Je connais parmi les fanatiques de l’automobile, des gens qui ont de la
fortune, et qui pourraient donc avoir une auto à eux, au lieu d’être
pique-assiette, ou plutôt «use-coussins» dans une voiture d’ami.
Ce n’est pas toujours par avarice, c’est par timidité. Pour certaines
gens, que je comprends, c’est un coup d’audace extraordinaire que
d’aller chez un fabricant, d’arrêter son choix sur une voiture, de la
commander.
Moi qui suis un numéro un peu dans leur genre et qui mets plusieurs
semaines pour m’acheter un complet veston dont je ne suis jamais
satisfait, je crois que je souffrirais beaucoup d’avoir à me prononcer
entre une seize et une trente-chevaux, entre une limousine, un
landaulet, un coupé, et à adopter une couleur de caisse dans la
troublante variété de couleurs que l’on propose aux malheureux indécis.
Ainsi je ne connais rien de plus difficile que l’achat d’un chapeau.
Quand j’entre dans une chapellerie, les gens du dehors ne peuvent
s’imaginer que ce client barbu, de forte carrure, soit profondément
torturé par les oscillations de son vouloir.
* * * * *
En entrant dans le grand magasin orné de glaces, je demande avec
assurance un melon de la dernière forme. Je pose le mien sur une
banquette, en faisant mon possible pour qu’aucun œil humain n’en
aperçoive la coiffe, un peu usée. Peu après le commis arrive en
soutenant de ses doigts légers les ailes d’un chapeau à 22 francs,
qu’il dépose gracieusement sur ma tête émue. O prodige! il semble que
du premier coup on ait obtenu le chapeau rêvé. Pendant une seconde,
j’ai l’impression d’être beau, et je me sens soulagé d’une grande
responsabilité... Malheureusement, il y a trop de glaces dans ce
magasin. Et, en regardant sur la gauche, j’aperçois de moi un profil
déplaisant... «Je voudrais, dis-je, des ailes un peu plus larges.» Des
ailes plus larges! Ce noble désir est accueilli avec déférence par le
commis, qui disparaît, pendant que, toujours coiffé du premier chapeau,
je me tourne et me retourne entre les glaces, au milieu d’autres
moi-même inquiets ou désapprobateurs.
Le deuxième chapeau est écarté tout de suite; je l’arrache de ma tête
en toute hâte, comme un chapeau de Nessus, mais je l’essaie encore
sournoisement, pendant que l’employé en cherche un troisième.
Après en avoir fait venir une quinzaine, il me semble brusquement
que j’ai dépassé les bornes et que j’abuse de la complaisance de mon
prochain. Alors je prends n’importe quel chapeau, dans le tas, après
l’avoir soumis à un examen rapide, en trichant, en me regardant à peine
dans les glaces, et en me contentant d’une image convenable parmi les
autres images désobligeantes qui m’obsèdent et que je me dépêche de
fuir.
Dans la rue, j’ai un moment de désespoir, je me dis que je suis
condamné à porter ce chapeau pendant six mois ou un an, selon la
rigueur des intempéries.
Mais ce qu’il y a de particulier, c’est qu’au bout de deux jours je n’y
penserai plus. J’ai demandé un chapeau de la forme la plus récente, et
il n’y a pas d’homme au monde aussi oublieux des prescriptions de la
mode. Mais il suffit que j’entre dans un magasin de vêtements pour me
sentir une âme de dandy.
* * * * *
J’ai essayé de faire des achats dans les ventes aux enchères. Je
pensais que je me trouverais bien de la sollicitation impérieuse du
commissaire-priseur et de la nécessité de se décider dans l’instant
même. Mais là encore j’eus l’occasion de constater que mon indécision
ne m’abandonnait jamais.
Ce fut notamment à une halte forcée que nous faisions dans une petite
ville, à la suite de la facétie d’un pneu, qui avait cru bon d’annoncer
par une joyeuse explosion notre arrivée dans cette riante bourgade.
Dans la Grand’Rue, en face la poste, un notaire allait procéder à une
vente d’objets mobiliers. Un de mes amis, très connaisseur, jeta un
coup d’œil rapide sur les objets exposés. Il me signala une paire de
flambeaux Louis XV, qu’il m’affirma être très beaux. Il me parla avec
mépris d’une petite console dorée, que je trouvais, moi aussi, assez
laide. J’obligeai mes amis à rester une heure de plus pour me permettre
d’acheter ces admirables flambeaux. On se donna rendez-vous à la sortie
de la ville.
On me vit arriver quelques minutes après l’heure dite, suivi d’un homme
qui portait précieusement la console. Je n’avais pas eu les flambeaux.
Le notaire, après une série d’enchères, s’était tourné de mon côté et
m’avait dit: «Deux cent soixante, nous disons, ce n’est plus par vous!»
avec une telle autorité que je n’avais soufflé mot. Toutes sortes de
doutes à ce moment m’étaient venus sur la beauté et l’authenticité des
flambeaux... Mais comme, vis-à-vis de tous ces gens, je n’avais pas osé
quitter la vente sans acheter quelque chose, je m’étais fait adjuger
délibérément la console, à n’importe quel prix. Et maintenant, je ne
savais qu’en faire. On ne pouvait pas la charger sur la voiture. Je
donnai une adresse hâtive à l’homme qui m’accompagnait, en le priant
de me faire envoyer l’objet à Paris.
J’ai d’ailleurs eu la satisfaction de ne jamais le recevoir.