjà

parcouru une partie de la Bretagne, que nous connaissions, mais que

Joachim ne connaissait pas et qu’il avait admirée. Puis nous avions

fait une magnifique promenade sur les bords de la Loire, et nous avions

revu avec joie tous les châteaux que Joachim n’avait pas tous visités

dans ses précédents voyages.

On s’en alla ensuite sur Bourges, puis, de Bourges, on gagna

Clermont-Ferrand par Saint-Amand, Montluçon et Pontaumur. De Pontaumur

à Clermont les routes qui serpentent au flanc des montagnes furent

parcourues par Joachim avec sa prudence, sa sûreté habituelles...

D’ordinaire, sur ces routes pittoresques, je n’éprouve pas une joie

parfaitement paisible. J’ai toujours peur que le mécanicien soit pris,

lui aussi, par la splendeur des paysages. Mais, avec Joachim, rien

de semblable n’était à craindre. Il semblait oublier, quand il était

au volant, sa passion pour les grands spectacles de la nature. Quand

il voulait en jouir, il arrêtait carrément sa voiture, et toutes les

personnes du bord, émues par les aspects grandioses qui s’offraient à

elles, communiaient dans le même enthousiasme lamartinien.

* * * * *

Clermont-Ferrand était le point, fixé d’avance, où les Puissances

mystérieuses, dispensatrices du bonheur des hommes, avaient décidé

d’arrêter, et arrêtèrent un peu brusquement notre compte de félicité.

Ce fut au moment même où la voiture, entrant dans la capitale de

l’Auvergne, fit halte devant la poste, où quelqu’un de nous avait à

faire partir un télégramme très pressé.

L’employé du Destin pour l’œuvre malfaisante fut un petit garçon de la

ville, sur lequel nous n’avons pas de détails plus amples, et dont nous

savons seulement qu’il devait s’appeler Louis, car ce fut ce prénom

que nous aperçûmes écrit en grosses lettres dans la poussière, sur la

caisse de la voiture.

Il est probable d’ailleurs qu’en traçant ces caractères un peu gauches

le jeune écrivain n’avait pas cru accomplir une pernicieuse besogne,

mais qu’il s’était proposé une prouesse calligraphique ou plutôt qu’il

avait cédé, par un amour de soi bien excusable, au simple plaisir de

contempler, écrit, son petit nom.

Quand celui de nous qui avait envoyé une dépêche sortit du télégraphe,

il fit le tour de la voiture et aperçut ces quelques jambages. Il

attacha à cette inscription moins d’importance qu’au fameux: _Mane,

thecel, pharès_. Il se borna à lire tout haut le mot: «Louis» et à dire

négligemment à Joachim, tout en ouvrant la portière de l’auto:

--Il y a encore des sales gosses qui ont barbouillé le derrière de

votre voiture...

Mais Joachim, qui allait reprendre sa marche--car la halte avait été

très brève, et il n’avait même pas arrêté le moteur--Joachim poussa un

soupir terrible... Au témoignage de la personne qui se trouvait à ses

côtés, une expression affreuse de désespoir se peignit sur ses traits.

Il descendit rapidement de son siège et vint regarder le barbouillage

de la caisse.

Il restait là, sans mot dire, si bien que pour contempler le désastre,

les passagers descendirent un à un. Et chacun d’eux, en regardant les

caractères, ne pouvait s’empêcher de dire à demi-voix: «Louis!...»

A partir de cet instant, la nature de Joachim changea du tout au tout.

Notre mécanicien devint morose, puis maussade, puis hargneux. Il avait

perdu toute sa complaisance... Et, quand il prononçait une parole,

c’était pour parler de l’inscription. C’était pour dire que ça ne s’en

irait pas, que les petits silex de la poussière marquaient dans le

vernis, et qu’il ne fallait pas essayer de «ravoir» le panneau, qu’on

ne ferait que l’abîmer davantage... On serait donc obligé de garder

ça jusqu’à Paris. Et, dès lors, il ne comprit plus qu’on ne revînt

pas tout de suite. A chaque détour qui nous éloignait de la capitale,

il fronçait le sourcil davantage, si bien que nous abrégeâmes d’une

semaine au moins notre magnifique excursion... Joachim était devenu

insoutenable. Et tout notre plaisir en était gâté, annihilé.

Et, pour la première fois depuis l’événement, nous obtînmes de lui un

sourire quand, à Lyon, nous lui dîmes: «On rentrera demain par Dijon et

on tâchera d’arriver le soir.»

Ce jour-là il commença à reprendre son bon ancien visage, ne pesta plus

que par habitude contre le malfaiteur inconnu, et supporta patiemment

que les passants, en apercevant la caisse de la voiture, répétassent

tous malgré eux: «Louis! Louis!», donnant ainsi au petit jeune homme

néfaste la publicité qu’il avait souhaitée pour son prénom.

Les veillées du chauffeur · 第 45 / 94 题