La voiture était venue me chercher à cinq heures du matin. J’attendais,
depuis un quart d’heure déjà, à la porte de chez moi, avec mon casque
de route, mes lunettes menaçantes, et une forte valise. Puis, nous
étions allés prendre Frédéric, qui portait une espèce de suroit et un
masque. Il installa à côté de mon bagage un sac de voyage, et nous
partîmes chez Gédéon, qui, lui, n’était pas devant sa porte. Nous
dûmes éveiller son concierge, qui l’appela au téléphone... Et dire
qu’il avait absolument insisté la veille pour qu’on avançât l’heure du
départ! Il nous retardait froidement de vingt minutes. Naturellement
une fois descendu ce fut lui qui nous attrapa, et de quelle façon! Il
était prêt depuis très longtemps. Il nous avait d’abord attendus à la
fenêtre, et, de guerre lasse, était rentré s’asseoir dans sa chambre.
Il pensait que le mécanicien cornerait. Mais le mécanicien n’avait pas
corné...
--Comment! il a corné plus de dix fois!
--Alors, c’est que vous avez une trompe qui ne s’entend pas.
Vous pensez bien qu’il n’arrêtait pas de mentir. Il était resté couché
tout simplement une heure de plus que nous, en se disant qu’il serait
toujours temps de se lever quand il nous entendrait. Il valait mieux le
laisser dire... Mais, comme il s’installait à côté du chauffeur, nous
remarquâmes qu’il n’avait pas de sac de voyage.
--Eh bien, et ton sac? Tu l’as laissé en haut?
Mais il haussa les épaules.
--Je n’ai pas besoin de tous ces embarras. J’ai tout ce qu’il faut sur
moi... Vous ne savez pas voyager... Passe-moi plutôt une cigarette...
--Tu ne vas pas fumer en phaéton? Tu nous enverras du feu dans les yeux.
--Ne t’occupe pas de ça.
--Comment? Que je ne m’occupe pas de ça.
--Je fume simplement pour la sortie de Paris. Ferme. Et donne-moi ta
boîte d’allumettes... Et prête-moi aussi tes lunettes, puisque je suis
devant.
La voiture gagnait l’Arc de Triomphe et le Bois.
* * * * *
Jusqu’à Versailles, on alla plutôt doucement. Mais, une fois sur la
route de Rambouillet, on commença à filer à gentille allure. Cette
brute de Gédéon continuait à fumer.
--Mon vieux, tu es agaçant. J’ai manqué recevoir une cendre dans l’œil.
Cesse de fumer ou rends-moi mes lunettes.
--Non, mon vieux, je les garde. Mais je vais jeter ma cigarette. Encore
trois ou quatre bouffées.
--Je ne comprends pas le plaisir que tu as à fumer en auto.
--Moi, je le comprends.
--Il te faudrait, dans ce cas-là, une petite pipe couverte.
--En as-tu une?
--Oui, j’en ai une. Tu en trouveras une pareille à Chartres.
--Eh bien, passe-moi la tienne. Je t’en achèterai une autre à Chartres.
A Chartres, il n’en fut plus question. Gédéon, d’autorité, déclara
qu’on ne s’arrêterait pas. On avait perdu du temps au départ, qu’il
fallait absolument rattraper.
On dut s’arrêter tout de même à la suite d’une crevaison, dans un petit
village. Gédéon, qui n’avait pas de monnaie, nous demanda vingt sous
pour s’acheter des cartes postales. Puis, il lui fallut des timbres.
J’avais un petit carnet de figurines, qu’il trouva très pratique. Il
prit ce qu’il lui fallait pour ses cartes.
--Je garde le reste pour les besoins futurs de notre petite troupe,
dit-il en mettant le carnet dans sa poche.
* * * * *
Nous arrivâmes pour dîner à Angers, où nous dûmes passer la nuit. Nous
avions trois bonnes chambres à l’hôtel. Gédéon avait pris celle du
milieu, qui faisait le coin sur la place.
--Mes enfants, dit-il, moi j’avais la place de devant. Je ne descends
pas dîner avant d’avoir procédé à un nettoyage soigné. Qui est-ce qui a
de l’eau de Cologne à me prêter?
Nous mîmes à sa disposition chacun un flacon d’eau de Cologne. Il
flaira les deux bouteilles, et en choisit une. Dix minutes après, je le
vis entrer dans ma chambre.
--As-tu, me dit-il, une brosse à dents neuve?
--J’en ai une, mais elle n’est pas tout à fait neuve.
--Comment? s’écria-t-il, quand tu voyages tu ne peux pas t’acheter une
brosse neuve?
Il s’éloigna vers la chambre de Frédéric, puis revint triomphalement,
tenant une brosse à dents toute neuve à la main.
--Tu vois, me dit-il, Frédéric n’est pas comme toi.
--Mais, est-ce qu’il ne se sert pas de sa brosse?
--Ce n’est pas la peine, ce soir. A l’arrière, vous n’aviez pas de
poussière. Tandis que moi, je ne boulottais que ça. Mais, mes petits
vieux, comme je ne suis pas tout à fait prêt, vous allez me faire le
plaisir de descendre, et de faire préparer le dîner.
Nous descendîmes, Frédéric et moi. Installés dans la salle du
restaurant, nous attendîmes l’arrivée de Gédéon.
--Il est tout de même un peu épatant, dit Frédéric. Il m’a pris ma
brosse à dents, ma brosse à habits et mon peigne. Il m’a demandé
également de la pâte dentifrice, ma lime à ongles, mon coupe-ongles, et
m’a attrapé parce que je n’avais pas de pommade pour les ongles.
--Mais enfin, je me demande où il met son linge de rechange. Car il ne
va certainement pas voyager pendant huit jours avec la même chemise, le
même caleçon, la même paire de chaussettes, sans compter qu’il n’a pas
non plus de chemises de nuit.
--Peut-être s’achète-t-il du linge dans les villes. Je connais des gens
comme ça.
--Moi, je connais Gédéon. Ce n’est pas beaucoup dans ses idées. Il aime
à acheter au plus juste prix.
--Comment fait-il, alors?
--On va lui demander ça.
Nous lui posâmes la question quand il arriva enfin se mettre à table.
Pour toute réponse, il sourit, releva légèrement de sa main gauche la
manche droite de sa veste, en découvrant son poignet.
--J’ai quatre chemises très fines, l’une sur l’autre. J’enlèverai tous
les deux jours ma chemise de dessous. J’aurai donc, successivement,
quatre, puis trois, puis deux chemises, puis une seule chemise sur le
dos. C’est d’autant mieux compris que nous sommes au mois de juin et
que la température s’élève de jour en jour. Pareillement, j’ai pris
trois caleçons. Quant aux chaussettes, j’en ai plusieurs paires de
rechange dans mes poches.
--C’est bien imaginé. Mais enfin, où mettras-tu ton linge, une fois que
tu t’en seras servi?
--Mon linge? Je le mettrai n’importe où... Dans vos sacs, par exemple...
* * * * *
Mais, ce n’est pas tout ça. Qu’est-ce que vous avez commandé pour
dîner?