UN VIEUX PARISIEN

J’ai éprouvé une grande joie, l’autre jour, en apercevant, installé

dans un taxi-auto, mon cousin Arthur, le vieux Parisien...

* * * * *

Il existe encore des vieux Parisiens. Il n’en existe plus beaucoup.

Paris, depuis trente ans, grâce à la rapidité et à la fréquence des

express, a été envahi par des gens de province, et par des étrangers,

qui sont devenus plus parisiens que les Parisiens eux-mêmes.

L’orgueil d’être de Paris, de connaître Paris, ne survit plus que dans

l’âme de certains Autrichiens ou de quelques boulevardiers du Paraguay,

au verbe un peu sonore.

Mais ce qui, plus encore que ces invasions et ces usurpations, a

contribué à détruire la race ou la caste des vieux Parisiens, c’est

l’abandon des quartiers du centre, et l’émigration vers la périphérie.

Le vieux Parisien, en effet, ne se conserve qu’à la condition de ne pas

changer d’appartement.

Il faut qu’il puisse dire: J’habite depuis quarante-sept ans dans telle

rue du quartier Gaillon.

Mais ce quartier Gaillon, peu à peu, fut conquis par le commerce.

Beaucoup de ses vénérables locataires l’ont quitté et, sous des

prétextes d’hygiène et de grand air, sont partis vers d’autres

quartiers moins riches de traditions, moins conservateurs, moins

respectables, vers des quartiers «excentriques» pour tout dire.

Le quartier Saint-Georges, avec la rue La Bruyère, la rue d’Aumale, a

tenu plus longtemps et tient encore. Mais ce n’est plus tout à fait la

race pure, inaltérée, des vieux Parisiens. Un autre phénomène a hâté la

disparition de ces échantillons précieux. Le petit café, où le vieux

Parisien vivait et parvenait à un âge avancé, le petit café a fait

place à la brasserie ou à l’american bar. Or, dans ces terrains de

culture, le vieux Parisien ne se maintient plus avec autant de vitalité

et de personnalité.

* * * * *

La banquette de moleskine, la table de marbre, le piquet, le jaquet,

les dominos! Une odeur chaude de moka mêlée à la bière des «ballons»...

Les portes n’étaient point des portes-tourniquets; elles vous

envoyaient en s’ouvrant un jet d’air froid qui vous glaçait les jambes,

mais qui vous faisait apprécier, l’instant d’après, la bonne chaleur du

petit café-billard!

L’hygiène, a dit je ne sais quel philosophe, ne vit que de variété.

Juste et profonde parole! Si l’hygiène s’en tenait toujours aux mêmes

prescriptions, elle serait bientôt discréditée, car on finirait par

s’apercevoir de ses erreurs. Mais elle a toujours une théorie toute

fraîche pour remplacer celle qui commence à s’user. Elle a condamné

la tabagie. Peut-être découvrira-t-elle un jour que la tabagie est

éminemment salubre. Mais pour l’instant, elle nous a fait déserter le

petit café.

Le krach des petits cafés, puis l’émigration vers un Passy occidental

ou un boréal Montmartre, l’envahissement des étrangers, tout cela ne

suffit pas pour expliquer la disparition du vieux Parisien.

Il disparaît à cause de son caractère même, parce que tout en tenant à

ses habitudes, il n’ose pas être complètement conservateur. Il a peur

d’être routinier.

* * * * *

Mon cousin Arthur, que j’ai aperçu en taxi-auto, n’est pas plus

routinier qu’il n’est snob. Il n’a pas, comme le snob, un élan

inconsidéré vers tout ce qui est nouveau. Bien au contraire, la

nouveauté lui inspire une certaine méfiance. Mais quand il voit

qu’autour de lui on commence à l’adopter sérieusement, il se hâte

de suivre le mouvement, avec le plus de décision possible, car il a

horreur aussi de paraître timide.

L’évolution d’Arthur, dans ses relations avec l’automobile, a été

marquée par plusieurs phases.

D’abord il a évité de parler des autos; il a feint de ne pas remarquer

leur existence.

Il ne voulait pas leur donner tout de suite droit de cité dans son

Paris; il n’osait pas non plus les bannir, il les ignorait...

Puis l’auto l’a incommodé. Il a détesté la trompe, ce hennissement

impérieux des chevaux-vapeur. L’intrusion brusque de l’auto sur la

chaussée l’a mécontenté fortement... En traversant son boulevard, il a

failli être écrasé, lui, un vieux Parisien, qui mettait son orgueil à

savoir «traverser».

Pendant quelque temps, il n’osait plus aller d’un trottoir à un autre.

Il craignait ces véhicules nouveaux parce qu’il n’avait pas acquis la

notion de leur allure... Et il était vexé de les craindre.

Quand il voyait une auto à cent pas, il ne traversait point... Il

feignait de rester sur le trottoir à penser à autre chose. Puis

un jour, il se risqua... Il passa devant la voiture, à vingt ou

trente pas. Maintenant, il traverse carrément, ni trop vite, ni trop

lentement, sans paraître regarder l’ennemi.

C’est fini. La bête inédite est apprivoisée. Il peut obéir à ses

traditions d’habitant de la Ville-Lumière, et se montrer partisan du

progrès, puisque désormais le progrès ne lui fait plus peur.

* * * * *

Vous comprenez maintenant ma joie de l’avoir aperçu ainsi dans un

taxi-auto.

Il n’y va encore qu’exceptionnellement, comme pour une escapade...

Ce qui l’effraie ce sont les complications des tarifs, et les tours

mystérieux qu’on peut lui jouer avec ces compteurs compliqués dont

il ignore le mécanisme. Mais quand il se sera familiarisé avec cet

instrument, il n’aura pas de plus grand plaisir que de prendre des

taxi-autos, avec la satisfaction d’un vieux Parisien à qui on ne la

fait pas, parce qu’il la connaît, et la pratique...

Les veillées du chauffeur · 第 40 / 94 题