La première fois que Stanislas arriva à l’étude, il nous frappa tout
de suite par son air d’autorité tranquille. Il s’installa à son
bureau, déplia un journal de courses et se mit à prendre des notes
avec assiduité. Puis, quand il eut terminé sa lecture, il s’installa
commodément, le coude sur un des bras du fauteuil, son visage rêveur
appuyé sur sa main. Quand le patron arriva, il ne bougea pas, et le
patron, qui d’ordinaire surveillait sévèrement notre besogne, fut si
impressionné par ce flegme, qu’il ne fit aucune observation à Stanislas
et lui confia pour l’après-midi un travail assez délicat. Le fait d’en
être chargé constituait déjà pour Stanislas une sorte d’avancement. Il
ne s’en émut en aucune façon, plaça sur un coin du bureau les pièces
que le notaire venait d’apporter et reprit sa paisible rêverie. Nous
sortîmes de l’étude ensemble. Il me demanda où je déjeunais. Je lui
indiquai un restaurant tout proche.
--Comme je suis obligé, lui dis-je, de revenir de bonne heure, j’aime
mieux ne pas trop m’éloigner de l’étude. Mais je crois que vous aussi,
il faut que vous soyez revenu avant une heure et demie; le patron vous
a confié un travail important?
--Il paraît, répondit-il. Mais je ne m’en occuperai pas aujourd’hui...
Je vais cet après-midi aux courses.
--Vous avez prévenu le premier clerc?
--J’aurais peut-être dû; mais je n’ai pas eu le temps...
--C’est égal. Aller aux courses le jour de votre arrivée à l’étude!
négliger pour cela un travail pressé! n’avertir personne!
--Je ne vois pas ce qu’il y a là d’extraordinaire! Pourquoi
manquerai-je un jour de courses, parce que je débute à l’étude
aujourd’hui? Ce sont eux qui ont eu tort de me donner un travail
pressé un jour de Maisons-Laffitte. Et, quant à avertir quelqu’un à
qui ça pourrait être désagréable, franchement, je n’en conçois pas la
nécessité, du moment que j’ai décidé irrévocablement que j’irais aux
courses... Combien avez-vous d’argent sur vous?
--Environ cent soixante francs.
--Donnez-les moi.
Je fus si impressionné que je les donnai.
--Avec trois louis que j’ai sur moi, dit Stanislas, et deux cents
francs que le principal clerc m’a remis tout à l’heure pour porter chez
un client, ça me fait un peu plus de vingt louis, de quoi jouer un
petit jeu honorable.
--Et si vous perdez cet argent?
--Tant pis pour moi.
Le lendemain, je lui demandai timidement comment ça avait marché. Il
fit une moue et me dit: «Pas très bien.» Je n’osai pas le prier de me
rendre mon argent, car il paraissait un peu ennuyé. Il n’alla pas aux
courses ce jour-là. C’était une réunion de trot et il n’aimait pas ce
genre de sport. Il passa toute la journée à l’étude sans toucher au
travail pressé que le patron lui avait confié la veille. Il fit des
petits comptes pour lui, écrivit des lettres à des amies.
Le lendemain, il alla à Saint-Ouen et ne fut pas plus heureux qu’à
Maisons. Il perdit deux cent quarante-sept francs que le premier clerc
lui avait donnés pour porter à l’enregistrement. Il perdit encore cent
francs empruntés à un camarade. «Je suis dans une passe de guigne», me
dit-il.
Quand le maître-clerc lui demanda s’il avait la quittance de
l’enregistrement, il répondit: «Je l’ai réunie au dossier.»
Il fut vraiment malheureux aux courses et au baccara; il perdit à
Colombes les droits de succession qu’avaient envoyés à l’étude les
héritiers Béchin; il perdit à Longchamp le terme d’avance versé pour
un appartement de la rue Ordener, dont s’occupait le patron. Une seule
fois il gagna. Il toucha mille francs. Il ne me rendit pas les sommes
qu’il m’avait empruntées; mais il m’emmena déjeuner avec lui et loua
une automobile, grâce à laquelle il visita les bords de la Loire, en
compagnie d’une petite amie.
Un matin, il eut une explication avec le patron. On avait fini par
remarquer que certains reçus ne figuraient pas dans les dossiers. On ne
voulait pas de scandale à l’étude. On le pria de s’en aller.
--Je quitte l’étude, me dit-il quelques instants après. Le patron m’a
fait des reproches et m’a invité à ne plus revenir. Il a été très
dur... Pas un seul mot... Je me serais contenté d’un seul mot... un mot
qu’il ne voulait pas me dire et que j’aurais bien voulu entendre...
Il me regarda et ajouta avec un bon rire:
--Le mot de son coffre-fort.