Mon ami Siméon est comme beaucoup de Français. Il est né sociable, mais
il fait son possible pour voyager seul dans les compartiments de chemin
de fer. D’ailleurs, il suffit qu’il n’arrive pas à ses fins et qu’un
inconnu monte et s’installe en face de lui avec ses valises pour que,
l’instinct de sociabilité se réveillant, Siméon mette tout en œuvre
pour lier connaissance avec cet intrus, afin de pouvoir lui raconter
sa vie, ses préférences en matière de villégiature, le résultat de ses
études comparatives sur la façon dont on est secoué dans les différents
réseaux. On échange ses journaux, on ne met pas trop en avant ses
opinions politiques, ou bien, cachant momentanément son opinion à soi,
on fait quelques petites concessions à l’opinion adverse que l’on
suppose être l’opinion de son interlocuteur. Mais si celui-ci est de
notre bord, quelle réjouissance! Tout le trajet sera employé à dire du
mal des adversaires communs et absents, à se répéter mutuellement que
l’on pense juste, que l’on a raison.
Pour moi, le grand divertissement n’est pas d’être deux dans un
compartiment de chemin de fer, mais trois: deux qui causent, un qui
écoute. D’abord, avant que les compagnons de route aient commencé à
se révéler, il est difficile de ne pas se livrer à ce petit jeu de
chercher ce qu’ils peuvent bien faire dans la vie. Leur profession
ou leur situation n’ont pas plus d’intérêt en soi que le mot d’une
charade; ça n’est amusant qu’à deviner.
Encore faut-il que les deux voyageurs se connaissent déjà, afin qu’on
ne coure pas le risque de les entendre se dévoiler brutalement et
complètement en disant: «Moi, monsieur, qui suis médecin...» ou bien:
«Je puis en parler, car je suis coulissier...»
L’idéal est que leur conversation nous apporte peu à peu, par de
menus détails involontaires, par des incidentes, tous les éléments
nécessaires à notre enquête. Nous apprenons d’abord qu’un de ces
messieurs est fonctionnaire, ensuite qu’il habite une ville de l’Ouest,
ensuite qu’il dépend du ministère des Travaux publics... On brûle...
Puis un détail contradictoire nous rejette dans l’incertitude.
Le résultat final, s’il est précis, nous apporte toujours une
satisfaction, ou d’avoir deviné juste dans ses premiers pronostics, ou
de s’être trompé tout à fait. Dans ce dernier cas, c’est le plaisir de
la surprise.
* * * * *
Un ensemble d’expériences, sur différentes lignes, m’a prouvé que
l’humanité se partageait en deux classes: les gens qui ont l’air de ce
qu’ils sont et les gens qui n’ont pas l’air de ce qu’ils sont.
Ces derniers sont évidemment les plus intéressants. Ce ne sont pas
des qualités physiques qui ont déterminé ce poussah à entrer dans la
cavalerie, ou cet asthmatique dans les chasseurs alpins. C’est une
volonté intérieure, puissante et dominatrice. J’ai connu un homme très
mal bâti, qui voulut à toutes forces embrasser la carrière de modèle.
Il eut un grand succès à Montmartre et ce fut à cause de lui que se
créa toute une école d’art.
D’ailleurs, la sympathie populaire accompagne toujours celui qui
n’est pas fait pour son métier. A ce point de vue-là, la foule est
vraiment antisportive et ça ne date pas d’hier. Dans le fameux match
David-Goliath, les sympathies allèrent au petit homme, qui n’était
pas le meilleur, et qui ne remporta la victoire qu’en blessant son
adversaire avec sa fronde, ce qui était tout simplement monstrueux, car
ne s’agissait-il pas d’un contest où, comme dans une séance de lutte
ou dans un combat de boxe, chacun des adversaires ne devait employer
que ses armes naturelles? Alors, il faut admettre que, dans un pugilat,
celui des adversaires qui se sent le plus faible a le droit de tirer
son couteau et d’ouvrir le ventre de son adversaire.
Il me vient tout à coup un scrupule. Je ne sais pas, au fait, si, avant
que David se fût servi de sa fronde, Goliath ne lui avait pas envoyé
un javelot à travers la figure. Je suis hors d’état de vérifier ce
détail, étant en ce moment dans la campagne, à une lieue de toute
librairie. La petite fille du jardinier a une arithmétique, un livre
des synonymes, mais pas d’histoire sainte.
J’ai eu d’autant plus tort de m’embarquer dans ce récit que me voici
très loin de mon compartiment de chemin de fer, à mille lieues et à
trois mille années d’une autre histoire que je voulais vous raconter.
Jamais je ne trouverai une transition qui consente à me faire faire
tout ce chemin-là.
* * * * *
J’étais donc dans un wagon-couloir de la ligne du Nord. Les
compartiments étaient envahis de nourrices avec leurs nourrissons et
de lectrices avec leurs vieilles dames. J’avais trouvé enfin, au bout
du wagon, un coin assez confortable. Deux messieurs étaient assis en
face de moi. L’un, que je ne décrirai pas, était pourvu d’un rôle assez
insignifiant, qui consistait à dire: «C’est curieux!» quand il n’y
avait rien de curieux, ou: «Voyez-vous ça!» quand il n’y avait rien à
voir.
Mais l’autre monsieur valait le voyage. Celui qui lui avait coloré la
figure n’avait pas regardé au vermillon. Sa moustache et ses cheveux
étaient de ce noir vénérable, que l’on n’atteint qu’à soixante-quinze
ans. Quand il ne parlait pas, il tapait ses dents l’une contre l’autre
et en avait déjà perdu beaucoup à ce jeu. Quand il parlait, c’était
au prix d’un mouvement de mâchoires extraordinairement compliqué. Il
tenait à la main une canne dont il frappait le sol avec véhémence, ce
qui avait obligé son camarade à garer ses pieds sous la banquette.
Le thème de sa conversation était qu’il «n’y avait plus rien». Toutes
les histoires qu’il racontait tendaient à cette démonstration, bien
qu’elles n’eussent souvent avec elle aucun rapport. Mais il les y
ramenait d’autorité en frappant le sol de sa canne et en répétant: «Il
n’y a plus rien!».
«L’autre jour, j’étais allé à ma ferme de Saint-Albert... Il faisait
très chaud, ajouta-t-il, en claquant des dents vraiment hors de
propos... Je reviens à la gare de Compiègne prendre le train... Il y
en avait un en gare. Je monte... Je m’installe... Voilà qu’un employé
s’approche et me dit que ce train ne prenait pas de voyageurs à
Compiègne. Je lui réponds: «Ça m’est égal! Vous m’avez laissé monter,
il ne fallait pas m’y laisser monter. Maintenant que j’y suis, j’y
resterai! Vous pouvez aller chercher la garde!» (Coup de canne sur le
sol). «Vous pouvez aller chercher la garde! Je ne des-cen-drai pas!»
«Et ils m’ont fait descendre», ajouta-t-il.